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L HONNEUR AU POINT DE VUE SOCIAL

plus qu'il lie fait, pour maioleinr rinstituLion dans Testime publique. On pourrait demander plus au gouvernement, en lui demandant de ne plus s'en mêler.

Livré à lui-même, maître de ses statuts et de son recrutement, pouvant même admettre comme stagiaires tous ceux qui demandent le ruban, le Conseil de rOrdre prendrait une autorité morale qu'il n'a pas encore au degré oii il pourrait l'avoir, et l'institution, étendue dans de certaines conditions, pourrait rendre les plus grands services en devenant une force sociale.

Ce n'est encore qu'une force gouvernementale.

Ce ne serait plus un « hochet », ni une « économie », mais un attrait puissant dans toutes les classes de la société, vers la pratique de l'honneur et le dévouement à la solidarité humaine. Et c'est alors qu'on pourra mettre en pratique l'article, si bizarre alors, de la Déclaration des Droits de Thomme : « L'accès de tous à tous les honneurs. »

Mais à quoi bon insister sur de tels avantages? Quel gouvernement, quel parti au pouvoir consentira jamais à se dessaisir d'une telle arme? Seule Topinion publique pourrait l'y contraindre et elle n'y est nullement préparée. Ce sera l'œuvre de Tavenir.

Jusque-là deux seuls moyens se présentent de répandre le sentiment de l'honneur : l'école et une association. L'école enseigne encore beaucoup de choses inutiles et elle n'apprend aux enfants ni les principes de la vie sociale, ni les rudiments des professions ; l'école donne l'instruction sans l'éducation, et elle devrait avant tout enseigner la bienveillance, la bonté,

la politesse, et aussi Tesprit de justice de loyauté et d'houneur.

Ce n'est pas la haine des idées et des hommes qu'il faut inculquer aux enfants, mais Tesprit de fraternité et de solidarité. Et ce n'est pas en niant Dieu qu'on enseignera la morale ni le sentiment de Thonneur.

L'avenir, il faut l'espérer, développera cette idée d'une force morale acceptée de tous, excerçant en tous pays similaires une légitime influence, et trouvant dans les lois civiles et politiques un appui et une force.

L'honnêteté doit être imposée ; l'honneur doit être encouragé.

Pour l'encourager, on pourrait créer une Ligue des honnêtes gens, une Association pour THonneur, où l'éclat des premiers noms inscrits attirerait le nombre, oii Ton n'entrerait que sur présentation et renseignements. Chacun serait plus fier d'en être que s'il portait un ruban à sa boutonnière, et tel serait le prestige d une telle association que le fait d'en faire partie, inspirerait confiance à tous, et que la sélection détendant peu à peu, sans distinction de couleur et d'opinion formerait un parti assez imposant pour exercer une influence salutaire dans les affaires publiques.

Parler de la cité future, sans même songer à un principe moral capable de guider les hommes dans leurs relations sociales et dans leur conscience indi-

l'uonneur au point de vue social

vidiielle,ce serait bâlir sur le rêve, sur les nuages; ce serait tout au plus faire un château de cartes.

Rien ne tient dans la morale qui ne soit appuyé sur des faits, sur l'utilité ou la nécessité commune. Plus ou moins larges selon les climats ou les races, plus ou moins élevées selon le degré d'avancement de ces races, toutes les morales qui ont eu cours dans le monde ont tendu vers un progrès, celui dont ces races étaient susceptibles. Ne rabaissons pas notre race par l'abaissement de la morale.

Quel progrès vaudrait sans une morale? Tous les esprits sont actuellement portés vers le progrès scientifique et vers le bien-être. C'est un mouvement superbe auquel nous assistons et qui dépasse en beauté tout ce qu'ont vu les générations précédentes. Nous voyons la nature scalpée, analysée, fouillée, saisie par de fortes mains, et contrainte de nous livrer ses secrets. Nous ne les avons pas tous^ car il y en aura indéfiniment de nouveaux. Ceux que nous avons enregistrés sont déjà merveilleux, renversant presque toutes les données précédentes de la science.

Prométhée n'est plus enchaîné sur le Caucase, et l'homme esclave de la distance a déjà rompu ce lien. Il est fier, légitimement fier de ses conquêtes, et l'humanité, affolée par son propre génie, ne voit plus cette autre étoile qui doit la guider : la conscience.

Etoile bien pâle, qui attire doucement vers le bien et qu'on néglige volontiers.

A quoi sert le progrès scientifique, à quoi sert la richesse, si l'un et l'autre doivent nous faire oublier, par l'orgueil et par les satisfactions de la vie, que nous devons être animés du sentiment de la justice et de la pitié envers les faibles, que nous devons nous

oublier nous-mêmes pour le salut de tous, que nous avons autant de devoirs que de droits et que nous devons respecter avant tout le travail et l'honneur.

La Cité future doit être la cité du travail, de la justice et de l'honneur.

QUE PEUT-ON ESPÉRER

Pour analyser la pensée de ce livre, il suffit de considérer notre état social.

L'individualisme développé, sinon créé, par la Révolution, devenu loi sociale, a fait une société qui ressemble aux plages de la mer : c'est une société de grains de sable, des unités sans nombre et sans cohésion, qui s'ignorent et que le vent disperse, les poussant çà et là.

Souvent cause de désillusion et de tourments, la vie tourne au désespoir pour l'isolé qui ne trouve pas où s'appuyer. Sa famille? Elle est indifférente, ou pauvre, ou disparue, et l'homme désemparé est dans les villes, comme s'il était dans le désert. Ce n'est plus qu'une loque humaine dont on se méfie et à qui l'on refuse du travail. Et c'est une douleur qui passe et que les lois condamnent pour délit de vagabondage, pour délit de misère !

La charité vient souvent soutenir le malheureux, et c'est le plus beau du cœur humain dans une société inorganique. Mais cet homme a droit à la vie, au secours de tous, et la société ne sait que le punir. La charité 1 Combien l'exploitent savamment, alors que les vrais malheureux n'osent pas et ne veulent pas la solliciter. Ce n'est pas la charité que réclame l'homme

dans sa dignité et son droit, mais la solidarité ; du travail, s'il est valide, la retraite s'il est vieux, le secours dû s'il est sans travail. La charité riiumilie ; la solidarité ennoblit tout ce qu'elle touche, parce que c'est le devoir de tous à l'égard de chacun, et que c'est Tordre etlajustice succédant à l'anarchie de la pitié individuelle.

L'individualisme a créé la concurrence outrancière, la lutte pour la vie, l'égoïsme féroce et la haine mutuelle, aussi bien entre les hommes qu'entreles classes sociales. Aucun lien, aucun appui. C'est à qui montera sur les épaules des autres, à qui écrasera le voisin, à qui étouffera sans traces de violences, à qui exploitera le malheureux assez sot pour être confiant et honnête. On le juge d'un mot : « Il n'est pas malin ! «

11 fut un temps oii la force brutale était tout, la lutte corps à corps ; puis ce fut le bâton habilement manié qui sauva le plus faible, et enfin la pierre jetée de loin et en fuyant. C'est toute l'histoire de l'humanité et de ses luttes, histoire qui s'est sans cesse renouvelée, l'épée remplaçant le bâton, la fronde, l'arc, le fusil remplaçant la pierre jetée à la main. Mais une quatrième phase a succédé à celles-là, celle de l'embuscade. C'est cette phase que nous traversons : la victoire n'est pas au plus fort, au plus adroit, au plus courageux, mais au plus habile, au plus malin.

Etre malin, c'est tout dans notre anarchie sociale. C'est savoir être le plus méprisable des hommes sans risquer la correctionnelle ou la cour d'assises, ou en sachant s'en défendre par d'utiles protections. On fait valoir les services rendus ou à rendre; on promet, on menace ; on a su compromettre ou acheter des armes secrètes : laguerre se fait sans bruit, avec de petits pa-

QUE PEUT-ON ESPÉRER

piers ou de Targent. On se tire d'affaire sans esclandre et Ton reparaît le front haut, plus insolent que jamais.

L'arriviste est le prototype de notre époque. Rufian ou voleur, il estime que le c(rur n'es tqu'un viscère et que la conscience n'est qu'une outre gonflée de vent.

L'honneur ! Il s'en targue, il s'en sert en cas d'orage ; et ce n'est entre ses mains qu'un vieux parapluie troué.

L'honneur! n'est-ce pas un trop grand mot pour notre époque? Les hommes sont pires que les loups en bande : ils se mordent entre eux, et volontiers ils feraient pire, si quelque crainte ne les retenait.

Combien sont-ils ceux qui pourraient avouer toute leur vie, montrer fidèlement leurs ressources, permettre qu'on fouillât dans leur passé, et qui resteraient indemnes do toute tare, dans leur nudité, devant ce conseil de révision d'un nouveau genre?

Il y en a ; il y en a même plus qu'on ne croit, et ils sont admirables. Mais on ne les connaît guère et leur honneur même les empêche de s'en vanter. Il y en a dans toutes les classes sociales, bien que les scandales impunis et venus de haut s'appliquent à démoraliser les masses.

Dans un corps compact comme l'armée, la marine, la magistrature, on se connaît, on sait ce que vaut chacun, ce qu'il fait, et chacun se tient aussi droit que possible, par sentiment inné du devoir, ou tout au moins pour ne pas être surpris en fâcheuse posture. Il y règne aussi un esprit de corps, avec le sentiment de l'honneur collectif, tandis que des services mutuels créent une famille nouvelle superposée à la famille d'origine.

Ce n'est pas dans le même moule qu'il faut adapter

l'armée du travail ; il faut lui donner tout à la fois plus de cohésion, plus de solidarité et plus de liberté, avec les mêmes sentiments de responsabilité collectiv» et d'honneur individuel.

Donnons une famile nouvelle à l'isolé, une force nouvelle à l'opprimé, aufaible, au vaincu de la vie. Donnons-leur l'union et la force par le syndicat professionnel, l'appui nécessaire par la mutualité et la fortune collective, le repos de la vieillesse par la retraite, la dignité de la vie avec l'indépendance morale, par la statut personnel, par les engagements signés et respectés, par la responsabilité de tous et de chacun.

Ni l'industrie ni le commerce n'auront à se plaindre de ces réformes. On y trouvera la fm des grèves ruineuses pour tous, l'union et non la lutte entre le capital, l'intelligence et la main-d'œuvre. Et si quelque mauvais vouloir se manifestait encore de part ou d'autre, chez le patron, le contre-maître ou l'ouvrier, l'arbitrage indépendant et les responsabilités de chacun et de tous en pourront arrêter les effets.

11 faut élever les masses populaires et non les dominer, ou les leurrer d'espoirs vains et de promesses trompeuses.

Si Ton ne voit pas le moyen d'obtenir ces réformes peu propices au plaisir du pouvoir, peu faites pour séduire les gouvernements, peu accessibles aux médiocres, aux effrontés, aux coquins, comme aux tranquilles égoïstes, il n'en reste pas moins l'espoir de convaincre une élite, les esprits clairvoyants, les hommes de cœur, et surtout les hommes les plus intéressés à une ère nouvelle, les travailleurs qui ne rêvent pas l'impossible et qui ne veulent que la justice et leur droit.

QUE PEUT-ON ESPÉRER

C'est à ce devoir que tend ce livre, si peu d'influence qu'il puisse avoir, pas même petite pierre qui roule de la montagne, simple goutte d'eau qui tombe sur le colosse aux pieds d'argile, cette société moderne qui s'effrite et qui déjà menace ruine.

Quel pays est mieux fait que le nôtre pour trouver le remède à l'incohérence moderne? Nous seuls pouvons nous adresser des reproches, car on aurait tôt fait de répondre aux autres : « Regardez-donc chez vous ! » Nulle part il n'y a plus de probité publique et priA^ée,plus de bonté, de désintéressement, de zèle même pour les utiles réformes.

Seuls la routine et l'esprit de parti sont presque invincibles.

Certes, nous avons certains signes de décadence : l'affaiblissement de tout idéal et de tout sentiment du devoir; l'égoïsme érigé en loi par l'individualisme; la recherche passionnée des jouissances de la vie, et, par calcul, une redoutable diminution de la natalité ; le jeu, l'alcoolisme, le goût des spectacles et la prostitution faisant des progrès incontestables; l'insouciance des classes aisées; la haine des classes laborieuses et leur violence, plutôt que leur entente raisonnée; l'instruction publique n'aboutissant qu'à une concurrence effrénée vers les fonctions publiques et les professions libérales ; la main d'œuvre étrangère se substituant peu à peu à la nôtre ; tout notre eflort devenu concentrique, se tournant vers de stériles querelles politiques et s'éloignant des entreprises lointaines et hardies.

Et cependant tout cela n'est rien, parce que nous sommes un peuple essentiellement nerveux, capable des plus subits revirements, un peuple dont l'intelli-

gence et le goût ont donné la plus belle floraison, et dont le cœur est susceptible des plus sublimes enthousiasmes.

Il serait lâche de ne pas espérer. On peut tout attendre d'un tel peuple, même ce qui parait être l'impossible.

' A lui de montrer la route vers la Cité future.

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