LE DROIT DE CRITIQUE
Les droits et devoirs de l'enseignement appellent rappréciation du droit de critique. C'est le droit de dire publiquement sa pensée au sujet des idées et des objets qui sont exposés aux regards du public et qui appellent notre appréciation. C'est la liberté de la presse et de la parole.
Seule la morale universelle est intangible. Le reste appartient à la critique.
On excipe du tort qui peut être fait à un écrivain, à un professeur, à un groupe quelconque: ce n'est pas raison valable.
Sans doute on peut faire tort à un négociant en critiquant dans une réunion publique ou par écrit public ce qu'il met en vente, et l'on est responsable du dommage causé. Encore faut-il s'entendre sur le cas. Ce qui est dans un magasin échappe aux droits de la critique publique, même ce qui est en montre derrière une vitre, parce que c'est encore du domicile privé. Mais ce qui est livré à l'appréciation du public dans une exposition, ce qui est là pour obtenir des suffrages et une récompense appartient absolument à la critique, en droit naturel, quelles que puissent être les lois. Chacun a le droit, en pareil cas de louer ou de blâmer en public et par écrit. Bijoux, modes, machi-
nés, outils, objets d'art, tableaux, statues, tout appartient de plein droit à la critique, dans une exposition.
Or toute production d'idées ou de forme littéraire est toujours livrée à l'appréciation du public, et le droit de critique est absolu à l'égard de telles productions, tant qu41 ne vise pas la personne et l'honorabilité de l'écrivain. Théâtre, livre, musique, beauxarts sont faits pour attirer la discussion libre, aussi libre que le droit de penser, et le côté mercantile de l'œuvre doit disparaître devant le droit d'apprécier l'idée et la forme.
Chacun a le droit individuel et collectif de blâmer certains écrits contraires à ses idées et d'en déconseiller la lecture. C'est une singulière interprétation du droit et de la loi que de condamner un homme, pour le blâme d'un manuel scolaire, à des dommages-intérêts. C'est avilir le livre à une production mercantile, c'est instituer un dogme d'Etat^ ce qui est ridicule ; c'est établir l'inviolabilité de l'enseignement officiel et faire des instituteurs, des personnages sacrosaints !
C'est pourtant ce qu'a fait le jugement du tribunal civil de Reims, le 25 février 1910, et c'est ce que veut une loi que l'on prépare contre les pères de famille et contre tout droit de critique à l'égard de l'enseignement officiel.
Nous voici revenus aux beaux jours de la religion d'Etat et de la suppression de tout droit contre la volonté du gouvernement.
Ne voit-on pas à quelles ridicules prétentions on en arrive, et comment le fanatisme de certains entraîne la République vers le régime césarien le plus grotesque, puisqu'il s'exerce sous le couvert de la