‹ Civilisateurs et conquérants--Chapitre 3 sur 19 · II · texte numérisé non relu

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Le peuple, moins vendu que les soldats, suivit le cortège funèbre en mêlant ses larmes, pour un empereur déjà regretté, à ses imprécations sourdes contre les gardes qui avaient trahi , livré et tué leur maître.

CATHEKINE II.. Il)

Catherine avait dérobé Tempire par une conjuration ; elle avait maintenant à le reconquérir sur ses complices, et à légitimer par le talent du gouvernement, non le crime, mais Tusurpalion. Ceux qui avaient été ses instruments allaient devenir ses obstacles ; mais si sa perversité de femme avait éclaté dans le complot, son génie de souveraine allait égaler son ambition.

Le grand Frédéric avait deviné le premier ce génie sous l'apparente légèreté de la femme. « L'empereur de Russie, écrivait-il le lendemain de la révolution de Pétersbourg, vient d'être détrôné par sa femme. On s'y attendait : cette princesse a beaucoup d'esprit et les mêmes inclinations vicieuses qu'Elisabeth. Elle n'a aucune religion, mais elle contrefait la piété. C'est la répétition à Pétersbourg de l'empereur grec Zenon, de son épouse Adriana ou de Marie de Médicis en France. Le pauvre empereur Pierre lll a voulu

imiter Pierre le Grand , mais il a*en avait pas le génie. »

Déjà l'impératrice, qui avait soulevé le peuple et l'armée au nom de l'antipathie des Russes contre les Prussiens, commençait à se jouer des préjugés populaires et soldatesques un moment remués par elle pour le besoin d'un jour, elle caressait l'ambassadeur de Frédéric , qu'elle jugeait avec raison le plus grand et le plus utile des alliés. Elle se hâta aussi de rassurer le Danemark sur la guerre que son mari méditait follement contre ce royaume. Elle flatta également l'Angleterre de -la prochaine conclusion de traités privilégiés de commerce, le meilleur gage d'alliance entre deux peuples dont l'un avait tout à acheter et dont l'autre avait tout à vendre.

L'ancien chancelier Bestuchef, le plus vieux et le plus consommé des hommes d'État de la Russie , fut rappelé par elle de son exil et consulté, avec une déférence qui lui rendit sinon l'autorité, au moins l'influence de premier ministre. Avoir été disgracié par son mari était le premier titre à sa confiance. Bestuchef et Panin furent les hommes d'État de son conseil; Grégoire Orlof resta l'homme de son cœur. Ce favori osait aspirer à la main de sa souveraine. La pafeion qu'elle lui témoignait ouvertement et les rivaux qu'elle lui sacrifia sans hésitation, aussitôt

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qu'ils lui portaient ombrage, semblaient encourager Orlof à tout espérer. Schouvalof, qui avait paru plaire à Catherine, Villebois, qui avait osé l'aimer, et qui avait trahi pour cet amour son devoir de général de l'artillerie , enfin la princesse Dachkof , qui avait non-seulement conspiré, mais combattu pour elle, furent relégués loin de la cour.

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Ces ingratitudes soulevèrent les murmures des gardes pendant un voyage de l'impératrice à Moscou pour s*y faire couronner. Les soldats, encouragés par • les popes, s'indignaient à haute voix, dans des conciliabules de casernes, de ce qu'un seul homme, dont la beauté et la faveur étaient les seuls titres, accaparait insolemment tout le prix d'une révolution; ils se demandaient si leurs régiments ne s'étaient révoltés contre leur légitime empereur que pour remettre l'empire à une femme étrangère à la Russie, qui le remettait à son tour à un soldat complice de ses amours? Le nom d'Ivan, seul véritable héritier du sang et des droits de Pierre le Grand, circulait dans toutes les bouches. Une conspiration à la fois religieuse et militaire se foemait dans l'ombre pour arracher ce jeune captif à son cachot, pour l'envelopper de l'armée et pour le proclamer à la place de Catherine.

La froideur avec laquelle elle était reçue à. Mos-

COU, le masque de dévotion jeté par elle aussitôt qu'elle n'avait plus eu besoin de la connivence des prêtres, la disgrâce de l'archevêque de Novogorod, un des auteurs de la déposition de l'empereur, les confiscations des richesses des moines maintenues par l'impératrice contre l'espoir du clergé, les récriminations des popes et desévêques contre l'impiété de celle qu'ils proclamaient la veille la nouvelle Esther des Grecs, encourageaient cette agitation des casernes.

On y répandait un manifeste authentique, mais non encore publié, quoique signé, de l'infortuné Pierre III contre sa fem'nie. Dans ce manifeste, le mari outragé et le souverain affronté articulait tous les crimes de son épouse, et déclarait que }e grandduc, son enfant présumé et l'héritier illégitime du trône, n'était pas le fils de l'empereur, mais le fruit d'un commerce criminel entre l'impératrice et Soltikof. Ce manifeste, imprimé à des millions d'exemplaires, était le titre d'une révolution nouvelle.

Cette révolution allait éclater, quand Alexis Orlof , Tieplof, Baratinsky, Glebof, Passek, Kyrille Razomouski, laissés à Pétersbourg par Grégoire Orlof pour surveiller l'inconstance des troupes, la découvrirent, r étouffèrent dans la terreur des châtiments, en firent mutiler les principaux fauteurs dans les

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supplices, et envoyèrent les autres périr dans les neiges de Ja Sibérie. L'impératrice sentit , pour la première fois, le danger de laisser dans le jeune Ivan un droit vivant en contraste avec son usurpation.

On assure que, pendant les premiers jours de la révolution, au moment où l'empire indécis chancelait encore entre elle et sa fidélité au sang de Pierre le Grand, elle avait fait venir secrètement Ivan à Pétersr bourg, afin de l'avoir sous sa main et de le présenter elle-même au peuple, si la révolution hésitait à la proclamer impératrice ; elle aurait gouverné comme tutrice d'Ivan adopté au détriment de son propre fils. La promptitude avec laquelle la Russie avait fléchi sous sa main l'avait dispensée de cette transaction avec la nécessité. Ivan était rentré dans sa prison , plus près désormais de la tombe que du trône.

La paix générale de 1 Europe, après la guerre de Sept ans, si funeste à TAutriche, si honteuse pour la France, si glorieuse pour le héros de la Prusse, laissait à Timpératrice le loisir d'étudier l'Europe et de civiliser ses vastes États. Dès les premières heures de son gouvernement, on reconnut en elle l'âme de Pierre le Grand sous une forme plus douce. La civilisation, la législation et l'administration de l'Occident, ne trouvant plus en Jlussie d'autres résistances que l'ignorance du peuple et leur nouveauté, se répandirent rapidement dans tout l'empire avec l'uniformité et l'universalité d'une volonté absolue. Le despotisme, quand par hasard il est éclairé, peut devenir un véhicule de civilisation.

Ce fut le caractère du règne de Catherine II. Plus elle avait de crimes à racheter dans l'origine de son pouvoir, plus elle s'étudia à en ensevelir le remords et la mémoire dans l'immensité de ses services à la Russie. Partageant sa vie entre l'ambition et le plai-

sir, elle donnait au conseil avec ses hommes d'État, Panin, Bestuchef, Biren et le vieux Munich éprouvés par le pouvoir et par Texil, toutes les heures dérobées à ses plaisirs. Elle les étonnait par l'universalité de ses connaissances et par la lucidité de ses vues, elle s'enrichissait de leur longue expérience. Gréer l'administration une et régulière, compatible avec l'étenduç et la diversité de ses États, développer le commerce importation de la richesse, accroître sa marine à la proportion des nouvelles mers qui s'ouvraient au nord et à l'orient devant elle, remplir le trésor sans exagérer les impôts, attirer sur son nom la considération de l'Europe par le nombre et par la discipline de ses armées, se faire place en Occident, surtout par cette diplomatie grecque d'une cour réputée barbare qui veut séduire et s'assimiler avant de montrer la force et la conquête, enfin discerner et corrompre partout, et surtout en France, foyer de la pensée, cette puissance encore occulte de l'opinion publique qui s'exprime par la littérature, qui popularise les noms, qui décerne la gloire, et faire de cette puissance l'alliée sourde et invisible* de son ambition et de sa renommée : telle était l'œuvre préméditée de Catherine.

(( Je crois, disait-elle avec une fausse modestie au barpn de Breteuil, aipbass£|,deur de frapce, incaps^ble

de la comprendre; je crois que la Russie mérite en effet quelque attention : j'ai la plus belle armée de TEurope; l'argent me manque, il est vrai, mais j'en serai abondamment pourvue en peu d'années par les produits que je puis exporter partout. Si je me laissais aller à mon penchant, j'aimerais la guerre plus encore que la paix; mais l'humanité, la justice, la raison, me retiennent. Cependant, je ne serai pas comme l'impératrice Elisabeth, je ne me ferai pas presser pour entreprendre la guerre; je la ferai quand elle me sera utile, jamais par complaisance pour les intérêts des autres puissances! Ne me jugez que dans cinq ans : il me faut ce temps pour mettre l'ordre dans l'empire. »

La Prusse et l'Autriche continuaient à occuper par leurs troupes les États héréditaires de Pologne. Catherine fit entrer quarante mille hommes, commandés par Romanzof et Tattschef, en Pologne, pour forcer Frédéric et Marie-Thérèse à évacuer ce royaume qu'elle voulait libre ou dominé par elle seule. Poniatowski, son ancien favori, à qui elle avait caché ses relations avec Orlof, ne doutait pas d'être accueilli à Pétersbourg en amant désormais avoué et peut-être en époux d'une souveraine. Elle dissipa ses illusions par la défense de venir en Russie, sous des prétextes politiques; mais elle conçut, dès cette époque, la pensée de compenser pour lui l'amour évanoui par le don du trône de Pologne.

Les exigences d'Orlof impatient de sa main, qu'elle ne voulait accorder à personne, les brigues entre ce favori et ses rivaux, les prétentions insatiables de tous ces soldats parvenus , auteurs de son élévation , et qui se croyaient le droit de lui redemander l'em-

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pire en détail, contrastaient avec la majesté de son titre d'impératrice et avec l'élégance lettrée de son esprit. Ce joug de la soldatesque lui pesait ; elle le supportait jusqu'au moment où son autorité affermie lui permettrait de le rejeter loin d'elle.

Ses lettres aux étrangers, avec lesquels elle entretenait déjà des correspondances personnelles, sont pleines de ces dégoûts du pouvoir suprême :

a Je ne mène point une vie agréable, disait -elle un jour à un des ministres étrangers; je sais que les soldats qui m'entourent sont sans éducation, mais je leur dois ce que je suis : ils sont pleins de courage et de dévouement, et je suis sûie, qu'ils ne me trahiront pas. »

Panin était le seul de ces conseillers qui fût digne, par ses lumières et par ses délicatesses d'esprit, de l'entretien d'une princesse lettrée. 11 ne cessait de l'encourager à s'affranchir de cette sujétion et des exigences soldatesques en transportant une part de souveraineté politique au pouvoir civil représenté par les députés de la noblesse des provinces et par le sénat. Bestuchef détruisait d'un mot l'effet de ces insinuations de Panin, en démontrant à l'impératrice que tout partage de la souveraineté, dans un pays accoutumé à confondre le pouvoir et le despotisme, était une périlleuse abdication. Grégoire Orlof, flatté

par Panin d*être placé au sommet de ces institutions représentatives comme président perpétuel du sénat copartageant de Tempire, souriait lui-même à ces innovations sans les comprendre.

Bestuchef crut pouvoir le convertir à son parti en lui promettant plus que Panin. 11 le flatta de décider l'impératrice à lui offrir d'elle-même la couronne. Orlof, comme tous les barbares, enfants par la crédulité et la passion, se crut déjà le tzar de cette patrie où il était arrivé soldat. Rien ne paraissait trop élevé à ces trois frères, les géants de la Russie, que la nature semblait avoir marqués de la taille, de la force et de la beauté des races primitives. Orlof pleura de joie en tombant dans les bras du vieux et rusé Bestuchef; il croyait avoir l'oracle de sa conduite et de sa fortune dans la tête supérieure de ce vieillard.

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La grossesse avancée de l'impératrice, prête à donner un fils à Orlof, devait incliner Catherine à donner un père avoué à Tenfant qu'elle portait dans son sein. Elle parut écouter en effet les insinuations de Bestuchef avec une hésitation qui ne demandait que des prétextes pour être vaincue. Bestuchef se chargea de faire violence à ses scrupules en faisant parler le clergé et le peuple. 11 rédigea et fit circuler des projets d'adresse de la nation à sa souveraine pour la décider à se choisir un époux dans l'intérêt de la perpétuité du trône.

« Le tzarewitz, fils de Pierre III, disaient ces adresses mendiées, ne promettant pas des jours assurés et longs à la Russie, l'impératrice, jeune, belle et féconde, devait d'autres héritiers à l'empire; il était nécessaire qu'elle se choisit un époux, soit en donnant sa main au jeune Ivan à qui elle restituerait ainsi la couronne, soit en élevant jusqu'à elle un

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Russe (ligne du trône parle choix même qu'elle ferait de lui pour régner. »

Douze évoques, un grand nombre de popes et la plupart des généraux et des officiers vendus à Orlof signèrent cette adresse en ajoutant que le choix du prince Ivan serait dangereux et impolitique, puisque ce prince, croyant ne devoir le trône qu'à son droit, pourrait être ingrat envers l'impératrice et la précipiter du trône où elle l'aurait fait monter. Le choix d'un Russe qui devrait tout à l'estime et à l'amour leur paraissait préférable, et ils désignaient assez Orlof sans prononcer son nom.

L'impératrice était enivrée de sa toute - puissance ; Orlof, d'ambition. Panin, Kyrille Razomouski, le chancelier Woronzof, frémirent d'avoir à courber la tête sous le fils d'un strélitz échappé à la hache de Pierre le Grand. Le rude et astucieux hetman des Cosaques, Razomouski, osa protester respectueusement dans une audience secrète contre une faiblesse de cœur qui allait humilier et désaOectionner tant de braves serviteurs aussi dévoués qu' Orlof ; il se jeta aux pieds de l'impératrice pour la conjurer de ne pas prostituer l'empire à celui à qui elle donnait son cœur. Le chancelier Woronzof, d'autant plus persuasif dans son opposition au mariage qu'il était plus servile ou plus complaisant de caractère, se joignit à Razomouski.

Catherine, maîtresse d'elle-même, feignit d'apprendre avec étonnement le projet qu'on lui supposait d'élever son amant au trône ; peut-être même se félicitait-elle en secret d'une opposition qu'elle pouvait opposer elle-même aux instances d'Orlof comme un obstacle politique plus fort que son amour. Elle parut s'indigner contre Bestuchef, dénoncé par Panin et Razomouski comme l'inspirateur de ces adresses; elle le traita «en public avec sévérité, en secret avec faveur. Woronsof comprit que Bestuchef avait flatté le cœur, et que lui-même n'avait flatté que l'orgueil de sa souveraine. Il Temit ses fonctions, s'éloigna de la cour et voyagea en Europe.' L'impératrice accoucha en secret à Moscou d'un fils qui reçut d'elle une existence et une fortune anonymes.

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La b^ine des rivaux de palais et de caserne contre le favori trop aimé couva en conspiration contre la vie d'Orlof. La garde du palais veillait à la porte de son appartement comme à celle des appartements impériaux. Une sentinelle achetée promit de livrer le seuil à trois conjurés. L'heure avait été mal indiquée. Quand les assassins se présentèrent, la sentinelle vendue était déjà relevée de faction ; le nouveau factionnaire refusa obstinément la porte aux instances des officiers armés. Le bruit éveilla le palais; les assassins en uniforme s'évadèrent à la faveur de la nuit et du tumulte. L'impératrice trembla pour les jours de son favori et pour les siens; elle quitta Moscou le lendemain. Des cris de joie séditieux, des insultes, des menaces populaires saluèrent son départ précipité ; son portrait, placé sur un arc de triomphe, fut déchiré sous ses yeux et traîné en lambeaux dans la boue.

La honte d'obéir à un strélitz insolent ouvrait les

cœurs, même à Pétersbourg, à tous les ressentiments. Panin et Razoraouski eux-mêmes furent soupçonnés de méditer l'élévation d'Ivan au trône. L'impératrice avertie cherchait des indices sans pouvoir les saisir; elle crut que la princesse Dachkof, reléguée à Moscou, aigrie par sa disgrâce et maîtresse un jour de Panin, avait le secret de la conjuration; elle lui écrivit pour lui rappeler leurs premières amitiés et lui rendre sa faveur, si elle consentait à révéler ce qu'elle devait savoir du plan des conjurés.

(( Madame, lui répondit en Romaine du temps de la liberté la jeune princesse, je n'ai rien entendu; mais si j'avais entendu quelque chose, je me garderais bien de le dire. Qu'exigez-vous de moi? Que je meure sur l'échafaud? Je suis prête à y monter, plutôt que de vous servir par la délation de mes amis. »

L'impératrice, sans oser porter ses coups aussi haut que les tètes suspectes de Panin et de l'hetman des Cosaques, frappa plus bas, pour intimider davantage. Elle rétablit la peine de mort, supprimée pendant tout le règne de la miséricordieuse Elisabeth. Il n'appartenait pas à l'épouse montée au trône sur le corps de son époux assassiné, de promulguer dans son empire l'abolition de la peine de mort, suprême vertu des gouvernements innocents. Ainsi tremblante entre les violences de son favori et les atten-

tats des ennemis d'Orlof, elle expiait T amour par la sujétion à son complice, et l'empire par l'insomnie de l'ambition.

La maladie du vieux roi de Pologne et de Saxe, Auguste III, usé de débauches, appelait Catherine en Pologne : Orlof la retenait à Pétersbourg dans la crainte que la passion de l'impératrice pour Poniatowski ne se rallumât par l'entrevue des deux amants.

Le 5 octobre 1763, Auguste III mourut.

Poniatowski, parvenu au trône de la république par l'amour de Catherine, n'avait su acheter le trône de Pologne par des caresses que pour livrer sa patrie à des menaces. Catherine, en faisant proclamer dans son favori un complice, s' assistait un complaisant d'abord, et une victime après. Elle voulut jouir elle-même de son ouvrage ; elle partit pour la Livonie. Poniatowski, déguisé, l'attendait à Riga pour lui rendre grâce et hommage. La terreur que la jalousie d' Orlof inspirait à Catherine couvrit de mystère l'entrevue et l'entretien du roi de Pologne et de l'impératrice de Russie.

C'est de Riga qu'elle envoya Tordre impitoyable d'immoler dans sa prison l'innocent Ivan, avec la même indifférence qu'elle l'avait appelé peu de temps avant à Pétersbourg pour l'adopter et l'associer à l'empire. Ce crime était plus impardonnable que le meurtre de son mari, car il n'avait pas même la haine pour explication et la vengeance pour excuse. Ce n'était qu'une prudence sanguinaire, comparable à ces meurtres des frères des sultans dans le sérail de Constantinople, pour qui vivre était un crime. On se confond devant le défi à toute conscience et à tout remords dans les écrivains français, et dans Voltaire surtout, exaltant pendant trente ans, au nom de l'humanité et de la vertu, une femme qui venait de commander froidement un meurtre si atroce sur un enfant désarmé pt sans crime. L'adulation, quand elle descend si bas, n'est plus seulement lâche, elle est complice.

Panin, informa de la mort d'Ivan par le gouverneur de Schliisselbourg, se hâta d'envoyer un courrier à Riga pour annoncer à l'impératrice qu'elle n'avait plus de concurrent à l'empire. Une agitation extraordinaire, dont on ignorait la cause, se trahissait depuis quelques jours dans les traits et dans les mouvements de l'impératrice. Elle semblait avoir , dit le général irlandais Rrown, on ne sait quel pre$-

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sentiment d'une catastrophe inconnue des courtisans; elle se levait plusieurs fois par nuit de sa couche , demandant à ses femmes s'il n'était pas arrivé un courrier de Pétersbourg. La lecture de la dépêche de Panin calma son anxiété. Elle avait pleuré d'attendrissement à Pétersbourg en voyant la jeunesse et la beauté d'Ivan, elle pleura peut-être en apprenant sa mort ; mais l'ambition satisfaite sécha ses larmes, et la politique cacha ses remords.

L'horreur de ce crime rejaillit avec tant de murmures contre Timpéfatrice qu'elle n'osa de quelque temps rentrer à Pétersbourg. On allait jusqu'à craindre tout haut pour les jours de son propre fils, le tsaréwitz Paul, qu'elle semblait haïr de toute la haine qu'elle avait porté à son père. Les questions de cet enfant l'importunaient et ne pouvaient avoir de réponse. «Pourquoi, disait-il, a-t-on donc fait mourir mon père et pourquoi ma mère occupe-t-elle un trône dont j'étais l'héritier ? »

Ces alarmes; ces murmures, ces nécessités de coups d'État sanglants pour amortir le ressentiment d'un premier crime, contraignirent Catherine à se livrer de plus en plus à la protection ou à la domination d'Orlof, dont la faveur garantissait Timpunité et le crédit aux autres auteurs de la révolution. Ce règne soldatesque d'un strélitz humiliait Panin, ministre indolent, mais politique d'une trempe plus raffinée que ce favori du regard. Orlof, de son côté, offensé du moindre obstacle que Catherine opposait à ses caprices, s'indignait de Tascendant de Panin. Forcée souvent de choisir entre le maître de son cœur et le directeur de sa politique, impératrice et femme tour à tour, Catherine s'efforçait en vain de réconcilier son maître et son amant.

Orlof, soit qu'il voulût menacer Catherine de son indifférence, soit que le remords de ses crimes, mal récompensés tant qu'ils n'auraient pas le trône pour récompense, l'agitât déjà de la démence où il expira

depuis, montrait une humeur farouche à sa maîtresse. Il s'absentait de Pétersbourg pendant des semaines entières pour des chasses aux ours dans les sombres forêts de la Russie, ou pour des débauches avec des femmes perdues de mœurs, indignes rivales de la maîtresse de l'empire. 11- affectait d'étaler ces infidélités à sa souveraine, comme pour lui prouver le mépris des charmes qu'il avait achetés jadis par tant de hasards.

Les événements de Pologne, qu'elle avait semés et qui mûrissaient, suffisaient à peine à distraire Catherine de ses peines domestiques. Les plans de partage se délibéraient ouvertement entre le roi de Prusse et l'impératrice de Russie sous prétexte d'étouffer la perpétuelle anarchie de la Pologne.

Catherine profita de la paix pour promulguer un nouveau code. Ce code, extrait des écrits de Montesquieu, fut présenté et discuté en présence de tous les députés des peuplades nombreuses et diverses de l'empire.

« Qu'avons-nous besoin de code écrit? dit un Samoyëde au nom des pasteurs errants de sa nation, nous faisons pattre paisiblement nos rennes. Faites des codes contre nos voisins et contre vos gouverneurs russes, pour arrêter leurs exactions et leurs brigandages. »

On parla d'affranchir les paysans serfs, La no-

|3lesse, propriétaire d'hommes, s'émut; les paysans, agités par le mot de liberté, fermentèrent. Catherine comprit le péril d'une idée neuve et juste présentée aux espérances des uns, aux terreurs des autres; elle se hâta de dissoudre ce congrès national qui commençait à sentir trop sa force et son droit pour la sûreté du despotisme. Elle se borna à se faire proclamer, par ses sujets ainsi représentés, la Mère de la pairie!

Frédéric le Grand, qui la flattait tout haut, après l'avoir caractérisée tout bas si sévèrement, lui écrivait : « L'histoire nous apprend que Sémiramis commandait des armées; la reine Elisabeth d'Angleterre est comptée au rang des grands politiques; Marie- Thérèse d'Autriche a montré qu'une femme pouvait être un héros au commencement de son règne : mais aucune femme n'avait jusqu'à vous été législatrice ; cette gloire était réservée à Catherine II. »

Louis XV seul, parmi les rois, professait ouvertetement son mépris pour elle. « Le roi, écrivait le duc de Choiseul, méprise trop profondément et la princesse qui règne sur la Russie, et ses sentiments et sa conduite, pour s'inquiéter de la haine de cette princesse contre nous. Il pense que la haine d'une telle femme est plus honorable que son amitié. »

Le ministre français lui refusait, le plus longtemps

possible, ce titre d'impératrice qu'elle ambitionnait pour s'égaler par le nom aux souverains qu'elle égalait en puissance.

Cette haine et ce mépris des étrangers instruits des crimes par lesquels elle était parvenue à l'empire fermentaient encore dans le cœur de quelques Russes. Un officier nommé Tschologlokof, neveu de ce Skawronski que la servante de Livonie, devenue tsarine, avait reconnu pour son frère, résolut de venger le meurtre de l'empereur et d'Ivan. Il attendit trois fois Catherine, dans un couloir obscur du palais qu'elle traversait habituellement, pour l'assassiner. Il avait confié son fanatisme à un de ses camarades, qui le révéla à Orlof.. Orlof le surprit le poignard à la main, et le traîna aux pieds de Catherine. Elle affecta la magnanimité, et se contenta de le reléguer, pour le reste de ses jours, aux extrémités de la Sibérie.

C'est à cette époque de son règne qu'elle offrit au philosophe français d'Alembert l'emploi de gouverneur de son fils, le jeune Pétrowitz. D'Alembert refusa, non, comme on l'a écrit, par répugnance morale

contre une cour dépravée, mais par fidélité de cœur aux attachements qui le retenaient à Paris. Il préféra la médiocrité philosophique et l'amitié d'une femme à ce luxe et aux vanités d'une cour. Le grand déclamateur Diderot, appelé à Pétersbourg pour donner des leçons de philosophie et de législation à Catherine, fut moins sage que d'Alembert; il accourut à l'invitation de l'impératrice. Elle feignit de l'écouter quelques jours en disciple ; mais elle aurait donné elle-même des leçons de gouvernement à l'ami enthousiaste et utopiste de J.-J. Rousseau. Elle renvoya ce philosophe à ses rêves, comblé de ses bienfaits. Elle ne voulait que flatter en lui la littérature et la philosophie françaises, qui dispensaient la renommée en Europe.

Sa correspondance avec Voltaire , esprit plus juste et plus politique que Diderot et J.-J. Rousseau, atteste en elle un génie pratique de gouvernement qui n'avait rien à emprunter à ces philosophes que la popularité et la gloire. C'est pour mériter l'estime de ces dispensateui^ de la renommée qu'elle fit voyager dans ses vastes États des savants chargés de faire la géographie des terres et l'enquête morale des différentes races qui les habitent. Elle fonda et dota alors, à l'imitation de Frédéric à Berlin, les académies de Pétersbourg. Elle introduisit, la pre-

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miëre, V inoculation dans ses États, et en fit l'épreuve sur son propre fils; elle se fit inoculer elle-même avant de tenter l'épreuve sur le tzaréwitz, Orlof imita sa souveraine.

« Le grand maître de l'artillerie, écrivait-elle à Voltaire, le comte Orlof, ce héros qui ressemble aux anciens Romains des beaux temps de la république, dont il a le courage et la générosité, est allé à la chasse le lendemain de l'opération, dans une épaisse neige. »

Orlof, de tous les Romains, ne rappelait que le licencieux et heureux Antoine.

La déclaration de guerre de la Turquie la surprit dans l'œuvre de ces améliorations intérieures.

Nous avons raconté dans l'histoire de Turquie et dans l'histoire de Russie les péripéties de cette guerre et les intrigues fomentées en Grèce par les Orlof pour l'arracher à l'empire ottoman. L'aveugle Europe semblait se complaire dans son indifférence ou dans sa complicité, devant l'étreinte de TOrient par la Russie. Dans la rade de Tschesmé, deux amiraux anglais, sous les ordres des deux Orlof, incendièrent la flotte des Turcs ; en portant la terreur à Constantinople, la réverbération de cet incendie commença à éclairer l'Europe sur les desseins de la Russie. Catherine, dans rivresse de sa victoire, en attribua faussement la gloire aux frères de son favori et fit construire un palais et une ville pour en immortaliser le souvenir.

Alexis Orlof, laissant Tescadre russe à Paros, vint triompher en personne à Pétersbourg. Il en repartit bientôt, comblé d'honneurs et de dons par l'impéra-

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trice, pour aller, disait-il, conquérir 1* Archipel et rÉgypte. En passant par Vienne, il eut la sinistre indiscrétion de raconter à table les détails de l'assassinat de Pierre III, étouffé par sa propre main. Il se plaignit des nécessités de la politique, qui exigeaient de tels services d'un homme aussi peu sanguinaire que lui. Les auditeurs frémirent d'horreur : nul ne se doutait qu'il allait bien mériter de sa maîtresse par un service plus lâche et plus perfide encore que le nreurtre de son souverain.

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