‹ Citoyens, animaux, phénomèmesChapitre 29 sur 39 · VA VOIR DANS LA RUE SI J'Y SUIS · texte numérisé non relu

VA VOIR DANS LA RUE SI J'Y SUIS

On disait deBerthe Zéro qu'elle avait une pochetée; on disait aussi qu'elle était pochetée; les deux expressions sont d'usage à Montmartre.

On le disait d'ailleurs d'une façon très affectueuse.

Rien n'est si sympathique que la bêtise d'une jolie femme. Elle est charmante, bien visible, infiniment plus en lumière et plus remarquée que sur le visage terne d'un homme. Elle apparaît comme une qualité de plus, comme une ingénuité savoureuse. Et c'est un divertissement que de faire « marcher » une jeune femme naïve, de la promener sans cesse dans

des u bateaux », de meubler d'idées saugrenues sa jolie tête.

Tel n'était pas cependant Tavis du compositeur Klingelkling, l'amant de la gentille Berthe Zéro. Tout comme les autres, il s'était d'abord amusé des mille petites « gourderies » de sa jeune compagne. Mais décidément, il y en avait trop, beaucoup trop. C'était lassant, Et puis, Berthe Zéro l'aimait. Et cette gourderie naturelle, exagérée par la passion, devenait intolérable. Pour se rendre plaisante et aimable, Berthe Zéro n'avait-elle pas pris l'habitude de parler à son amant avec la voix conventionnelle et pénible d'un enfant en bas âge, comme font généralement les nourrices, quand elles veulent entrer dans les bonnes grâces de leurs nourrissons! De sorte que Klingelkling, dans la force de la trentaine, avec sa puissante moustache rousse, avait l'impression, peu agréable en somme, de se voir considéré comme un jeune homme de deux ans et demi.

11 n'en était pas content, à la longue. Car il pensait, comme tous les compositeurs de cafésconcerts, que la vie est grave, limitée, et qu'il

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ne faut pas la dilapider en amusettes inutiles. Un jour de juin, comme il était penché sur son piano de travail, et que des flancs mystérieux de l'instrument sonore, il essayait de tirer la scie nouvelle, qui pût faire fureur l'été suivant dans les stations thermales et sur les plages, la petite Berthe aimée vint prendre son chéri dans ses bras et l'embrassa gentiment sur l'oreille.

— Va-t'en, dit Klingelkling, qui se maîtrisait et faisait effort pour ne pas hurler.

— Où ça? demanda-t-elle.

— Va voir dans la rue si j'y suis...

— J'y vais, dit Berthe avec la plus grande douceur.

Et, sous les yeux stupéfaits de Klingelkling, elle ouvrit la porte et commença à descendre les six étages.

Resté seul, Klingelkling eut une profonde impression de tristesse à l'idée qu'une grande partie de sa vie se passerait avec cette jeune femme.

Il était très bon. Il le savait bien, et c'était même ce qui le désespérait. Jamais il n'aurait

l'énergie de la quitter, de prononcer le mot de rupture.

Son avenir artistique était compromis. Il sentait bien que, peu à peu, il perdait son génie. Déjà sa dernière scie « Ferdinand, nan, nan, nan » avait été moins populaire que la scie précédente « Kidibi Kodobo ».

Il se leva, marcha avec une agitation fébrile. Le sang lui montait à la tête. La fenêtre était ouverte. Brusquement il se jeta dans l'abîme.

Quelques secondes après, il arrivait, le crâne d'abord, sur le pavé de la chaussée, au moment même où Berthe sortait de la porte cochère, et venait voir dans la rue s'il y était. Et il eut cette consolation de penser, en mourant, que cette démarche de sa belle n'était pas si bête en définitive, puisqu'il y était effectivement.

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