L'ENLEVEMENT D'AGATHE
Agathe avait dix-sept ans, Henri dix-neuf ans. Ils s'aimaient d'amour.
On était au mois d'octobre. Le double aveu avait été échangé au mois de février. C'est la meilleure époque pour l'éclosion des grandes passions. Le printemps les fait pousser d'une façon extraordinaire. Elles arrivent à leur pleine force au solstice d'été.
Le père d'H enri et le père d'Agathe avaient des situations équivalentes, l'un dans les diamants et pierres précieuses, l'autre dans les engrais. On se doutait bien de l'amour des deux jeunes gens. Mais on les trouvait encore trop jeunes pour les unir. Cette légère
résistance de leurs ascendants pouvait prendre,
à l'aide d'un peu d'imagination, l'aspect d'un
obstacle insurmontable et excitant, tel que la
, haine légendaire des deux familles de Vérone.
Qu'une jolie demoiselle écoute sans mot dire, avec de grands yeux clairs, la parole fougueuse d'un jeune homme de vingt ans, il n'en faut pas davantage pour qu'il découvre entre leurs deux âmes une parfaite concordance.
Au café-concert, un Monsieur glabre, aux cheveux noirs plaqués en pointe sur le front, vous a raconté sa mésaventure : la rencontre, un beau dimanche, (près de la place Blanche), d'une brunette au corsage rebondi (que l'on retrouve le lundi), et qui rétire à l'heure solennelle son faux chignon, ses canines et ses incisives, et la majeure partie de ses belles formes. Les jeunes filles de bonne maison ont généralement des dents qui tiennent aux gencives, une chevelure bien fournie et n'exagèrent point le volume naturel de leur poitrine. Mais il n'est pas rare de les voir déposer sur la toilette, peu de temps après la
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noce, toutes sortes d'agréments moraux postiches : goûts littéraires, amour de la famille, générosités^ etc.
Agathe n'eut pas besoin de cet attirail dont l'avait affublée la complaisance d'Henri. La nature, qui arme si bien ses procréatrices, lui avait donné le matériel d'armement n° 1, celui des troupes d'élite.
C'étaient :
l"' De fins cheveux châtains, qui étaient d'anciens cheveux blonds;
2° Un teint éclatant et des traits très fins, le nez modèle 1750, dit à la Roxelane;
3° Une jolie bouche, un peu revêche, dont on désirait calmer la bouderie; des yeux vifs et un regard moqueur, afin qu'on souhaitât d'être l'homme qui, de ce regard moqueur, ferait un regard reconnaissant et attendri.
Henri, qui n'avait que de rares prétextes valables pour aller chez les parents d'Agathe, rencontrait son amie chez une cousine à lui, une petite fille de quinze ans, très flattée d'être la confidente de cette aventure mystérieuse. Il arrivait à la tombée du jour, et,
SOUS les yeux ravis de la petite cousine, il prenait Agathe dans ses bras et lui donnait de tendres baisers.
Mais ce jeune homme n'appréciait peutêtre pas à sa valeur le bonheur qui lui était dévolu. A cet âge impatient, on établit une hiérarchie entre les différentes sortes de faveurs que ces dames et demoiselles veulent bien nous accorder.
Un baiser sur la joue n'a pas autant de prix qu'un baiser dans le cou. Un baiser dans le cou ne vaut pas un baiser sur les lèvres.
Henri était alors plus ambitieux que passionné. Il recherchait moins le bonheur que le succès précoce.
Depuis l'âge de dix ans, il avait conquis comme des grades les différentes joies de la vie : son premier pantalon long, son premier cigare, son bachot avec dispense, sa première femme, son premier amour.
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Une conférence très grave eut lieu un soir chez la petite cousine, dont les parents, qui s'étaient aperçus de quelque chose, ne voulaient plus favoriser les amours secrètes d'Agathe et d'Henri. A la suite de cette conférence, Henri décida qu'il enlèverait Agathe, qu'il l'emmènerait à Bruxelles, et qu'il forcerait ainsi le consentement des deux familles rebelles. D'autre part, ce scandale avait l'avantage de consacrer aux yeux du monde l'importance de leur passion.
Pour accomplir ces projets, il fallait se procurer de l'argent.
Henri n'avait que son modeste traitement de fils de famille : trente francs par semaine, soit vingt-cinq francs de son père et cinq francs de sa mère, plus cent sous de supplément par jour férié.
Il établit avec soin le devis de son escapade :
Fr.
Billets de chemins de fer, billets de bagages, 2 paniers de provisions, pourboires et omnibus, soit environ 109
Quinze jours de séjour à 50 francs l'un. (On le rappellerait certainement au bout de quinze jours.) 750
Douze chemises neuves. (Ses chemises étaient un peu usées. La seule pensée qu'Agathe verrait l'éraillure d'un col l'affolait.) 120
Six caleçons, 12 paires de chaussettes de soie ' 120
Une valise anglaise 80
Un costume de voyage de dame 150
Un petit trousseau qu'il faudrait acheter à Bruxelles, car une jeune fille, en quittant furtivement le logis paternel, peut difficilement emporter ses malles. Et d'ailleurs, pour Agathe, la perspective d'acheter du linge neuf brodé entrait pour beaucoup dans les joies du voyage 500
Avec 180 francs de frais divers et imprévus, on atteignait le total vraiment consternant de deux mille francs.
Jamais Henri n'avait eu sur lui une telle ôomme. Quand, tous les semestres, son père
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l'envoyait porter les huit cents francs du loyer au gérant des immeubles, il fallait voir avec quelles précautions Henri introduisait les banknotes dans la poche intérieure de sa veste, et comme il protégeait cette poche bien lestée contre les coudoiements des passants.
A diverses reprises, il avait eu besoin de quelques louis. Il avait alors mieux aimé vendre des livres, recourir à divers expédients, mettre des boutons de manchette au Mont-de-Piélé que de s'adresser à ses parents et de perdre ainsi sa réputation de bon jeune homme.
Il alla trouver son oncle Charles, l'associé de son père, et pour un motif grave, lui demanda deux mille francs.
Il était cinq heures du soir quand il sortit de chez son oncle avec la somme demandée. Il lui sembla qu'il avait désormais une certaine importance dans le monde.
En passant devant un café, près de l'Opéra, il eut le désir de s'asseoir à une des tables. Il ne voulait pas toucher à ses deux mille francs. C'était de l'argent sacré. Mais il avait encore sur lui quelques pièces blanches d'argent non sacré.
Il aperçut un de ses camarades de collège, à qui il offrit à boire. Au moment de régler les consommations, au lieu de payer avec sa monnaie, il tira un de ses billets de mille francs. Puis, son camarade l'ayant quitté, il se demanda ce qu'il allait faire de sa soirée. Rester avec ses parents après le dîner, il ne pouvait pas s'y résoudre. Il était impatient d'être au lendemain pour aller voir Agathe et fixer avec elle l'heure du départ. Il résolut donc de commencer la soirée dans un endroit agité, un music-hall quelconque, et de la terminer chez une amie dont il connaissait simplement le petit nom : Floriane.
Cette visite à Floriane se justifiait par d'excellentes raisons. Henri était un garçon timide et un peu inexpérimenté. Il n'avait jamais fait voyager de dame, et pensait obtenirde Floriane, au cours de la conversation et sans trop pré-
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ciser, quelques renseignements que son orgueil de jeune homme soi-disant averti l'empêchait de demander à un ami. L'entrée au music-hall et les renseignements de Floriane pouvaient être imputés sur les 180 francs du chapitre : Imprévu.
Comme il regagnait le logis paternel, il passa devant un magasin de cycles. Il aperçut une superbe motocyclette qu'il avait souvent.admirée. Ayant de l'argent sur lui, il se donna le plaisir de la marchander et de s'en faire détailler les différents avantages. Je pourrais peut-être, pensa-t-il, me payer cette machine, en économisant sur l'enlèvement, en n'achetant que six chemises, en diminuant un peu le prix de la valise anglaise et des chaussettes de soie.
En arrivant chez lui, il s'attendrit de voir le potage fumer sur la table et un père sans défiance lire son journal au coin du feu. Sa mère l'embrassa comme à l'ordinaire, et il fut tout remué en pensant au trouble qu'allait causer dans cet intérieur si calme sa subite disparition. Il se décida à passer la soirée en famille, sauf à s'échapper vers onze heures. Il s'était
promis d'aller chez Floriane (et ron revient rarement sur ces promesses-là). Il envisageait plus sérieusement les conséquences de son équipée. Pourtant, il s*y résigaait encore. Mais, en sortant de chez Floriane, il se sentit fort assagi. 11 eut la force d'âme de renoncer à ses aventureux projets.
Il revit Agathe le lendemain et lui expliqua avec beaucoup de gravité qu'il ne fallait pas compromettre leur vie par une folle aventure. Agathe, au fond, ne s'étaitemballéesurce projet que parce qu'elle avait vu Henri très exalté. Du moment qu'il n'y tenait plus elle y renonçait avec plaisir. « D'ailleurs, lui dit Henri, je vais vous faire un cadeau. Je vais vous donner trois cents francs. Vous vous achèterez du linge brodé, et vous direz à votre mère que vous l'avez gagné dans une tombola. »
Il ne rendit pas à son oncle le restant des deux mille francs. Il le plaça à la Caisse d'épargne, et Ten retira peu à peu pour des paris aux courses, des locations de motocyclettes, ou de timides orgies.
Le matin du Derby de Chantilly, à onze heures moins le quart, M. William Alcindor héla un cocher qui traversait la place Victor- Hugo, et lui donna l'adresse de M. Chernuzon, rue d'Anjou.
Dans le fiacre, M. Alcindor s'impatienta, car il était tombé sur le cocher savant, variété plus dangereuse encore, pour le client pressé, que le cocher hostile ou le cocher flemmard.
Le cocher savant, avec la froide dignité d'un homme bien au-dessus du numéro que la destinée a infligé h. ses lanternes, se tient droit et porte beau sur son siège, les rênes tendues, ralentit sa bote aux montées, la ménage aux
descentes, et défile constamment, pour un concours d'attelage, devant un jury imaginaire.
M. Alcindor s'impatientait, car il était pressé ce jour-là.
La conquête de Mme Ghernuzon, commencée au mois de mars, était sur le point d'être terminée. M. Alcindor comptait sur quinze jours encore d'impatience heureuse.
C'était pour lui le meilleur moment. Gomme don Juan, M. Alcindor était un conquérant. Il manquait des qualités de V administrateur.
Reconnaître unpays nouveau, s'en approcher par une tactique savante, donner les assauts successifs et planter enfin le drapeau vainqueur, voilà ce qui l'intéressait dans l'amour.
Mais gouverner, fertiliser, améliorer le pays conquis, ce n'était plus de la besogne de chasseur et d'homme de guerre. Ce n'était plus une tâche d'amoureux, mais d'être aimant, de rondde-cuir de l'amour.
Chaque année, M. Alcindor prend ses dispositions pour être tout à fait libre au moment du printemps. Le printemps invite à l'amour, et M. Alcindor accepte avec plaisir son aimable in-
vitation. Mais le prinlemps doit réchauffer des amours nouvelles. Dans le courant de février, M. Alcindor partait à la recherche d'une fraîche passion.
M. Alcindor, sporisman émérite, était grand amateur de courses de chevaux. L'amour et les courses de chevaux faisaient pour lui de chaque printemps une saison délicieuse. Pour qui s'intéresse au sport hippique, la période qui va du 15 mars au Grand Prix est fertile en angoisses et en joies. Les grandes épreuves étant réservée's aux chevaux de trois ans, l'intérêt se trouve renouvelé chaque année par l'entrée en scène d'une génération inconnue. Chaque dimanche de la saison nouvelle apporte une nouvelle notion et une nouvelle émotion.
Sur le terrain plat, le cocher savant ayant légèrement accentué l'allure, M. Alcindor se dit :
— La vie est belle.
Il allait assister, ce jour-U\, i\ un beau.Derby. Mais, auparavant, il déjeunerait en compagnie de Mme Ghernuzon, la femme qu'il aimait.
Puis il irait aux courses avec M. Ghernuzon
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qui élait, lui aussi, un passionné de sport.
M. Alcindor était très difficile dans le choix du mari de ses maîtresses.
C'est ainsi que l'année précédente il avait évité de donner suite à des pourparlers entamés avec Mme Lombel, dès qu'il eut remarqué une simple petite verrue sur la joue de M. Lombel.
Cependant, on était arrivé rue d'Anjou.
Le fiacre ralentissait, obliquait, et sous les rênes tendues du cocher savant, le cheval, levant les sabots, s'approchait avec précaution du trottoir et du ruisseau, comme une jolie baigneuse steppe au bord de la vague.
M. Alcindor régla le cocher savant, et tous deux s'oublièrent pour la vie.
M. Alcindor trouva Mme Chernuzon dans son petit salon. Elle était vêtue d'une robe d'intérieur blanche et flottante.
M. Alcindor la regarda. Elle lui fit plaisir à
voir. Le cheveu était bel et blond. L'œil était clair, le teint éclatant. Elle était en bonne condition, ce jour de Derby.
— Une surprise, dit-elle. Nous déjeunons seuls. Albert est parti pour Chantilly ce matin avec Treguer. Il voulait passer vous prendre. Mais je lui ai dit que vous ne seriez pas prêt... Ai-je bien fait?... Vous ne serez pas obligé de vous sauver à Chantilly après déjeuner. Vous pourrez passer l'après-midi avec moi... Je croyais que vous seriez plus content...
— J'éprouve une joie profonde, répondit M. Alcindor.
Cette adorable femme, pensa-t-il, ne sait pas ce que c'est qu'un Derby...
Un déjeuner froid et sommaire fut servi dans un coin de la petite pièce, où l'on déjeunait quand on était dans l'intimité.
William et Henriette (appelons-les par leur
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petit nom) étaient assis l'un en face de Tautre, correctement. Mais, sous la table, à la faveur de l'ombre, deux petits pieds chaussés de mules s'appuyaient sur deux grands pieds en cuir verni.
M. Alcindor pensait à une chanson de sa jeunesse où il était question d'un de ses homonymes :
« Étais-tu passionné, bel Alcindor, disait en substance cette chanson, quand tu effleurais de caresses légères les appas de la belle Arsène ? »
M. Alcindor était passionné, sans aucun doute.
Son indifférence étMt actuellement très nette à l'égard des chevaux de trois ans, des allées d'entraînement, du paddock, du dernier tournant, et de toute la descendance du Sancy, de Révérend ou de Stuart.
Il y avait dans un coin du salon un divan large, souple, avec des coussins comme s'il en pleuvait.
Il arriva ce qui arriva. C'est un peu pour une histoire pareille qu'Adam, à l'Éden, eut toutes
sortes d'ennuis. Mais Celui qui voit tout a fini par s'habituer à ce genre de spectacle.
— Je l'adore, dit ensuite William.
Puis il ajouta plaintivement :
— Ce qui me désespère, c'est que pour ne pas vous compromettre, je vaisêtre obligé d'aller à Chantilly.
— Non, dit Henriette.
— Si, dit M. Alcindor (rendons-lui son nom de famille). Votre mari connaît ma passion pour les courses. S'il ne me voyait pas là-bas, il en concevrait les plus terribles soupçons.
— Je suis navrée que vous partiez, dit Henriette. J'aurais voulu rester tout l'après-midi avec vous.
— Il faut que je parte, dit M. Alcindor. Je dois avoir de la raison pour deux.
— Revenez dîner avec Albert.
— Je reviendrai dîner.
n l'embrassa paternellement, descendit l'escalier d'un air accablé, jeta de la rue un tendre coup d'œil à la fenêtre, car Henriette était peutêtre derrière les rideaux. Puis il héla un iîacre.
— J'ai un peu moins de dix minutes pour
aller à la gare du Nor5. Cent sous si vous arrivez pour le train de 2 heures 15.
C'était le dernier train spécial.
Dans le train, M. Alcindor eut un moment d'ivresse enlisant les journaux de sport. Quand il s'en fut bien pénétré, il constata qu'il lui restait encore dix minutes de trajet. C'était long. Il bâilla. Puis il eut l'idée d'employer ces dix minutes au ressouvenir de Mme Chernuzon et des doux événements récents. Enfin le train entra en gare.
Une voiture d'un autre âge, attelée d'un vieux cheval bondissant, qui n'avait d'avoine que les jours de courses, lui fil franchir rapidement le court espace qui sépare le chemin de fer de l'enceinte du pesage. M. Alcindor y arriva au moment même où des chevaux entraient en piste, pour courir le handicap qui précède immédiatement la grande course.
M. Alcindorse rendittoutde suiteaupaddock, où les concurrents du Derby, très entourés, sont promenés sous l'œil des snobs et des connaisseurs.
M. Alcindor aperçut Albert Chernuzon en
contemplation devant Palmiste, le cheval gris du baron de Schickler.
— Bonjour, dit M. Chernuzon. Il est magnifique d'état, ajouta-t-il en désignant Palmiste.
— Vous l'avez joué? demanda M. Alcindor.
— Très cher, ditiM. Chernuzon. Je serais bien heureux s'il gagnait, d'abord parce que ça me rapporterait gros, mais surtout parce que c'est un beau cheval.
M. Alcindor résolut d'appuyer de quelques louis la chance de Palmiste. Non pas qu'il s'ar rêlât une minute à la croyance vulgaire que M. Chernuzon devait avoir une chance spéciale ce jour-là, mais il avait dans les connaissances de son ami une grande confiance.
11 chargea un camarade, qui allait au guichet du mutuel, de lui prendre des tickets de Palmiste. Il tenait à ne pas quitter M. Chernuzon.
Un brouhaha annonça l'arrivée 'du handicap.
Us firent quelques pas hâtifs jusqu'à la barrière qui bordait la piste. Leschevaux passèrent. Un numéro fut affiché.
— C'est Santander, dit M. Chernuzon...
Alcindor, ajouta-t-il, en rentrant dans un étui
sa lorgnette de courses, j'ai des choses assez sérieuses et un peu gênantes à vous dire. J'aime - mieux vous en parler nettement et vous les dire tout de suite, pour ne pas gâter mon Derby de tout à l'heure par la préoccupation qu'il me faudrait vous les dire après... Je me suis aperçu que vous faisiez la cour à ma femme. Or, je ne veux pas de ça. C'est très simple... Regardezmoi Castelnau. Il a fondu. Ce n'est plus le cheval du Prix Lagrange... Je vous disais donc que je ne veux pas de ça. Je vous aime beaucoup, et je ne veux pas cesser mes relations avec vous. Je vous verrai aux courses ou ailleurs, mais chez moi le plus rarement possible... Il est temps d'aller au-dessus de la tribune. Duvignez est là-haut. Il a dû nous retenir des places, mais si nous tardons, on les lui prendra de force... Non, mon ami, je ne veux pas de complications dans ma vie... Je veux ma tranquillité. Ma femme n'est pas malheureuse avec moi. Je ne la trompe pas. Nous sortons quatre soirs par semaine. Les distractions ne lui manquent pas... Je ne veux pas qu'elle me trompe.
Ils étaient arrivés au sommet de la tribune.
Ils s'appuyèrent contre la barrière qui en borde le toit.
— Il n'y a pas énormément de monde sur la pelouse, dit M. Chernuzon. Le temps n'était pas engageant... Nous ne faisons pas d'embarras ni l'un ni l'autre, ni de phrases à effet. Je suppose que vous n'avez pas une grande passion. En admettant que vous plaisiez à ma femme, il est douteux qu'elle ait pour vous un amour profond et irrémédiable.
— Je vous assure que vous vous méprenez, dit M. Alcindor, sur le but de mes visites. Evidemment, je ne viens pas chez vous seulement pour vous, mais pour votre femme, pour qui j'ai une vive amitié... Seulement, si cela vous choque et vous tracasse, je n'ai qu'à m'incliner. Je ne reviendrai plus.
— Je ne vousdis pas dene plusrevenir. Je vous dis de venir moins souvent... Yoici les chevaux.
Les concurrents, précédés du starter, défilèrent devant les tribunes; puis ils s'élancèrent, pour le galop d'essai. On les admirait au passage. Leurs sabots légers, en frappant sur le sol, soulevaient des rumeurs.
— Venez de temps en temps, dit M. Chernuzon, quand tous les chevaux se furent éloignés tout au bout de la piste pour se ranger au poteau du départ. Mais je vous avertis que cette assiduité est dangereuse, et que ça finirait par mal tourner. Et si ça tournait mal, chacun de nous, au bout d'un laps detemps plus ou moins long, finirait par s'en repentir. Car je suis sûr...
Partis 1
L'anxiété, un moment reposée, reprit et s'accrut pendant deux minutes et demie.
Palmiste galopait en tête du lot. Il allait à merveille sur le terrain mou. Et quand, sous l'enthousiasme de ses partisans et de tous les vrais sportsmen, heureux d'une facile victoire, il eut gagné sans avoir été rejoint, de trois longueurs, M. Ghernuzon, les yeux mouillés, regarda M. Alcindor, qui haletait, lui aussi, comme après un spasme.
— Était-ce beaul dit Albert.
— Nous avons vécu là une belle minute, dil William.
— Allons voir Palmiste l dit Albert. Ils descendirent de la tribune.
— Je vais être heureux de cette victoire-là toute la soirée, dit Albert. Mais je veux avoir quelqu'un à qui en parler. William, si vous voulez, nous dînerons tous les deux dans un restaurant des Champs-Elysées. Je vais envoyer une dépêche à ma femme.
Ils allèrent ensemble au bureau télégraphique.
— Ne m'attends pas ce soir. Absolument forcé dîner au club. Tendresses. Albert.
... Je ne lui donne pas le résultat du Derby. Ça ne l'intéresserait pas.
— ... Je lui avais vaguement dit que je viendrais dîner avec vous, dit M. Alcindor. Vous pourriez peut-être ajouter un mot pour m'excuser.
M. Chernuzon ajouta trois mots sur sa dépêche :
— Je garde Alcindor.