‹ Civilisateurs et conquérants--Chapitre 18 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

de Naples, » répondit avec dignité le roi. Stratti, troublé par cette présence d'un roi à laquelle il ne croyait pas encore, saisi de respect et de compassion devant son prisonnier, baissa les yeux, et donnant pour la dernière fois au roi le titre de Majesté comme par une suprême fronie du sort, il le fit conduire, avec les égards et les bienveillances d'un soldat qui respecte un héros, dans une chambre plus isolée et plu? décente, où le roi put, du moins, recueillir son âme sans avoir sous les yeux lâ ruine, lé sang et les cadavres de ses amis.

Sur le rapport de Sti-atti, qui confirmait les bruits répandus à Monteleone, le général Nunziante accôuîut, lui-mêflie, avant la tiuit. Il envoya des courriers à Naples pour informer la cour et les ministres de ce prodigieux événement, qui avait en une heure menacé et sauvé la couronne de Ferdinand et la paix du royaume, et il se présenta devant Murât.

Le général Nunziante n'était pas un de ces satellites des camps qui passent d'un service â l'autre; comme leur épée passe de main en main, ne conservant dans leur nouvelle cause ni le respect d'euxmêmes, ni le respect de ceux qu'ils ont précédemment servis, espèce d'hommes aussi communs dans les camps que dans les cours, que la discipline et la cupidité d' avancement façonnent à l'adulation, à la bassesse, à la cruauté. C'était un homme de tête et de cœur, fidèle à son pays et à son prince, mais fidèle aussi à la reconnaissance et à la gloire envers celui qui avait été son roi; homme de guerre.

sachant concilier en lui les devoirs de la nature et les devoirs de la situation. Il honorait Murât. Il l'aborda en roi déchu^du trône, mais non déchu du respect et de l'affection de ses anciens subordonnés. Il plaignit le roi, il réprouva les indignités et les outrages dont il avait été flétri par la populace du Pizzo. Il s'excusa de la nécessité où il était de le laisser encore dans une demeure dévastée, indigne de lui, par le soin de sa sûreté qui avait besoin de mu- |

railles et de soldats pour être à l'abri d'insultes. Des chirurgiens appelés de Monteleone donnèrent des |

secours aux blessés. La nuit se passa entre les gémissements des mourants et les silencieuses réflexions I du roi sur son sort.

Le lendemain, 10 octobre, le général Nunziante le conduisit dans un appartement du château, séparé des prisons et préparé plus convenablement pour le recevoir. Le visage du général témoignait plus d'anxiété que celui de son captif. Il commençait à pressentir en secret des ordres sinistres partis de Naples. Il prenait ses repas à la table du roi avec les deux généraux Franceschetti et Natali, compagnons volontaires du roi dans sa nouvelle prison. L'entretien roulait sur les guerres passées, sur l'état du royaume et de l'Europe, sur les résolutions probables que prendrait le roi Ferdinand à l'égard de

son compétiteur et de son captif. Le roi affectait la confiance dans la générosité de son ennemi et dans l'inviolabilité de sa propre vie, désormais sans danger pour le royaume. Nunziante n'osait lui révéler toutes ses appréhensions; soigneux, néanmoins, de ne pas lui laisser une sécurité trop entière, dont la chute serait trop subite et trop cruelle pour son âme. Le 11, au dîner, il lui parla avec inquiétude d'une première dépêche télégraphique interrompue par les brumes et par la nuit, qu'il avait reçue dans la matinée. Cette dépêche portait : « Une dépêche m'annonce... Vous le consignerez... »

m MURAT.

La journée s'écoula dans rattente 4'une dépêchp ou d- un courrier achevant Tordre trpnqué de la veille. Le roi reçut la visite d'un capitaine de frégate anglais, qui proposait à Nunziante de transporter son prisonnier à Tropea, petite ville de la côte, où il serait logé plus décemment et gardé plus sévèrement contre les émotions de la populace qu'au Pizzo. Nunziante n'osa confier le captif dont il répondait, sans une autorisation de sa cour, à un vaisseau anglais et au hasard de la mer. Le soir il témoigna, en dînant avec le roi, de nouvelles inquiétudes sur le sens de la dépêche suspendue : « J'espère cependant, dit-il au roi, que le sens était de remettre Votre Majesté à la flottille anglaise, et de la faire transporter à Messine pour y attendre la décision des puissances alliées.

u Mais, général, dit Murât avec un sourire qui préjugeait d'avance la réponse, si cependant une dépêche télégraphique vous ordonnait de me remet-

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tre à une commission militaire, le feriez-vous? » Nunziante répondit qu'il n'obéirait à un pareil ordre que s'il Tavait reçu du roi Ferdinand luimême, par un courrier porteur de sa volonté écrite; mais que de pareils ordres n'étaient pas à redouter de la bonté de cœur et de la générosité de Ferdinand. Murât, rassuré et serein , se leva de table, se coucha avec tranquillité d'esprit, et se fit lire avant le sommeil, par Natali, une tragédie de Métastase dont le dénoûment avait quelque analogie avec sa sit:uation ; puis il s'endormit d'un profond sommeil. Le lendemain, à son réveil et à table, il s'entretint gaiment avec ses gardiens et avec Nunziante de la facilité d'un arrangement amical entre Ferdinand et lui, par lequel il céderait la Sicile aux Bourbons, et les Bourbons le reconnaîtraient souverain de Naples. Les illusions de gran.deur ne le quittaient pas plus que les illusions de la vie. Le retard des instructions de Naples lui fit croire à des délibérations d'pù sortirait un arrêt plus doux.

Cependant la cour de Naples avait reçu, d'abord par le télégraphe de Monteleone, puis par un courrier de Nunziante, la nouvelle du débarquement et de l'arrestation de Joachira au Pizzo. L'ombre même de Murât, l'écho seul de son nom, populaire encore dans l'armée, prestigieux pour la capitale, provocateur pour les provinces et pour l'Italie, avait jeté la cour et le gouvernement dans un trouble précurseur de lâches et sinistres résolutions. Dans les cours, dans les partis, comme dans le peuple, la peur pousse aux férocités. L'âme des rois, des ministres, des grands, est faite comme celle de la populace; la panique la jette dans le sang.

Le cœur de Ferdinand n'était pas cruel. Souverain emmaillotté dès son enfance dans les indolences, dans les voluptés, dans les superstitions populaires de ces trônes du Midi; familier jusqu'à la trivialité avec les lazzaroni de la plage de Naples ; passionné pour la pêche, pour la chasse, pour les femmes; gou-

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verné jusqu'alors par une reine impérieuse et vindicative qui venait de mourir; livré à des maîtresses, intimidé par le clergé, servi par des ministres plus rois que lui; homme d'esprit cependant, mais de cet esprit trivial et inactif qui joue avec les choses et qui rit de soi-même, il était sur le trône depuis soixante ans. Son peuple le méprisait et l'aimait à la fois. Ses infortunes, ses longs exils en Sicile, son âge et ses bonnes intentions, le rendaient cher en ce moment aux Napolitains. De grandes cruautés avaient signalé son règne en 1799; mais ce sang attribué à sa femme, au cardinal RuiTo, à l'amiral Nelson, à lady Hamilton, favorite de la reine et maîtresse de ce grand soldat, ne retombait pas sur le roi. Rien de sinistre ne pouvait émaner de cette âme sans ressort pour le crime, comme sans constance pour la vertu.

m MURAT.

Mais il était plus accessible à la crainte qu'à la vertu. Sa cour trembla autour de lui. Ses ministres, et surtout Medici, âme jeune, éclairée, philosppbique, pienchèrent d'abord pour la magnanimité, seule vraie prudence contre les factions déconcisrtées. M^is pour complaire aux peurs de la cour, de qui ils dépendaient, ils en témoignèrent euxmêmes au delà de l'événement. On craignit ou on affecta de croire à des ramifications du complot dans la capitale et dans les provinces. On doubla les postes du palais, on sillonna les rues de patrouilles, on fit marcher un corps d'armée sur Naples et sur les Galabres. L'imagination du roi et de ses familiers s'assombrit comme dans un péril suprême. On ne voulut pas voir qu'une tentative de cette nature, échouée à son premier pas, contre la fidélité du peuple lui-même et contre le bon sens public, était la meilleure garantie de sécurité pour le royaume et, pour le roi,

la plus l^ellç occasion de grandeur d'ânie et de défi à l'usurpation sans péril.

Les conseils succédèrent aux conseils, les résolutions aux résolutions. Quand la cour tremblait, nul n'osait se montrer rassuré. L'ordre féroce et inutile d'immoler un prisonnier sans défense partit du palais du roi le 9 octobre dans la nuit, vingtquatre heures après que le roi détrôné, jeté presque malgré lui à la côte par la mer, avait mis le pied sur le sol du royaume, vaincu, insulté, enchaîné par le peuple qu'il venait provoquer. Honte gratuite sur la cour de Naples et sur ses conseillers. En dérobant une goutte de sang au hasard qui la leur livrait, les conseils déshonoraient deux trônes, ensanglantaient la main d'un vieillard dans Ferdinand, contestaient le retour naturel de l'antique dynastie dans ses États, donnaient au vieux droit monarchique, qui se défend par sa paternité, l'apparence d'une force révolutionnaire, tuaient un héros désarmé, et jetaient un intérêt de peur sur sa tombe. On eût dit dans ce siècle que le roi avait juré de se détrôner, tantôt par la faiblesse, tantôt par la folie, tantôt par la vengeance.

Quoi qu'il en soit, l'ordre partit, et le prince de Canosa, instrument implacable des conjurations, des polices, des réactions, des émigrés de la cour de

Sicile, partit en même temps, chargé de surveiller, de pm*ifier ou de fanatiser la Galabre, où il avait des intelligences dans les conciliabules de la contrerévolution. Cet ordre portait :

« Le général Murât sera traduit devant une commission militaire dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.

<( 11 ne sera accordé au condamné qu'une demiheure pour recevoir les secours de la religion.

« Ferdinand. »

Ainsi Tordre de jugement n'admettait pas même l'hypothèse d'un acquittement. Les conditions de l'exécution devançaient l'arrêta Le jugement du Pizzo rappelait celui de Vincennes contre le duc d'Enghien.

Ce fut une consolation pour Murât, à cette heure suprême, de ne pas reconnaître une représaille de la Providence dans les formes du décret de Ferdinand, et d'avoir protesté contre l'assassinat du fils des Condé, aussi malheureux et plus innocent que lui!

Nunziante, qui avait reçu ce décret dans la nuit du 12, ne voulut pas retrancher des heures qui restaient au roi le sommeil qui abrégeait du moins son agonie. Il entra, s'assit au pied du lit de son prisonnier, pleura silencieusement sur lui, et attendit que Murât s'éveillât de lui-même. Le soleil éclairait déjà depuis longtemps la tête assoupie du prisonnier. En ouvrant les yeux, Murât aperçut le visage en pleurs du général. Il comprit sans paroles. Cependant Nunziante, après lui avoir serré tendrement la main, lui révéla, à voix basse, la nature de Tordre de la cour arrivé pendant la nuit, afin que le roi eût le temps de préparer un cœur d'homme et un visage de roi au coup qu'il allait recevoir en public. Un instant après : « Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, dit Murât en se résignant à un arrêt qu'il était loin de prévoir aussi irrévocable, je suis perdu! L'ordre de mon jugement est celui de ma mort ! » Quelques larmes montèrent à ses yeux. L'homme le plus cou-

rageux a du moins un attendrissement sur lui-même. Toute vie crie en se déchirant dans le coeur d'un héros.

Nunziante le laissa à ses réflexions, et se retira à pas muets. On fit sortir de T appartement du roi ses deux généraux et le dernier de ses serviteurs, son valet de chambre, Armand, qui avait voulu suivre son maître jusque dans sa témérité.

Le capitaine Stratti entra bientôt, accompagné de sept officiers de l'armée, dans la chambre où Murât les attendait debout. Stratti, compatissant comme Nunziante, baissait la tête et n'osait regarder la victime. 11 rangea, à droite et à gauche, un peu en arrière de lui, ses collègues de tous grades, en face du roi. Ces sept juges militaires, désignés, par ordre de la cour, par le général commandant les Calabres, étaient tous des officiers longtemps sujets, puis compagnons des campagnes du roi Murât, et promus par lui-même à leurs différents grades dans l'armée. Aucun d'eux n'eut le courage de se refuser à une mission de meurtre. Le courage de ces hommes de camp est dans le bras plus que dans le cœur. Ils allaient juger et condamner leur ancien général et leur bienfaiteur comme ils auraient jugé et condamné, cinq mois avant, ses ennemis. Machines humaines, qu'on dirait presque privées d'âme

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par la constante subordination, et dociles à la main de tout ce qui règne.

Loin de se plaindre, ils remercièrent le roi Ferdinand d'une confiance qui les honorait, disaientils, et qui mettait à Tépreuve leur récente fidélité à leur nouveau roi.

Stratti lut enfin, en balbutiant, à son prisonnier. Tordre qui le traduisait devant une commission militaire. Il ajouta que cette commission allait se réunir à Tinstant dans une salle contiguë, que la loi militaire donnait un défenseur à Taccusé, que le général Nunziantè lui proposait pour ce dernier office le capitaine sicilien Starace, homme d'honneur, aussi dévoué à l'humanité qu'à son devoir.

« Dites au tribunal, répondit Murât en élevant la tête avec dignité, que je refuse de comparaître devant lui. Des hommes tels que moi n'ont de compte à rendre de leurs actes qu'à Dieu ! Que le tribunal décide de moi! je subirai mon sort, je ne reconnaîtrai pas de juges! »

Stratti et ses collègues se retirèrent pour aller préparer les formalités du conseil de guerre. Le général Nunziantè vint apporter lui-même au prisonnier l'encre et le papier pour exprimer ses dernières volontés, -ou pour écrire ses derniers adieux

à sa famille. Murât, demeuré seul, écrivit, en arrosant le papier de larmes, cette lettre sublime où son âme et son sort, son amour d'époux, sa passion de père, sa conscience de roi, sa fermeté de soldat, se résumaient en quelques lignes dans les dernières palpitations de son cœur. 11 les adressait à sa jeune femme, amour et gloire de sa jeunesse, délices, orgueil, et quelquefois tourment de sa vie, mais toujours perpétuel souci de son âme.

« Pizzo, 13 octobre 1815.

<( Ma chère Caroline 1 ma dernière heure est arrivée!... Dans quelques instants, j'aurai cessé de vivre; dans quelques instants, tu n'auras plus d'époux!... Ne m'oublie jamais!... je meurs inno-

cent. Ma vie ne fut tachée d'aucune injustice ! Adieu, mon Achille I adieu, ma Lsetitia! adieu, mon Lucien ! adieu, ma Louise ! » — tous noms de ses enfants à qui il voulait laisser cet embrassement nominal pour qu'il retentît plus personnellement dans le cœur de chacun d'eux avec leur nom de familiarité domestique; — (( montrez-vous au monde dignes de moi! Je vous laisse sans royaume et sans biens au milieu de mes nombreux ennemis... soyez constamment unis! montrez-vous supérieurs à l'infor-

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