M LIRA T
Cependant le roi, par prudence, ordonna au capi- , taine Barbara, chef de la flottille, de prendre à la remorque le bâtiment de Gourand pour ôter à ce marin tout prétexte de se séparer de T escadre. Ce bâtiment portait cinquante hommes d'élite, sousofSciers ou soldats les plus aguerris et les plus aventureux de toute l'expédition.
A minuit, les trois navires du roi levèrent 1* ancre en silence, et la flottille fit voile vers une autre anse de la côte, espérant rencontrer en mer les autres bâtiments. Mais avant que le jour pût éclairer sa fuite, le capitaine Gourand ayant fait descendre les soldats qu'il portait sous le pont pour les dérober, disait-il, à Tœil des vigies de la côte, coupa pendant leur sommeil le câble qui l'attachait à la poupe de l'aviso, et se perdant dans la brume, fit route vers la Gorse, disant au réveil aux soldats que le roi avait renoncé à l'entreprise et lui avait ordonné de le précéder à Trieste.
Le roi, à la première lueur du jour, fut consterné de la désertion de Gourand, qui avait servi sept ans dans sa garde, et qui manquait au moment suprême à son- bienfaiteur. N'ayant plus avec lui que son propre équipage et la poignée d'hommes embarqués sur la barque du pilote Cecconi, il chancela dans sa résolution. Il appela le commandant de sa flottille, Barbara, et lui ordonna de tourner la proue vers Trieste. Barbara affirma que ses bataillons étaient hors d'état de supporter la longueur d'une navigation dans la mer Adriatique dans le dénûment de vivres et de matelots où ils étaient, et il proposa au roi d'aller de sa personne descendre dans le petit port voisin du Pizzo, d'y affréter un bâtiment plus solide, de prendre des marins et des vivres, et de revenir joindre en mer le roi, qui attendrait son retour sur l'aviso. Mais , pour cela, il fallait que le roi confiât à Barbara ses passe-ports de l'Autriche pour Trieste, seules pièces qui pussent couvrir le
débarquement , la personne et les transactions de Barbara sur la terre ferme. Le roi refusa de se dessaisir de ces saufs-conduits qu'il se réservait sans doute comme dernière ressource de fuite en cas de désastre. Barbara s'obstina à ne pas descendre à terre sans cette garantie indispensable à sa sûreté. Une aigre altercation s'éleva entre le roi et le marin.
« Vous l'entendez, s'écria Murât indigné, en s'adressant à ses officiers; on refuse de m'obéiri Eh bien, je débarquerai raoi*même ! Ma mémoire est fraîche dans le cœur des Napolitains, ils me reconnattront, eux ! »
Il ordonna alors à tous ses officiers de revêtir leurs uniformes. Le général Natali, seul, n'ayant pas ses habits militaires, le roi murmura tout haut de cette négligence ou de cette prudence de iscn lieutenant. « Ce n'était pas, lui dit- il, pour me suivre au danger, qu'il fallait oublier l'habit de combat! »
Pendant ces altercations, ces murmures et ces reproches à bord, le vent frais poussait rapidement, sur une mer vive et sous un soleil éclatant, les deux navires vers la plage de, Calabre , où blanchissaient à mi-côte lé château, les maisons en étage et le petit port du Pizzo. C'était le 8 octobre, à onze heures du matin. Le ciel souriait comme une lueur sur un piège.
MURAT. a(Ki
Au moment où les deux bâtiments jetaient l'ancre à une encablure d'une plage déserte, et à une courte distance du port de Pizzo, les généraux et les officiers voulurent le devancer à terre. Le roi les retint du geste, et les faisant rentrer derrière lui sur le pont: « C'est à moi, dit-il, de descendre le premier sur ce champ de gloire ou sur ce champ de mort, le pas m'appartient comme la responsabilité; » et il s'élança résolument sur le sable. Les deux généraux, Franceschetti et Natali, accompagnés de vingt-cinq officiers, sous-officiers, soldats ou serviteurs de sa personne, descendirent après lui, et, se groupant derrière le roi, suivirent ses pas, ses mouvements et ses gestes.
La présence de ces voiles inconnues dans la rade solitaire, le nombre et le costume des passagers, l'ancre jetée sans attendre la visite des gardes-côtes, le tumulte, la rapidité, le bruit du débarquement, avaient éveillé l'attention des marins du port. La
P)i ML RAT.
plage où le roi était descendu se couvrait de grou* pes peu nombreux, étonnés, indécis, et se tenant à une certaine distance du roi et de sa suite. Un poste de canonniers de marine de quinze soldats, sortis d'une tour isolée qui leur servait de corps de garde, s'avança au bruit, maïs avec irrésolution, vers le roi. Us portaient encore l'uniforme de son armée.
u Voilà mes soldats, s'écria Murât en marchant à (( eux. Enfants! reconnaissez votre roi I » A ces mots, ôtant son chapeau, relevant fièrement devant les soldats sa belle tête éclairée par le soleil, et agitant ses longs cheveux flottants sur le cou pour bien imprimer dans leurs yeux cette figure martiale qui s'était gravée tant de fois dans leur mémoire, aux revues ou aux camps: « Oui, c'est moi, je suis votre roi Joachim. Dites si vous me reconnaissez, et si vous voulez me suivre et me servir encore, moi, l'ami des soldats, le frère des Napolitains ! »
Les compagnons de Murât appuyaient ces paroles et ces gestes de leur chef en élevant leurs chapeaux en l'air, en criant : Vive le roi Joachim ! et en tendant la main aux soldats et aux Calabrais qui se groupaient à ce spectacle autour d'eux. Les soldats sans chef, pétrifiés par cette soudaine apparition d'un roi aimé, dont l'imagination de ces populations poétiques conservait l'image comme celle de son
héros, abaissèrent leurs armes devant lui. Quelquesuns répondirent machinalement par le cri de Vive le roi Joachim! comme un peuple mobile qui fait écho à tout cri. Quelques autres s'éloignèrent et se turent pour attendre l'événement. Cinq ou six répondirent qu'ils étaient prêts à le suivre et à combattre sous lui pour reconquérir son trône et pour délivrer le royaume de la tyrannie des Autrichiens.
'm\ M (Il A T.
Pendant ces colloques, les habitants du Pizzo, informés par la rumeur publique du débarquement d'hommes armés proclamant le roi Joachim et ayant ce prince proscrit à leur tète, accouraient, incrédules d'abord, sur la plage où les haranguait Murât. Puis, voyant le petit nombre de ces adhérents, ces deux barques démantelées sur la mer, cette poignée de sous-officiers et de soldats sardes, corses, génois, hâlés par le soleil, pâlis par la mer, leurs habits souillés d'écume et de sable, plus semblables à une bande de pirates qu'à Tescorte d'un roi, ils passaient de l'incrédulité à l'étonnement, de l'étonnementau mépris, du mépris à l'indignation et à la colère. Les uns entouraient le roi à une distance qui témoignait plus de répulsion que de respect; les autres, déjà résolus à l'outrage, retournaient en murmurant vers la ville pour prendre leurs fusils et pour combattre, au nom de leur roi légitime, l'usurpateur et le proscrit qui venait tenter leur fidélité.
Les Calabres étaient le point de débarquement le plus malheureusement choisi par Murât pour opérer un soulèvement au nom de la popularité des Français. Ces provinces^ les plus fanatiques et les plus belliqueuses du royaume^ voisines de la Sicile, où l'ancienne cour les entretenait toujours dans la baine de la domination française» soulevées en 1799 par le cardinal Ruflb, qu'elles avaient proclamé à la fois leur général et leur pontife, avaient été sans cesse remuées depuis par des conspirations bourboniennes. Contenues enfm par la terreur, pacifiées mais opprimées, décimées, fusillées au premier symptôme d'agitation par le général français Marches, elles avaient été soulevées de nouveau par l'annonce des premiers désastres des Français dans la basse Italie.
Présenter à ces provinces, rentrées si récemment sous le gouvernement de leur ancienne famille royale et de leurs prêtres, le drapeau d'une royauté française, c'était leur présenter le drapeau de la tyrannie, de l'usurpation, de l'irréligion et de la trahison. Les Calabres étaient pour Murât ce qu'un débarquement dans la Vendée eût été pour Napoléon, son modèle, trois mois après la restauration vendéenne des princes de la maison de Bourbon.
Plus près de Naples et des provinces du centre du
royaume, Murât aurait eu peut-être plus de hasards et plus d'opinions populaires pour lui.
Déjà le peuple se rassemblait, s'interrogeait, s'encourageait à la fidélité et s'armait à la voix des principaux habitants de la ville, sur la place du Pizzo. Murât perdait des minutes à attendre un mouvement vers lui qui ne se prononçait pas. La plage devenait déserte, le vide se faisait : fatal indice ! Là où est la fortune, là accourent les hommes.
Les parentés de la maison royale de Naples et de la maison royale d'Espagne, et la double domination des deux royaumes par une même dynastie ont laissé dans les provinces de Sicile ou de Naples d'immenses fiefs aux grandes familles espagnoles. Le duc de rinfantado possédait des territoires considérables autour du Pizzo. L'agent du duc avait, sur la population de la ville, l'influence et l'autorité que donne une généreuse suzeraineté sur un peuple de vassaux. Cet agent, populaire au Pizzo, apprenant le débarquement de Murât, était fidèle à la maison de Bourbon, dont son maître servait héroïquement la cause en Espagne. Il descendit sur la place, se mêla aux rassemblements qui interrogeaient sa pensée, et démontrant au peuple le crime et la démence d'un soulèvement contre le roi légitime, et l'honneur et le prix d'une courageuse fidélité, il entraîna sans peine tous les cœurs déjà frémissants contre la complicité avec Murât. On répondit à l'agent du duc de