CHRONIQUE DES SCIENCES
neuves de Passy un système d'ascenseurs qui réalise une sérieuse économie sur tous les autres. •
La question était intéressante. Sans être énormes, les frais de l'ascenseur représentent une certaine somme dans le modeste budget des dépenses d'un propriétaire. Le moyen le plus usité jusqu'ici pour réduire ces frais consistait à suspendre, deux ou trois fois par semaine, à la porte de l'ascenseur, cet écriteau, d'un scepticisme un peu brutal: Vascenseurne marche pas.
Le nouveau système, qui présente une grande supériorité sur l'ascenseur hydraulique et sur l'ascenseur électrique, n'est autre que l'ascenseur à force humaine.
C'est la personne installée dans l'ascenseur qui le fait monter elle-même, grâce à un ingénieux dispositif de pédales. Le mouvement s'apprend rapidement. Les jambes se meuvent de la même façon que dans l'exercice qui consiste à gravir un escalier.
Ajoutons que l'effort est à peine plus grand.
Quand le voyageur, venant de la place Saint- Augustin, débouche de la rue de la Pépinière, il trouve sur sa gauche un imposant monument, qui n'est autre que la gare Saint-Lazare, et qui se trouve précédé, en cet endroit, d'un vaste enclos entouré de grilles, qui a reçu le nom de Cour de Rome.
Ce n'est point là, ainsi que ce nom pourrait le faire croire, que se réunissent les courtisans du roi Humbert ou les cardinaux du Saint- Siège.
La cour de Rome est surtout occupée en son
milieu par des omnibus jaunes, qui vont de la gare Saint-Lazare au Ghâteau-d'Eau ou à la Pointe-Saint-Eusiache. Ces voitures, attelées de vigoureux chevaux, font entendre, quand elles marchent, un bruit épouvantable de vaisselle brisée. Ce bruit est remplacé, quand les encombrements les forcent à s'arrêter sous le frein, par les cris de cinquante enfants égorgés et d'autant de veaux suppliciés, qui gémissent dans les roues.
Le long des grilles, à l'intérieur, la cour de Rome est ornée de petits « édicules » autour desquels se pressent constamment un grand nombre de voyageurs.
Le vicomte Gaston, descendant du train de Maisons-Laffitte, avait pris son rang dans une file d*hommes de tout âge qui attendaient leur tour, à l'entrée d'un de ces édicules. Il allait y pénétrer, quand il entendit derrière lui les plaintes douces d'un vieillard modestement vêtu. N'écoutant que son bon cœur, le vicomte Gaston lui céda son tour. Et le vieillard, sans avoir le temps de remercier, se précipita dans une stalle vide.
Quelques instants après, le vicomte eut à sa
disposition une autre stalle. Il sortit bientôt de la cour de Rome et ne pensait plus à cette banale aventure, oti il avait donné une preuve de sa courtoisie, moins pour ce vieillard inconnu que pour sa satisfaction personnelle. Le jour tombait. Gaston avait pris à pas lents la rue de l'Arcade...
Au coin de la rue des Mathurins, dans un petit carrefour à peu près désert, il se trouva en face du vieil homme dont les cheveux gris, sous le haut-de-forme un peu usé, brillaient d'une lueur surnaturelle.
— Je suis le bienheureux saint Athanase, dit le vieillard avec un fort accent du Midi. Tu m'as rendu tout à l'heure un grand service, car je soutire d'une maladie de la vessie. Pour récompenser ta piété, je vais te faire un don inestimable. Le premier bossu que tu rencontreras, passe-lui la main trois fois sur sa bosse. Et, durant vingt-quatre heures, la chance te favorisera dans tout ce qu'il te plaira d'entreprendre.
Le lendemain à cinq heures, en descendant du train d'Achères, le ^^icomte Gaston rencontra dans la cour de Rome un de ces vieux facteurs de la maison Bonnard^Bidault, qui vont distribuant des prospectus chez les concierges.
Le facteur avait une bosse magnifique. Le vicomte, selon les recommandations, lui passa la main trois fois sur sa bosse.
Puis, le soir même, il se rendit au cercle, joua un jeu d'enfer et perdit cinquante-deux mille francs.
Le lendemain, il alla aux courses d'Auteuil et perdit soixante-quatorze mille francs.
Après les courses d'Auteuil, il revint dans la cour de Rome et attendit le bienheureux saint Athanase, dans l'intention de lui flanquer une tournée.
Le bienheureux saint Athanase descendit lentement d'un omnibus jaune (consacré au bienheureux saint Eustache). Le vicomte Gaston s'approcha, et, avant d'en venir aux voies de fait, il exposa dans un langage violent toutes ses rancunes.
— Voyons, voyons, dit paisiblement saint Athanase. Avez-vous bien, comme je vous l'ai recommandé, caressé la bosse d'un bossu ?
— Absolument, dit le vicomte. Et tenez, c'est celle de ce bossu-là...
Et il lui montra le vieux facteur de Bonnard- Bidault, qui entrait précisément dans la cour de Rome.
Alors le saint éclata de rire...
— Ça, un bossu? s'écria-t-il. C/est un facteur qui fourre ses paquets d'imprimés dans son dos, sous sa pèlerine, pour les préserver de la pluie...
DEGOUTE DE L'ORTHOGEIAPHE
Où sont les succès d'antan? Le petit Jean qui, chaque année, haut la main, remportait le prix d'orthographe, revient du lycée avec des bulletins un peu affligeants. Il est vingtième, vingtdeuxième, dans ces eaux-là.
Ça lui est d'ailleurs complètement égal. Il a prouvé qu'il pouvait avoir des prix; maintenant il se repose. Il se désintéresse du lycée. Il ne veut même plus savoir dans quelle classe il est. L'autre jour, un ami de la maison, pour dire quelque chose, lui a demandé : Dans quelle classe es-tu? Il a répondu : Je ne sais pasexactement. Ça finit en ième.
Une faut pas croire cependant qu'il ait dé-
sappris rorthographe. Il affronte vaillamment des mots comme hiéroglyphe^ emphysème^ et triomphe en se jouant de tous les participes, ceux de l'auxiliaire être, ceux de l'auxiliaire avoir et jusqu'à ceux qui sont suivis d'un infinitif, et dont M. Sarcey lui-même prétendait n'avoir jamais pu venir à bout. Seulement l'orthographe ne le passionne plus. Il la sait. Il préfère cent fois réfléchir, pendant la dictée, à des sciences qu'il ne connaît pas.
Il veut bien faire accorder les adjectifs et les substantifs, les substantifs et les verbes, mais à condition qu'ils se présentent ensemble et qu'ils ne soient pas séparés par de longues incidentes. Autrement, tant pis pour l'adjectif oublié dans la distribution des s du pluriel ou des e du féminin.
Il n'avait qu'à venir plus tôt.
Quand, au cours d'une dictée, l'historien, parlant des Perses, se décide à nous dire ce qu'ils étaient, après plusieurs incidentes, à savoir ardents et efféminés, il a passé, entre le substantif et l'adjectif, beaucoup d'eau sous les ponts. Divers événements se sont produits :
DÉGODTÉ DE l'ORTHOGRAPHE 73
Langrenu (Victor) a laissé tomber sa règle.
Parfois l'événement est encore plus considérable : c'est toute une rangée d'élèves qui se poussent. Langrenu (Edmond) va glisserdu banc. Il n'ose cafarder, et jette un regard effaré vers le professeur, qui aura peut-être l'idée de regarder de son côté.
Alors, Jean, la plume en l'air, laisse passer toute une phrase de la dictée, de sorte que Thémistocle, frappé par un Grec, ne répond plus : Frappe, mais écoute. Mais il ressort du rapport écrit de Jean que le héros s'est tenu coi. Ce qui diminue singulièrement son attitude dans l'histoire.
Les réponses de Thémistocle étouffées, le désaccord persistant des sujets et des verbes ont des conséquences déplorables. Jean est réprimandé et puni. Aussi, bien qu'il n'ait pas dix ans, est-il complètement dégoûté de l'orthographe. 11 m'a confié l'autre jour qu'il n'aimait plus que \?i jo(j rapide.
Mais il ne se contente pas, en jographie, des données de la science, et passe ses heures d'étude, le crayon à la main, à modifier son
atlas par de hardies, conceptions. Il est surtout préoccupé delà grandeur de Paris, qu'il trouve trop petit sur les cartes. Aussi, chaque jour, depuis deux mois, en augmente-t-il sournoisement le périmètre. Paris, m'a-t-il dit hier, d'un air de triomphe, est maintenant aussi grand que cinq départements. Bientôt il ira jusqu'à la mer, ajoute-t-il plein de confiance, et ce sera Paris port de mer.