‹ Citoyens, animaux, phénomèmesChapitre 9 sur 39 · LA VRAIE NOBLESSE · texte numérisé non relu

LA VRAIE NOBLESSE

De quoi approvisiunaer les médaillons de mes mille et trois petites amies...

— Elle est propre, ta vraie noblesse, me dit soudain le major en me montrant le journal de courses.

Je lus, aux annonces des haras, la mention suivante :

« Stuart, gagnant du Grand Prix : o.OOO fr. »

— Voilà un gagnant de Grand Prix qui demande tranquillement 5.000 francs pour passer quelques instants avec une jument de son monde. Il publie sans pudeur ses cyniques prétentions.

Notre noblesse humaine, continua le major, est moins pure de race, mais laisse-moi croire que nos gentilshommes ont plus de pudeur que ces gentils chevaux. Et quand l'un d'eux se trouve obligé de demander aux dames des ressources que sa noble extraction lui interdit de se procurer par le travail, il évite de faire ses propositions parla voie des journaux.

LA VENGEAiNGE DE GALUGHE

Galuche, troisième rôle au Grand-Théâtre, m'emmena ce soir-là à la représentation d'un nouveau drame qui donnait de belles espérances à la direction : Soixante-dix ans ou la Vie d'un joueur de jacquet.

Nous avions dîné ensemble, et Galuche, pendant le repas, n'avait cessé de ricaner. Au dessert, il me confia ses projets :

a Mon directeur, me dit-il, m'a joué un pied de cochon. C'est moi qui fais le traître, le traître Renardeau. Figure-toi que jusqu'à la dernière répétition, il était convenu que j'aurais un costume de garde-chasse, en velours vert, avec des guêtres jaunes. Hier, ces

cochons-là décident que je serai habillé en paysan. Je n'ai rien dit. Mais, comme j'ai un engagement prêt à signer à Bruxelles, et que je peux plaquer mon théâtre demain matin, je vais m'amuser ce soir à leur fiche leur pièce par terre. Ecoute bien, d'un bout à l'autre. Je te réponds qu'au dernier tableau tu ne t'embêteras pas. »

Je m'installai derrière un portant, et je suivis avidement les péripéties du drame.

Le personnage principal était un rentier de village, M. Désaubiers, un vieillard d'une vertu inlassable, qui avait gagné sa fortune en semant le bien autour de lui.

11 faisait grâce d'un terme à un de ses fermiers, qui se plaignait de mauvaises récoltes. Il mariait une institutrice pauvre à un jeune contremaître. Au quatrième acte, quand le traître Renardeau essayait de le poignarder sur la place de la mairie, il pardonnait à son agresseur.

Le spectacle de cette vertu était tellement édifiant que le traître Renardeau, vaincu par tant de grandeur d'âme, devait, au dernier

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tableau, se jeter aux pieds du noble vieillard, et s'écrier: a Je suis un misérable. Toute une \ie de contrition n'effacera pas mes fautes. »

L'auteur, debout à mes côtés dans les coulisses, attendait avec émotion cette scène, digne couronnement de son œuvre.

Galuche fit son entrée. 11 s'approcha de M. Désaubiers, qui préparait son plus onctueux visage : « Vous n'êtes qu'un vieux daim, lui ditil, et vous me dégoûtez profondément. »

Je regardai l'auteur. Il allait défaillir.

Mais un tonnerre d'applaudissements le ranima soudain.

Cette apostrophe de Renardeau exprimait admirablement les sentiments des spectateurs qui avaient écouté, avec une certaine impatience, les propos de l'exemplaire Désaubiers.

Ce vieillard avait écœuré tout le monde avec le récit de sa vie laborieuse et l'étalage de sa vertu. 11 était arrivé à Paris en sabots et avait gagné la forte somme : il semblait étonnant que le seul amour du prochain l'eût conduit à un si beau résultat.

Les paroles de Galuche jetèrent donc une

lumière nouvelle sur les intentions de la pièce. Le caractère de Désaubiers devenait une magistrale caricature, et le drame apparut à tout le monde, même à l'auteur, comme une œuvre de supérieure ironie.

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