M13RAT
tune ; pensez à ce que vous êtes et à ce que vous avez été, et Dieu vous bénira ! Ne maudissez point ma mémoire I . . . . sachez que ma plus grande peine dans les derniers moments de ma vie est de mourir loin de mes enfants ! Recevez la bénédiction paternelle! recevez mes embrassements et mes larmes! ayez toujours présent à votre mémoire votre malheureux père ! »
Cette lettre uniquement dictée par la nature, en face de Téternelle séparation, à trois pas du tribunal qui attendait pour juger, des soldats qui chargeaient leurs armes pour briser cette poitrine et pour interrompre les palpitations de ce cœur, attestait plus encore que toute une vie le génie de Tâme de Murât, la bonté ! Il savait combattre et il savait aimer. C'était mieux qu'un roi, c'était plus qu'un héros, c'était un homme.
Après avoir arrosé ce papier de ses larmes et y avoir déposé autant de fois ses lèvres qu'il avait de baisers à envoyer ainsi à sa femme et à ses quatre enfants, il demanda des ciseaux, coupa une des boucles de ses longs cheveux, l'embrassa aussi pour que sa famille y retrouvât l'impression de sa bouche, et enfermant les cheveux humides dans la lettre, il la remit avec la plus ardente recommandation à Nunziante.
Le capitaine Starace, qu'on lui avait désigné pour défenseur officieux, entra, déguisant mal une émotion qui se révélait par ses larmes. Il conjura Murât de lui permettre de le défendre devant la commission militaire. Murât reprit, à ces mots, le langage et l'attitude martiale de son rôle de roi. « Non, ce sont mes sujets, ce ne sont pas mes juges, dit-il à Starace; les rois ne sont pas justiciables de leurs sujets, pas même des autres rois, car les trônes rendent égaux les rois entre eux I Veut-on me juger à d'autres titres? Comme maréchal de France? Il faut un conseil de maréchaux. Gomme général? Il faut un conseil de généraux. Avant de me contraindre à reconnaître un tribunal comme celui qu'on m'impose, il faudrait arracher bien des pages à l'histoire de l'Europe! Vous ne pouvez pas sauver ma vie! Ceux qui vont prononcer sur mon sort ne sont pas mes juges, mais mes bour-
reaux. Sauvons du moins en moi l'honneur de la royauté! » Starace fut contraint d'obéir à l'inflexible volonté de son client.
L'officier rapporteur se présenta pour interroger l'accusé. « Vous n'aurez de moi qu'une réponse, dit l'accusé : je suis Joachim Napoléon, roi des Deux-Siciles! Sortez! »
Délivré des soins de sa défense et de la présence de ses juges, qui délibéraient de l'autre côté de la muraille et qui rédigeaient sa condamnation, il s'entretint avec une impassible liberté d'esprit avec les officiers commis à sa garde et debout à la porte de sa
chambre. « J'aurais cru, dit-il avec dédain, le roi Ferdinand plus grand. Si le sort l'avait mis à ma place, et moi à la sienne, et s'il avait débarqué dans mes provinces, je n'aurais pas abusé du sort des armes en le faisant immoler!... » Puis, remontant par la pensée le cours de sa carrière, il parlait avec satisfaction de la douceur et de la prospérité de son règne à Naples, des grâces qu'il avait accordées, du sang qu'il avait épargné, des améliorations de tout genre dont il s'était efforcé de doter le royaume; de l'armée, de la gloire qu'il avait répandue sur elle en l'associant aux exploits de l'armée française; des sacrifices personnels qu'il avait faits de ses trésors rapportés d'Allemagne pour l'embellissement de sa ca-
iOÔ MURAT.
pitale, et du dénûment absolu de fortune dans lequel il laissait les siens après lui !.. .
« C'est là ma gloire, c'est là ma consolation à mes derniers moments, disait-il; je jure que j'ai fait tout le bien qu'il était en ma puissance de faire au pays, jamais le mal qu'aux méchants! Au Pizzo, cependant, on se réjouit de mon malheur, on me hait! Qu'ai-je donc fait pour être haï? » — Puis, remontant plus haut encore pour rechercher la cause de l'animadversion des hommes contre lui, et se rappelant le meurtre du duc d'Enghien, dont on l'avait si injustement accusé d'avoir été complice : « Est-ce la tragédie du duc d'Enghien, s'écria-t-il comme en sursaut, que Ferdinand venge sur moi maintenant par une semblable tragédie! Je jure à présent ici, par le Dieu devant qui je vais paraître dans un moment, que je ne pris aucune part à ce meurtre. »
Il demanda enfin à rester seul quelques instants pour résigner et fortifier son âme, car ses paroles à ses gardiens comme sa lettre à ses enfants attestent que la pensée de Dieu assistait à son départ de la terre.
Un prêtre du Pizzo, qu'on lui avait offert et qu'il avait accepté pour consoler et bénir sa mort, s'enferma avec lui dans sa chambre. « Sire, lui dit le prêtre respectueux et miséricordieux en l'abordant,
ce n'est pas la première fois que je parais devant Votre Majesté. Lorsque vous vîntes, il y a cinq ans, au Pizzo en visitant vos provinces, j'implorai un secours de Votre Majesté pour les besoins de cette église, et vous me fîtes un don généreux. Ma voix, qui eut assez d'empire alors sur votre cœur pour vous inspirer un bienfait, sera donc pour vous un souvenir de miséricorde. Puisse ce souvenir de bon augure contribuer aujourd'hui à vous faire agréer des prières qui n'ont plus d'autre objet que le repos éternel de votre âme! »
Murât accomplit les rites du mourant, et, sur la requête du prêtre, lui remit pour l'exigence de sa sépulture ces mots écrits et signés de sa main : « Je déclare mourir en bon chrétien. )> Il chargea le prêtre de remettre sa montre, qui n'avait plus d'heures à lui marquer ici-bas, à son fidèle serviteur Armand. Il demanda à faire ses adieux aux généraux Natali, Franceschetti et aux pauvres soldats entraînés dans son malheur. On le lui refusa, non par cruauté, mais par commisération, pour épargner un déchirement de plus à son cœur.
Pendant ces rapides préparatifs de la dernière scène, le tribunal qui siégeait à sa porte le condamnait à la mort, comme fauteur d'une insurrection contre le royaume, en vertu d'une loi qu'il avait promulguée lui-même, dix ans avant, pour intimider les révoltes dans les Calabres, mais qu'il n'avait jamais fait exécuter jusqu'à la mort par l'indulgente commisération de son caractère. On lui lut solennellement son arrêt. Il l'écouta comme il aurait entendu le canon d'une bataille de plus pendant sa vie martiale, sans émotion comme sans bravade. Il ne demanda ni grâce, ni délai, ni appel. Il fit remercier le général Nunziante, les officiers et le prêtre, des égards et des sensibilités à son sort qu'ils lui avaient témoignés pendant sa courte captivité dans ces murs.
Il s'avança de lui-même vers la porte, comme pour aller plus vite au terme. Cette porte ouvrait sur une étroite esplanade encaissée entre les tours du châ-
teau et les murs extérieurs, toute semblable au château de Vincennes. Mais le dernier et splendide soleil éclairait du moins le dernier pas et le dernier regatd du héros. Douze soldats, les armes chargées, l'attendaient. L'espace resserré ne leur permettait pas de se tenir à la distance qui dérobe son horreur à la mort. Murât, en franchissant le seuil de sa chambre, se trouva face à face avec eux. Il refusa de se laisser bander les yeux, et regardant les soldats avec un ferme et bienveillant sourire : « Mes amis, leur ditil, ne me faites pas souffrir en visant mal; l'espace rétréci vous force naturellement à appuyer presque le canon de vos fusils contre ma poitrine, ne tremblez pas, ne frappez pas au visage, visez au cœur, le voilà! »
En parlant ainsi il plaça sa main droite sur son habit pour indiquer la place du cœur. 11 tint dans sa main gauche un petit médaillon qui contenait en un seul bloc d'amour l'image de sa femme et de ses quatre enfants. On eût dit qu'il voulait les faire assister ainsi à sa dernière heure, ou qu'il voulait avoir leur image dans son dernier regard comme dans sa dernière pensée. Il baissa les yeux sur ce portrait et reçut le coup sans le sentir, absorbé dans la contemplation de ce qu'il aimait! Son corps percé de si près par douze balles, tomba les bras ouverts
Cit la face contre terre, comme embrassant encore ce royaume qu'il avait possédé et qu'il ne venait reconquérir que pour son sépulcre. On jeta son manteau sur le cadavre, et on l'inhuma dans la cathédrale du Pizzo, où ses dons avaient acheté d'avance l'hospitalité de la sépulture.
Ses compagnons d'infortune furent amnistiés, i*elâchés et rendus à leur patrie. Le peuple qui l'avait outragé vivant, le pleura mort. On ne pouvait le haïr qu'en le combattant. II avait éprouvé la pitié, il la recueillit sur sa tombe.
riK Dc SECO^D et dernier >olume.