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L'HABITUÉ DU CAFÉ DU THÉÂTRE

Personne, parmi les fervents du théâtre, ne a marche » autant que le major Heitner.

Dès qu'il pleure, ce sont des sanglots effrayants, qui alarment sérieusement une bonne partie des fauteuils d'orchestre. Un drame tant soit peu émouvant le vieillit de vingt années. Il faut qu'il aille, dès le lendemain, écouter quelque idylle, fraîche et prtntanière, qui le rajeunit d'autant.

Dans les tragédies, il est tellement affligé par la mort de l'héroïne qu'il passe la nuit dans les pleurs, et qu'il est obligé, le soir revenu, de retourner au théâtre, afin de s'assurer que la jeune personne est encore envie. On l'emmène

de force après le premier acte, car ce serait tous les jours à recommencer.

Un jour, le fameux bateau de L'Africaine lui donna le mal de mer. Il interrogeait anxieusement le ciel de toile peinte, et disait à sa voisine, qu'il ne connaissait pas :

— Pourvu que le temps reste au beau I

L'hiver dernier, comme il voyageait pour affaires dans une grande ville du Midi, il vit, affiché sur les murs du théâtre, un mélodrame quil n'avait pas encore vu jouer : Eugène^ ou le Paria de l'Honneur,

Il résolut d'aller au spectacle, d'autant plus qu'un de ses clients, grand habitué du théâtre, lui proposait de l'y emmener à l'œil.

J'oubliais de vous dire que le major Heltner, par une sorte de vieux préjugé batave, s'amuse beaucoup plus quand il ne paye pas.

Ils avaient donc pris place, l habitué du café du théâtre et lui, dans deux excellents fauteuils d'orchestre. Le rideau se leva sur le spectacle toujours imprévu d'une douzaine de villageois qui dansaient la bourrée. Puis deux buveurs amenèrent par hasard la conversation sur des

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événements mystérieux qui se passaient au château. Quand les deux buveurs eurent raconté tout ce qu'ils savaient, ils s'interrompirent brusquement, car l'hôtesse leur faisait des signes expressifs pour qu'ils gardassent le silence. Elle agita les mains au bout de ses bras levés, dit plusieurs fois : Chut ! chut ! et ramena l'index de la main gauche sur les lèvres. Puis elle proféra à voix basse : « Voici le connétable I »

Le connétable de Guingois fit son apparition, la main sur le pommeau de son épée.

C'était un affreux seigneur, bas etservile avec ses supérieurs, hypocrite avec ses égaux, arrogant avec les faibles. Les paysans le craignaient comme un être vicieux et cruel. Le major Heitner, de son fauteuil, le considéra avec dégoût. Mais l'habitué du café du théâtre dit à Heitner, à voix presque haute, avec un fort accent du Midi :

— Ce garçon-là, c'est la crème des hommes! Doux comme un ange, modeste, et sans aucune fierté. Ah! quel ami charmant!

Le connétable de Guingois entrait tout de

suite en conflit avec le vieux curé, qui s'efforçait en vain, pardes paroles pleines d'onction, de ramener le grand seigneur à de meilleurs sentiments.

— Voilà un petit garçon qui ira loin, dit le voisin d'Heitner, en lui désignant le vieux curé. Yingt-deux ans, et vaillant au travail comme pas un.

Heureusement l'habitué du café s'absenta pendant le troisième et le quatrième acte. Ce qui permit à Heitner de s'intéresser en paix à Blanche "de Garpovin, la petite ingénue qui confondait le traître, sauvait le gentilhomme injustement accusé et rendait quatre enfants à leur mère. Le vieux curé, ému jusqu'aux larmes, lui donnait s^ bénédiction.

— Elle est charmante, cette petite Blanche, dit Heitner à son voisin, dès que celui-ci eut repris sa place.

— Parfaite comédienne. Soixante-cinq ans de théâtre. C'est la marraine du connétable et la grand'mère du vieux curé.

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