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Mais rien ne pouvait plus Tarrêter. Le 17 septembre, il monta à cheval à Yescovato, entouré d'une petite armée de volontaires corses et de tous Ie3 clients de la famille Golonna. Il marchait sur Ajaccio, seconde capitale de l'île, aux cris de Vive le roi de Naples I et aux vœux de toutes les populations que sa grâce, sa familiarité, son éloquence martiale et sa renommée lui avaient conquises pendant son long séjour chez les Golonna. Cette armée était composée principalement des généraux Francescbetti et Natali, qui l'avaient rejoint en Corse, de sous-offiiciers et de soldats oisifs retrouvés dans l'île et accourus, au bruit de son nom, autour de leur ancien général, de l'élite des condottieri les plus aguerris que les vengeances réciproques et éternelles des familles en guerre jettent dans les forêts et accoutument tous les jours au bivouac et aux coups de feu contre les troupes, et enfin de ces bergers des pâturages élevés de l'île et de cette jeunesse des villages, qui gardent
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leurs troupeaux ou qui labourent, le fusil à la main, et que Thabitude des armes aguerrit dès l'enfance. Murât, dans le costume de trône et de guerre dont il affectait de fasciner les yeux du soldat français , suivi des principaux chefs de )a famille qui lui avait donné l'hospitalité et de ses généraux en uniforme ; derrière, les guides de son avant-garde de montagnards , s'avança à la tête de cette colonne, escorte pour les uns, armée pour les autres, selon que les portes d'Ajaccio, où il avait pratiqué des intelligences, s'ouvriraient ou se fermeraient à son nom.
Il montait un de ces petits étalons corses à longue crinière dont le pied sûr, l'œil de feu, le cœur ardent, Toreille habituée au feu, font le cheval de bataille de ces guerres de montagne. Les roches, les ravins, les lisières des forêts étaient couverts de femmes et d'enfants groupés sur la route pour voir passer un héros et un roi.
La magnificence sauvage des paysages qu'il avait à parcourir ajoutait encore quelque chose de grandiose, de pittoresque et d'oriental à ce spectacle. Les sentiers abrupts par lesquels il avait à traverser le noyau granitique de l'île pour se rendre à Ajaccio s'élevaient, s'enfonçaient, serpentaient tour à tour à travers les montagnes, les ravins, les abîmes, les forêts séculaires de sapins, de chênes, de châtai-
gniers que leur élévation rend inaccessibles à la hache des hommes; Alpes méridionales encadrées par une vaste mer où la splendeur profonde du ciel, la solitude, la rudesse et la majesté silencieuse de la nature impriment dans Thomme Ténergie, la hauteur et la profondeur des lieux.
Tous les villages que Murât devait traverser, avertis de son passage, fiers de lui donner Thospitalité et fanatisés d'avance pour sa cause par ses émissaires, allaient au-devant de lui avec leurs chefs, leurs magistrats et leurs prêtres. Il envoya, pour annoncer son approche et ses intentions, le général Franceschetti à Ajaccio, chargé de parlementer avec les principaux de la ville et avec les autorités royales. 11 devait attendre à Bocoenano le résultat de ses conférences.
Franceschetti se rendit d'abord chez les Arrighi, famille comblée des dons, des titres et des faveurs de Bonaparte. Il y trouva rassemblés tous les principaux membres de la famille de l'empereur, résidant ou réfugiés dans l'île. Le ressentiment de ces parents de Napoléon contre Murât, qu'ils accusaient d'avoir concouru à sa perte, et la prudence naturelle aux insulaires, qui leur faisait redouter plus qu'à d'autres de paraître tremper dans des complots contre
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les Bourbons, auxquels leur nom ne les rendait Jéjà que trop suspects, animaient ce conseil de famille d'une inflexible aversion contre la témérité compromettante du roi de Naples. Ils adressèrent à son général les reproches les plus amers et les plus injurieux contre un roi qui, après avoir été couronné par la main de leur famille et après l'avoir combattue avec la coalition, venait encore la poursuivre de son ambition et la perdre jusque dans Tîle où elle abritait ses malheurs. Ils conjurèrent sévèrement Franceschetti de détourner son maître d*entrer dans Ajaccîo, et de donner ainsi à une ville soumise et calme Tapparence d'une ville insurgée contre le roi de France. Franceschetti revint rapporter au roi les mauvaises dispositions de ses parents. Mais Murât, entouré maintenant de son armée entière et appelé par l'enthousiasme moins réfléchi du peuple et des soldats de la garnison d'Ajaccio, n'écouta rien, et, remontant à cheval, il s'avança vers la ville (23 septembre).
Son entrée fut un triomphe. Le peuple débordait ses autorités. Les magistrats civils et le commandant militaire continrent avec peine les cinq cents soldats français de la garnison dans la forteresse dont ils fermèrent les portes, pour les empêcher seulement de se mêler au peuple et à l'armée du roi. On les voyait, accoudés sans armes sur les parapets des fortifications, contempler rentrée triomphale de l'ancien frère d'armes de leur empereur, applaudir aux démonstrations de la multitude et mêler leurs cris de Vive le roi de Naples aux acclamations de l'armée, de la ville et du port. Murât n'accepta pas le palais ^public où la foule le pressait d'entrer en signe de souveraineté. Il se fit conduire à une simple hôtellerie sur la place, et, avant de descendre de cheval, il harangua le peuple pressé autour de lui. Il dit au peuple qu'il ne venait demander à Ajaccio qu'une simple et inoffensive hospitalité, et que si sa présence devait être une cause de sédition
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OU d'inquiétude pour la ville, il en ressortirait à l'instant. Il envoya ses officiers porter aux autorités les mêmes assurances, satisfait de les avoir bravées, ne voulant pas pousser la victoire plus loin que son but, heureux seulement d'être protégé dans ses desseins par cet ascendant de sa popularité et par ce rôle de roi qu'il savourait pour la dernière fois dans l'île de son bienfaiteur et de son ennemi.
« Sa Majesté le roi de Naples cherche un asile, fit-il écrire au maire d'Ajaccio par son chef d'étatmajor; elle a donné la préférence au lieu où vit sa famille, elle croît être au milieu des siens quand elle est au milieu des habitants de cette ville. Elle y vivra en simple particulier, elle n'y réclame des autorités que la protection due à Thonneur et au malheur. »
L'officier de marine Blancard, qui faisait les fonctions de secrétaire de son cabinet, écrivit sous la dictée de Murât au colonel Verrière, commandant la division militaire, une longue dépêche destinée à la publicité et qui disait : « Le roi a lu avec indignation votre proclamation contre lui aux habitants de nie et aux soldats ; cette proclamation est indécente et mensongère, elle dénonce au fer des assassins le roi et les personnes qui ont donné asile à- un prince malheureux, à un capitaine que ses services, son
rang, ses revers rendent sacré chez toutes les nations civilisées. »
Murât jouissait avec ivresse de l'empire qu'il exerçait sur la population d'Ajaccio. Il en contemplait à chaque instant les démonstrations sous ses fenêtres, il les faisait remarquer à ses amis ; il y voyait l'augure de l'enthousiasme qu'il allait bientôt retrouver sur le sol de son royaume. Il pressait les préparatifs de son expédition, qui se nolisait et s'armait efl liberté dans le port, sous lés yeu\ des autorités impuissantes et des soldats de la garnison complices de cœur et de vœux. 11 mit ses bijoux en gage pour se procurer les fonds nécessaires à l'équipement (Je sa petite escadre.
Cependant Macerone était arrivé, le 28 septembre, avec les deux frères Garabellî. Cet officier fit demander audience à son ancien maître. Elle lui fut accordée à Tinstant, L'hôtellerie habitée par le roi n'était désignée que par le drapeau des Deux- Siciles arboré sur la porte et par les sentinelles et les. montagnards armés qui gardaient le seuil. Macerone, accueilli avec tendresse, mais avec embarras, par le roi, lui rendit compte du succès de sa négociation et lui remit une note du prince de Metternîch, contenant les conditions auxquelles le roi de Naples serait admis à l'hospitalité de l'Autriche. Ces conditions portaient :
1** Que le roi prendrait un nom de simple particulier ;
2° Qu'il choisirait un séjour à la ville ou à la campagne, dans la Bohême ou dans la haute Autriche;
3° Qu'il engagerait sa parole de ne pas quitter
les États autrichiens sans le consentement de Tempereur, et qu'il s'y soumettrait aux lois du pays.
A ces conditions était joint un passe-port pour Trieste, si le roi voulait en faire usage. Il prit le passe-port et se réserva, quand il serait réuni à sa famille, à discuter les conditions. Cette réponse ambiguë rappelait l'ambiguïté de son attitude entre Napoléon et les alliés en 1814. Muni du passe-port, si le sort lui était contraire dans l'expédition qu'il allait tenter, libre des conditions qu'il n'acceptait pas s'il réussissait, il refusa, sous le prétexte de l'omission de son titre de roi dans les dépêches, l'offre que lui faisait, par écrit, le capitaine d'une frégate anglaise mise à sa disposition par le gouvernement britannique pour le conduire à Trieste.
Les deux frères Garabelli furent ensuite admis à son entretien, et s'efforcèrent de lui démontrer les dangers de son entreprise, sans réussir à le convaincre. 11 les invita à sa table ainsi que Macerone. Les généraux Natali, Franceschetti, six colonels et ses principaux officiers assistaient à ce repas. On parla de Waterloo. « Ah! s'écria le roi, si j'avais été là, j'ai la confiance que le sort du monde eût été changé. La cavalerie française a été engagée par la démence, on l'a sacrifiée en détail quand sa charge en masse au moment décisif aurait tout surmonté I » Son esprit
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était libre, sa sérénité douce, sa conversation variée et comme indifférente.
Il amena Macerone dans son cabinet, après le diner. Il lui dit que la première réponse ambiguë qu'il lui
avait adressée le matin aux offres de TAutriche avait un doublp sens peu séant à sa loyauté et à $on rang qu'il se reprochait, et qu'il allait lui en remettre une autre plus franche et plus sincère sur ses vraies intentions. Puis, s' asseyant devant son bureau, il écrivit de sa propre main une lettre qui contenait ses griefs et ses pensées sans réticence.
« J'apprécie ma liberté, disait cette lettre, audessus de tous les biens de ce monde. La captivité ou la mort sont pour moi une même chose. Quel traitement puis-je espérer de ceux qui ont payé à Marseille des assassins contre moi? J'ai sauvé la vie du marquis de Rivière; il était condamné à périr sur l'échafaud, j'ai arraché sa grâce à l'empereur, Exécrable vérité cependant ! il a provoqué des misérables contre moi, il a mis ma tête à prix ! ! I Errant dans le^ bois et dans les montagnes, j'ai confié mes jours à la généreuse fidélité de trois officiers français; ils m'ont amené en Corse» au péril de leur vie. Des misérables disent que j'ai emporté des trésors de Naples ? J'y ai dépensé au profit de mon royaume, au contraire, toutes les richesses que je rapportais
de ma principauté de Berg. Je ne puis accepter les conditions que vous me préseatez, monsieur Macerone! C'est mon abdication, on me permet seulement de vivre... Est-ce là le respect que l'on doit à un infortuné souverain reconnu par l'Europe entière, et qui, dans un moment critique, décida de la campagne de 1815 en faveur de ces mêmes puissances qui Je poursuivent de leur haine et de leur ingratitude aujourd'hui?... Je n'ai pas abdiqué! J'ai le droit de recouvrer ma couronne, si Dieu m'en donne la force et les moyens ! ... Ma présence sur la terre de Naples ne peut plus abuser personne, je ne puis correspondre avec Napoléon captif à Saint-Hélène ! . . . Quand vous recevrez cette lettre je serai déjà en mer, m'avançant vers ma destinée. Ou je réussirai, ou je terminerai ma vie avec mon entreprise. J'ai affronté mille fois la mort en combattant pour mon pays, ne me sera-t-il pas permis de l'affronter une fois pour ma propre cause?... Je n'ai qu'un souci, le sort de ma famille ! ... »
Après avoir remis ces lignes à un secrétaire pour les faire copier, il les signa et congédia, en l'embrassant, son ancien aide de camp.
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Un coup de canon retentissant à une heure du" matin, dans le silence de la nuit, éveilla en sursaut Macerone et lui apprit que le signal de l'embarquement était donné par le roi à ses compagnons de hasards et de guerre. Il venait, en effet, de s'embarquer avec eux. Ce coup de canon fut, quelques minutes après, suivi de plusieurs autres partant des embrasures du fort d'Ajaccio. C'était le vain simulacre d'opposition à l'expédition du roi de Naples, obtenu, avec peine et supplications, de leurs soldats par les officiers de la garnison. Les canonniers, favorisant en secret la cause aventureuse de Murât et contenus par la seule discipline dans une apparente neutralité, avaient chargé les pièces comme pour tirer sur l'escadre, mais ils avaient visé à dessein sur la mer vide. Ces décharges, perdues dans les flots, étaient moins une hostilité qu'une salve. Le roi et son armée voguaient déjà en liberté vers les côtes de l'Italie.
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Six bâtiments légers, barques pontées, felouques ou bombardes, composaient toute la flottille du roi. Le bâtiment monté par le roi était commandé par le baron Barbara, capitaine de frégate au service de Maples; Courand commandait le second, ayant sous lui le capitaine Pernice et le lieutenant Maltedo ; Ettore le troisième, Mattei le quatrième, Semidei le cinquième. La sixième barque, plus rapide et plus maniable encore, servait d'aviso, et était commandée par un simple pilote nommé Cecconi.
Les officiers et les deux cent cinquante sous-officiers et soldats qui formaient toute T armée de débarquement du roi étaient distribués sur ces frêles embarcations à proportion de leur petitesse ou de leur grandeur. La flottille était sous voile en vue de la Corse, au lever du jour, le 28 septembre. Le 29, elle vogua lentement faute de vent. Le 30, une rafale la jeta sous la côte de Sardaigne, où elle faillit ^ échouer. Les navires trop chargés s'abritèrent tout un jour sur une anse de Tîle inhabitée de Tavolora. vaste écueil de la forme d'un autel antique détaché de la Sardaigne.
Us déployèrent de nouveau la voile le second jour d'octobre, luttèrent péniblement contre les lames pendant cinq jours et quatre nuits, et s'élevèrent seulement, à la nuit tombante du f>, à la hauteur
des c6te8 de la Galabre et en vue d^ moDtagnes de Paolo. La terre se montrait à. trois lieues de la proue des navires alors réunis.
Le commandant de la flotte, Barbara, ordonna d'éteindre tous les feux sur les ponts et sous les ponts, de peur de révéler la présence de voiles inconnues à la côte. Il fut convenu que les bâtiments marchant de conserve se feraient les signaux par la seule étincelle de pierres à feu frappées par l'acier, afin que les vigies du rivage pussent confondre ces lueurs fugitives avec les phosphorescences de la mer dans ces nuits d'été. Le vent soufflait des montagnes de la Calabre comme si la Providence eût voulu repousser le roi de sa perte. Les bâtiments, obligés de louvoyer péniblement sur une mer creuse pour atterrir au fond de la rade de Paolo, furent séparés dans les ténèbres les uns des autres par un coup de vent tombé, après le lever de la lune, des gorges orageuses de la Calabre citérieure. Écarté de son premier but par la mer et par le vent, le roi entra.
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à l'aube du jour, dans la rade déserte de San-Lucido avec deux de ses navires seulement pour y attendre les autres barques dispersées.
Il fit jeter Tancre, à quelque distance de la grève, et il ordonna au chef de bataillon Ottaviani d,e descendre à terre avec un seul matelot pour sonder l'opinion des paysans, et pour lui rapporter des indices. Ottaviani et le matelot ne revinrent pas. Ils furent arrêtés à quelques pas de la plage par les habitants. Ce mauvais signe troubla les compagnons de Murât. Déjà, depuis la veille, un silence et des hésitations de timide augure se remarquaient dans les équipages. On eût dit que la vue de la côte leur avait présenté tout à coup la terreur de l'entreprise qu'ils allaient tenter, et qui de loin avait disparu dans leurs âmes sous les illusions de la distance. Le rivage leur envoyait ces pressentiments.
Ces hommes n'avaient ni cause personnelle, ni cause de devoir, de patrie ou d'honneur, dans ce débarquement, aucun des motifs qui animent le véritable héroïsme et qui soutiennent la constance. Aventuriers cherchant la fortune facile et la gloire
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capricieuse d'une aventure où ils étaient au fond désintéressés, le moindre doute sur le succès pouvait les abattre, le moindre obstacle les décourager. Us commencèrent à entrevoir leur témérité et à regarder, sans oser se Tavouer, derrière eux.
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Le jour s'achevait, le roi ne voyait point reparaître ses navires. Le pilote Cecconi, commandant de la barque qui servait d'aviso, et qui seule était mouillée à' côté de celle du roi, dans la rade de San*Lucido, fut envoyé par Murât à la fin du jour pour découvrir en mer, ou derrière les caps voisins, les autres barques, et pour les rallier autour de lui. Cecconi découvrit le bâtiment monté par Courand et le ramena. Courand, interrogé par le roi sur le sort des autres navires, répondit qu'il les avait perdus de vue pendant le coup de vent de la veille. Deux officiers des troupes de terre montés sur le navire de ce capitaine confièrent à Murât leurs soupçons sur les intentions de Courand, qu'ils croyaient comploter avec son équipage la désertion en mer et l'abandon du roi. Murât fit appeler Courand à son bord, lui rappela les bienfaits dont il l'avait comblé à Naples, et feignit en lui plus de confiance pour lui enlever Tidée de le tromper.