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L'HONNEUR AU POINT DE VUE SOCIAL

L'honnêteté est la base de l'honneur, mais ce n'est pas tout l'honneur. L'honnêteté défend, l'honneur commande.

L'honnêteté est vertu neutre, simple négation du mal chez celui qui n'a ni tué, ni volé, ni escroqué, ni triché au jeu, ni fait acte de lâcheté, ni trompé personne, sauf les maris, car de cela on ne parle pas. L'honneur est vertu mâle et active, et c'est le bien. S'il y avait un thermomètre du bien et du mal, il faudrait placer l'honnêteté au zéro.

Trop volontiers on confond les deux termes. Certes, manquer d'honnêteté, c'est manquer d'honneur au premier chef, mais être simplement honnête ne suffit pas pour être homme d'honneur.

L'honnête homme peut être avare, mesquin, égoïste, incapable d'une bonne action ou d'un bon sentiment; il peut avoir toutes les lâchetés qui ne font pas de bruit ; il n'en est pas moins réputé honnête homme, dans le sens moderne et étriqué du mot.

Il y a vraiment des honnêtes gens très méprisables. On comprend que l'homme d'honneur doive être quelque chose de plus, quelque chose à quoi les âmes basses n'arriveront jamais.

l'honneur au point de vue social

En détruisant toute l'organisation sociale qui débordait d'injustice, en fauchant les têtes, en confisquant les biens du clergé et de la noblesse, en supprimant la religion et la monarchie, la Révolution a pensé qu'elle créait un monde nouveau ; elle n'a oublié que deux choses : un principe social et un principe moral sans lequel aucune société ne peut pas vivre.

Elle reconnaissait encore TÊtre suprême ; depuis lors, elle l'a supprimé. Et elle n'a rien trouvé pour le remplacer si ce n'est un vague « altruisme « que contredisent les lois de Darwin et de Nietzsche, dont on fait grand état : la lutte pour la vie, la sélection des espèces par la mort du plus faible, et le droit du plus fort créant « le surhomme », voilà l'humanité future ; voilà ce qui résulte de ces principes.

C'est la théorie des cannibales : « Mangeons-nous les uns les autres. »

La Révolution n'a fait que des ruines, pour faire l'égalité. C'est l'égalité du désert. Et elle n'a pas vu que parmi ces ruines naissait le pouvoir le plus funeste, celui de l'argent. Au-dessus de l'argent, rien ; pas même l'Etat et le gouvernement qui doivent souvent s'incliner devant lui. En dehors de l'argent, rien : ni services rendus, ni éducation, ni savoir, ni talent, ni honneur. L'argent rit de tout et veut tout à ses pieds. Pour lui tout est à vendre; il suffit d'y mettre le prix ; une seule force lui a résisté : le travail manuel, l'ouvrier.

Qu'il en soit loué. Il a eu plus d'esprit de cohésion, plus de courage que toutes les autres forces sociales-

La lutte n'est plus entre l'aristocratie et le peuple, entre la monarchie et la démocratie, mais entre la ploutocratie et le travail, entre la féodalité où For a remplacé le fer, et le serf de toute catégorie dont l'intelligence et le bras, parfois même la conscience, sont également assujettis.

De quel poids est l'honneur dans une telle lutte ?

L'argent le méprise, le condamne, l'étouffé, et parfois la révolte l'oub'ie. Les engagements pris sous l'empire de la faim sont rejetés, et c'est justice ; mais parfois les nouveaux traités, plus justes, sont foulés aux pieds, au moment le plus critique de l'entreprise, et c'est inique.

Comment espérer la justice en temps de guerre?

La victoire est au plus fort, et ce n'est qu'après la défaite absolue de l'un ou de l'autre qu'on peut espérer une paix durable. Encore faut-il en douter, car le vainqueur a coutume de jeter son épée dans la balance et de répéter le cri sauvage : Vœ viclis ! « Malheur aux vaincus ! »

De tous côtés on fait appel à la violence; on prône le droit à la force et l'on fait voir que, dans l'histoire, la victoire est toujours célébrée quand elle a complètement écrasé l'ennemi. Rien n'est plus vrai, parce que les demi-victoires ou les victoires qui épargnent, laissent subsister les cris des vaincus. La victoire qui achève les blessés sur le champ de bataille ne trouve que des admirateurs. Et c'est la vilenie du cœur humain.

Attendrons-nous un tel résultat pour chercher le principe moral capable d'arrêter l'injustice dans l'un et l'autre camp? Prôner la justice, c'est émettre une théorie, ce n'est pas établir un principe moral. Il

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faut à la justice une âme consciente, une boussole, quelque chose de plus que la raison qui souvent se trompe, quelque chose qui émane du cœur, et c'est l'honneur.

Quel autre principe pourrait, dans le désordre des convictions, mieux s'adapter à toutes? Ce n'est pas une religion, et l'honneur ne froisse aucune doctrine- Il est l'aimant qui attire à lui toute force loyale et ne laisse inertes que les matières molles. Il repousse toute force contraire.

Avoir la façon dont chacun le juge, par un éclair du regard, par un sourire, par un haussement d'épaules, on peut apprécier la valeur morale de qui entend ce mot magique. Lui seul peut régler le combat auquel nous assistons, car, pour désarmer, il n'y faut pas songer. Le désarmement ne viendra que de la force imposant la justice, d'une force consciente et éclairée, car la victoire sans la justice, d'où qu'elle vienne, ne serait que désordre ou répit. On a vaincu la Commune, et elle revient légalement.

Où trouver cette force consciente et éclairée, si ce n'est dans l'esprit de justice qui dicte le sentiment de l'honneur : à chacun son droit ; aux vaincus comme aux autres.

On ne saurait se dissimuler qu'un sourire accompagne chez plusieurs la lecture de ces pages.

— L'honneur, pensent-ils, quelle expression désuète! C'est vieux jeu. L'honnêteté est déjà assezrare. Qui songe encore à l'honneur? Mot moyenâgeux, mot rococo; idée de revenant ; gongorisme d'une morale

empanachée ; ronflement de violoncelle désaccordé. On n'est plus à cela !

Il est vrai que le mot est démesuré pour la taille de quelques-uns, que c'est un mot gêneur, et qu'on évite de le prononcer, qu'il n'a plus grand sens dans la société moderne, et que la banale honnêteté suffit ' comme enseigne sociale.

Soyons de notre temps, et n'en demandons pas plus à ceux, très nombreux, qui ne peuvent rien de plus, et qui préfèrent l'étiquette à la chose. Il est convenu qu'un homme qui n'a ni tué, ni volé, est un parfait honnête homme. Encore est-il bien sûr qu'il n'a jamais pris ce qui ne lui était pas dû ? Il y a au baccara ce qu'on appelle « la poussette », un petit mouvement imperceptiblexie la main, qui avance de trois centimètres au plus le louis qui était en deçà de la ligne sur le tapis vert. Il attendait le coup, et il était du jeu, si le tableau a gagné ; il reste invisible, si le tableau perd. Combien de gens font « la poussette », en dehors du jeu.

L'honnêteté elle-même, la vulgaire honnêteté, n'est n'est pas si vulgaire qu'on pourrait le croire.

L'ouvrier a le sens de la droiture et de l'honnêteté. Le travail régulier développe le sentiment du devoir, et si l'alcool, les mauvais entourages, les mauvais conseils oblitèrent parfois cet instinct du juste, ce n'est jamais que par exception ou par entraînement.

Autant qu'un grand seigneur et un grand bourgeois, l'ouvrier est capable de comprendre et de pratiquer l'honneur ; et c'est encore dans la classe populaire qu'on trouve les plus beaux actes de dévouement, les plus belles actions, le plus simplement accomplies. Ici c'est un pauvre ouvrier qui trouve,

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dans la rue, un portefeuille contenant dix mille francs en billets de banque, et le porte sans hésiter au commissaire de police ; là c'est un homme qui se jette à Teau pour sauver un malheureux qui se noie, le ramène à grand'peine, au risque de périr avec lui, et ne demande rien pour sa récompense. Il suffit de lire les annales des Sociétés de sauvetage, les discours académiques qui attribuent le prix Monthyon,et aussi les listes de la Société d'Encouragement au Bien, pour voir combien sont fréquents dans le peuple les actes du plus beau courage et de la plus scrupuleuse probité.

Et toutes ces listes ne donnent pas la millième partie des belles actions dont l'ample moisson est l'honneur de notre race française, sans lui être cependant un privilège.

On le voit, l'honneur est vivant, plus vivant que ne peuvent le croire les sceptiques. Il est dans l'âme de la nation : il suffit d'un souffle pour l'éveiller et le faire vibrer comme le chant du coq au lever du soleil.

Ne le voit-on pas dans l'âme de nos petits soldats qui, dans les combats d'Afrique ou du Tonkin, ont montré, comme leurs officiers, les plus beaux exemples d'héroïsme et de dévouement ?

Il n'y a de décadence que dans les milieux où se recrutent les jouisseurs et les aventuriers. Avec la foi religieuse, toute autre foi a disparu, et, d'un bond, ces incroyants d'une chose sont allés à la négation de tout, ou, pire encore, à l'indifférence qui raille.

Plus on étudie l'action de l'honneur sur l'âme humaine, du moins celle dont il ne faut pas désespérer, plus on est convaincu de l'influence que peut exercer un tel principe moral. Mieux que la morale utilitaire

il peut inspirer ce qui dépasse Féquation du raisonnement; mieux que « le devoir pour le devoir », qu'on prétend enseigner, il peut inspirer de belles actions et donner une conscience supérieure.

Après tout, dira-t-on, ce n'est rien de bien différent, par la base, puisque ce n'est pas une croyance à Tau-delà. Ce n'est donc qu'un panache, une sorte de Don-Quichottisme, et rien de plus.

11 est vrai que c'est un peu cela, et même un simple préjugé, un préjugé élégant et peu solide, si l'on n'admet pas l'existence du juge intérieur et extérieur, avec la certitude d'une justice plus sûre que la nôtre, après la mort, une justice à laquelle n'échappe pas l'hypocrisie. « La conscience sans Dieu, a dit Lamartine, est un tribunal sans juge. »

Rien n'est plus odieux que la façade de l'honneur sur une âme vile à qui tout est bon, la pire coquinerie comme la bravade, l'épée à la main.

L'honneur devient l'infamie dès qu'il sert d'enseigne, de façade hypocrite, et ce serait à désespérer de la vie, où tant de voleurs et de coquins de toute espèce ont le succès et le bonheur, si quelque autre justice ne devait pas, au delà de la vie, relever les honnêtes gens vaincus et châtier la victoire des autres.

Contre tous, s'il le fallait, il faudrait affirmer sa foi en ce juge immanent. Mais combien sont-ils ceux qui le nient sincèrement ? Ils croient encore en lui, sans oser le dire, comme à un dernier espoir, et cette lueur de l'au-delà, si fugace pour les heureux, apparaît souvent aux faibles comme la revanche nécessaire. Si elle n'est pas, autant nier tout principe,toute morale; autant prendre ce que l'on ne peut obtenir, autant écraser le faible si l'on est le plus fort; autant

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en finir avec la vie, si l'on est le plus faible, car, dans ce cas, la vie ne vaudrait plus la peine d'être vécue.

Mais si l'honneur a besoin de l'au-delà pour être ce qu'il doit être, il n'est pour cela à aucune religion ; il s'accorde avec toutes, et même avec l'incroyance totale, et c'est par là qu'il est actuellement le seul principe moral qui puisse nous unir, le seul sur lequel on puisse faire cette unité morale que les partis vainqueurs veulent toujours imposer aux vaincus, et qui ne peut jamais naître de la force. Il est la résultante de la morale universelle.

Laissons la mosaïque humaine à ses couleurs si diverses; que chacun s'efforce, par raisonnement ou éloquence, d'attirer à ses convictions le plus grand nombre d'esprits, pour arriver ainsi à l'unité qu'il rêve; ce n'est là qu'un droit naturel qui nous impose le devoir de le respecter; mais qu'on cherche du moins et qu'on s'appuie ce qui peut nous unir.

Nous n'avons plus qu'un seul lien : l'administration ! Il est faible. Cherchons mieux. Nous trouverons que le sentiment de l'honneur, ou tout au moins de l'honnêteté, est un lien moral qui peut nous rattacher les uns aux autres, et exercer une influence sociale autant qu'individuelle.

Faut-il en chercher un exemple ? Peut-être faudrat-il aller jusqu'à ce qu'on pourrait appeler « le bout du monde », l'empire du Soleil Levant, le Japon, oii l'honneur est la loi et la religion de tout un peuple, avec le culte des ancêtres qui sont la pérennité de la tradition d'honneur, et le culte de la dynastie qui est

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l'identification du pays, de son passé et de son avenir.

On a vu ce peuple admirable, longtemps fermé à notre civilisation et livré à une dure féodalité, passer, en quelques années, du Moyen âge à notre époque, des arts minuscules à tous les progrès de la science moderne, et de puissance faible et ignorée, au rang ' de grande puissance, grâce à ce sentiment de l'honneur inculqué à tous, par l'école, par l'armée et par la vie de chaque jour. L'iionneur commandait le dévouement au pays et à l'empereur, personnification de la nation; l'honneur commandait l'ambition pour la gloire et la puissance du Japon ; l'honneur commandait la soumission aux ordres de l'empereur, pour arriver à ce résultat ; et tout le monde a compris ; tout le monde a obéi ; tout le monde a donné le maximum de son effort individuel.

On a vu des gens s'entraîner volontairement à la fatigue, au froid, aux privations, en vue de cette guerre de Mandchourie qui était prévue bien à l'avance ; on a vu, pendant cette guerre, comme dans la précédente, contre la Chine, ces petits soldats japonais si frêles, mais si nerveux, supporter héroïquement toutes les souffrances d'une guerre effroyable et mourir stoïques pour la grandeur de leur pays.

C'est donc le sentiment de l'honneur et, par lui, le maximum de l'effort individuel qui ont fait de ces petits Japonais un desplus grands peuples du monde, des plus unis, des plus admirables à tous points de vue. Chez eux, la pensée est libre, et aussi sa manifestation ; l'unité morale est tout entière concentrée sur ce seul point : l'honneur national et individuel, l'honneur de la race.

Le Japon cependant n'a pas eu le privilège de ce

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drapeau. L'Europe Ta eu à toutes les époques, et la République romaine en a donné les plus beaux exemples. Il suffit de se rappeler Ftégulus, prisonnier des Carthaginois, venant apporter leurs propositions de paix au Sénat de Rome, contribuant à les faire rejeter, et retournant se constituer prisonnier, comme il Favait promis, pour mourir de la mort la plus atroce. La langue latine abonde en citations qui montrent le culte de l'honneur chez ces républicains.

Pour l'honneur, on a vu, au quinzième siècle, la France aveulie, incertaine du droit, se lever à la voix d'une jeune fille, pour chasser les Anglais, « pour les bouter hors du royaume de France ». Précédemment on avait vu le roi Louis IX rendre volontairement la Guyenne au roi d'Angleterre, parce que c'était le droit de celui-ci. On a traité ce grand acte de sottise, et c'est le plus beau dont l'histoire fasse mention, parce que tel était le droit à cette époque. Un tel acte correspondrait aujourd'hui à une autre conception du droit, au droit des peuples de choisir leur patrie.

Tel serait l'acte de l'Allemagne abandonnant à l'Alsace-Lorraine, le choix entre la nationalité allemande, la nationalité française, et son indépendance.

Inutile de dire que de si belles actions ne sont plus de saison. Plus que jamais, dans notre Europe qui se dit civilisée, la force prime le droit. A mesure que la science progresse, la morale courante semble retourner à la barbarie. Et c'est peut-être que l'humanité est incapable de deux progrès à la fois.

Mais c'est pour l'honneur aussi que nous avons résisté à l'Allemagne victorieuse en 1870-1871 , après la

perte de nos armées, à Sedan et à Metz, et c'est pour rhonneur que nous restons sur la défensive depuis lors, malgré les menaces ouïes avances du vainqueur, toujours irréconciliables, tant que la question d'Alsace-Lorraine subsistera.

Nous considérerions comme un lâche ou un traître quiconque voudrait nous entraîner à d'autres sentiments à l'égard de l'Allemagne, parce qu'il n'est rien de plus bas que de renoncer à l'espoir et au courage qui le soutient.

L'honneur est donc vivant dans les âmes françaises, comme il l'est en Allemagne pour la grande patrie, comme il l'est en Angleterre pour a la plus Grande Bretagne ». Est-il une proclamation plus sublime, plus symbolique de l'honneur que ce simple signal fait par Nelson à sa flotte, le matin de Trafalgar : « L'Angleterre attend que chacun fasse aujourd'hui son devoir. »

Combien de fois les chefs français n'ont-ils pas dit à leurs hommes : « Nous sommes un contre quatre : cela suffit. »

L'honneur est donc vivant et bien vivant, quoi qu'on dise.

Commençons cependant par le moins difficile, l'honnêteté, et demandons aux lois de l'exiger plus sévèrement dans le commerce et les affaires.

La loyauté s'impose dans l'organisation des affaires où les actions d'apport sont parfois, par leur nombre, une véritable escroquerie et une cause de ruine pour les naïfs actionnaires.

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La loyauté s'impose aussi dans le commerce, surtout dans celui des denrées alimentaires. Falsifier une denrée alimentaire, c'est plus que tromper, c'est porter atteinte à la santé publique, c'est commettre un crime en détail. Or il n'est pas de part dans le crime qui ne soit un crime. Toute falsification de ce genre devrait donc être punie doublement, comme vol et comme empoisonnement.

Quelques années de travaux forcés arrêteraient peut-être les minotiers qui mettent du talc dans leurs farines, les laitiers qui falsifient leur lait, les falsificateurs du vin, et tant d'autres industriels ou commerçants qu'il est inutile de désigner plus clairement. Une loi a déjà remédié en partie à ces fraudes. C'est un progrès social qu'il est juste de reconnaître.

Chacun est libre de vendre le plus cher possible ce qu'il a acheté le meilleur marché, à condition de ne pas accaparer une marchandise essentielle, surtout une denrée alimentaire. La sécurité publique, la vie de tous ont des droits sur les droits de la spéculation; personne n'a le droit d'affamer une population, ou même de l'obliger à payer un prix exorbitant ce dont elle a le plus besoin.

Les Trusts ne sont jamais conformes à la morale, parce que c'est la victoire de l'argent, la victoire trop facile du plus fort. Ils deviennent un crime quand ils portent sur des objets de consommation ou d'utilité courante. Les Etats-Unis sont en proie à ces coups de main du Capital, et c'est peut-être le seul point sur lequel leur Constitution ait besoin d'être réformée, car elle n'a pas prévu la prédominance de la nécessité publique sur tous les droits naturels, et, par consé-

quent, sur la liberté du commerce, en certaines matières.

Mais c'est peu de la loyauté dans les affaires, pour l'idéal d'un peuple, et le peuple qui n'a plus d'autre idéal que celui de Fargent et des jouissances de la vie est nécessairement voué à la décadence.

C'est ainsi qu'est tombée la puissance des Romains.

Mais, dira-t-on, comment étendre à tous les principes de l'honneur? L'honneur ne se décrète pas.

C'est par la sélection qu'on arrive à convaincre et à entraîner les hommes. Quand paraît un groupe qui sait inspirer à tous l'estime et le respect, il arrive ceci qu'on le jalouse et qu'on le hait, si c'est un groupe fermé, tandis que chacun veut en être, si la porte est ouverte.

Il faut ouvrir la porte à tous, en rendre l'accès assez facile pour ne rebuter aucun mérite, assez difficile pour éloigner ceux qui cherchent un moyen de tromper sur leur valeur morale et qui ne visent qu'à exploiter une enseigne. Mais comment former une telle association ?

Vacquerie a dit un mot très juste : « La Démocratie ne consiste pas à raccourcir les habits, mais à allonger les vestes. )) Ce qu'on peut traduire ainsi : il faut élever les masses populaires, au lieu de chercher à abaisser les autres classes.

Nous avons en France la seule décoration qui corresponde directement, par son titre, à l'idée de l'honneur. Toutes ont peut-être ce but, et toutes sont destinées malheureusement à conférer un honneur plutôt qu'à consacrer l'honneur. Notre Légion malheu-

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reusement en est aussi arrivée là ; elle récompense les services rendus à l'Etat ou au Gouvernement, et c'est un instrument de règne.

Ce n'est pas diminuer la valeur d'une institution que d'en signaler les abus. On est certain que, sur la poitrine d'un officier, la croix est bien portée, que nombre de civils l'ont également bien gagnée, et que d'autres cependant l'ont obtenue par faveur, par intrigue, peut-être par des bassesses.

Les femmes appellent les rubans des faveurs, et les femmes ont souvent raison.

Il n'y a pas d'indignes cependant parmi les membres de la Légion d'Honneur, et c'est encore ce que cet insigne a de mieux, qu'il oblige ceux qui le portent à une tenue morale que peut-être ils n'auraient pas sans lui.

On ne saurait se dissimuler, l'histoire en main, qu'en instituant cet ordre, avec le titre le plus beau et le plus flatteur qu'on pût imaginer, Napoléon I^r a eu un double but : tout d'abord ressusciter sous un autre nom, mais avec le même ruban rouge, la Croix de Saint-Louis, qui avait eu tant de prestige dans l'ancienne armée de la monarchie, et ensuite créer un instrument de règne. La croix de Saint-Louis était réservée à l'armée; Napoléon l^r étendit le bénéfice du ruban rouge aux civils, et c'est ce qu'il fit de plus habile. Le titre même de la Légion l'obligeait d'ailleurs à y faire entrer quiconque en avait tous les droits. Mais là n'était pas son but. L'assimilation avec les officiers et les soldats d'une armée qui se couvrait de gloire tous les jours ne pouvait que flatter les civils, et rendre ainsi plus précieuse une faveur qui se faisait encore rare.

A ceux qui lui objectaient la vanité des décorations assimilables à des hochets, il répondait : « C'est avec des hochets qu'on gouverne les hommes. » A ceux qui lui objectaient l'inutilité de cette innovation, il disait: « Ce sera une économie pour le Trésor. »

On récompense en effet beaucoup mieux par ce ruban que par un peu d'argent, et il y a de bons et loyaux services dont Targent satisferait mal le sentiment d'honneur.

L'institution est donc excellente et son titre est, ou pourrait être un programme.

Pour y arriver il suffirait d'une simple réforme qui sera peut-être la plus difficile à obtenir : l'indépendance absolue du Conseil de l'Ordre et son élection par les plus hauts grades, en même temps que l'élection du Grand Chancelier par le Conseil de l'Ordre.

Que le chef de l'Etat soit grand-maître de l'Ordre et qu'il y conserve, avec la présidence du Conseil, une légitime influence, rien de plus naturel, mais en dehors des ministres, et avec la seule influence d'un souverain constitutionnel vis-à-vis des ministres qu'un Parlement lui impose.

Certes, le Conseil de l'Ordre est toujours composé d'hommes éminents et infiniment respectables, mais il est si peu indépendant que deux fois déjà, depuis vingt-cinq ans, le gouvernement a jugé à propos de le changer. On ne saurait donc demander à ce Conseil

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