LUI
L'impératrice Elisabeth avait eu de son union secrète, mais légitime, avec le soldat aux gardes Alexis Razomouski, une fille élevée sous le nom de princesse Tarakonof. Cette jeune princesse, d'après les traditions russes, pouvait, à défaut d'Ivan, prétendre légalement à la couronne. Elle n'avait que quinze ans en 1771; sa beauté rappelait le sang de la première Catherine ; son âge, sa candeur, son innocence, les grâces naïves de son esprit éloignaient d'elle tout soupçon d'autre ambition que celle de l'amour. Une gouvernante, choisie parmi les étrangères qui élevaient ordinairement la noblesse russe, était chargée de sa maison et de son éducation. Rien ne transpirait au dehors de cet intérieur mystérieux que la naissance illustre de l'orpheline, ses charmes et ses précoces vertus. C'était le temps où Catherine faisait violence par ses armes à la Pologne, la contraignait à subir le joug des Russes par la main de son ancien favori, le faible roi Poniatowski. Le prince Radziwil,
Polonais révolté contre Poniatowski, et chef de la confédération des catholiques dissidents contre les Russes , chercha , dans son imagination romanesque de Sarmate, le moyen de se venger et peut-être de se grandir jusqu'à un trône en jetant un élément de compétition dynastique parmi les Russes. Il parvint, à force d*or et d'intrigues, à faire enlever la iille d'Elisabeth à Pétersbourg et à la conduire à Rome, en lui promettan*t de l'épouser et de la ramener en Russie avec l'appui des Polonais catholiques, pour y revendiquer l'empire usurpé. Mais déjà l'aventurier Radziwil, vaincu et proscrit après la confédération dissoute en Pologne, n'avait plus à offrir en réalité à Torpheline que le partage de sa proscription et de sa misère dans la capitale du monde chrétien. 11 y vivait des débris de son opulence passée, et de la vente successive des diamants de sa maison.
L'impératrice Catherine, inquiète. de l'existence d'une jeune fille que la passion du peuple russe pour le sang de Pierre le Grand pouvait substituer à Ivan, tenta la cupidité de Radziwil. Elle lui fit offrir la restitution de ses immenses domaines dans sa patrie, s'il voulait se servir de son ascendant sur la princesse pour la ramener en Russie et la livrer à la merci de Catherine. Radziwil ne consentit qu'à la moitié de
la perfidie qu'on lui proposait; il promit d'abandonner à son sort la princesse, mais il refusa d'être Tinstrument de sa captivité. Â ce prix, il rentra dans sa patrie, dans ses biens et dans la faveur de l'impératrice. Alexis Orlof se chargea du reste.
CATHKRINE IL 149
A peine Alexis Orlof avait-il rejoint la flotte russe, qui en revenant de TArchipel avait relâché à Livourne, qu'il s'occupa à attirer la fille ingénue d'Elisabeth dans le piège mortel où il s'était chargé de la surprendre et de la livrer. De concert avec lui, des intrigants italiens, masqués en officiers de la marine russe, se rendirent à Rome et parvinrent, sous prétexte de dévouement au sang de leur empereur, à s'introduire dans le palais de la jeune fille. Ils l'en-tretinrent avec d'hypocrites confidences du prétendu complot qui se tramait partout en Russie, dans le peuple, dans l'armée, dans la flotte, pour précipiter du trône l'infâme Catherine, étrangère à l'empire, et pour y replacer la fille du tsar. Ils finirent par lui insinuer, dans des confidences plus perfides, qu'Alexis Orlof lui-même, aigri par l'ingratitude de Catherine, avait résolu de se venger de l'impèratrice-en accomplissant contre elle la révolution qu'il avait accomplie à regret contre Pierre III : la main de la princesse
était le prix mis par Alexis Orlofà cette défection. Les manœuvres et les illusions de Radziwil n'avaient que trop préparé la fille d'Elisabeth à ces perspectives de trône ; elle croyait les Russes impatients de couronner en elle Théritière de Pierre le Grand. Le don de son cœur et de sa main au sujet courageux qui lui donnait en retour Tarmée et la flotte ne paraissait pas à sa gouvernante et à ellemême un prix supérieur à un empire. Alexis Orlof reçut d'elle l'autorisation de venir secrètement à Rome conférer des plans ainsi préparés. Non content de flatter par ses respects l'orgueil et l'ambition d'une enfant, il enivra son cœur inexpérimenté de l'apparence d'une passion qui eflaçait l'horreur de ses crimes. Un mariage sacrilège, célébré par des bandits subalternes déguisés en prêtres grecs, convainquit l'orpheline qu'elle était l'épouse de celui dont elle allait être la victime.
Aussitôt après la fausse cérémonie des noces, Orlof persuadant sans peine à son épouse qu'elle serait plus en sûreté en Toscane qu'à Borne contre les agents de Catherine, la conduisit à Pise où il lui avait fait préparer un palais et choisir des serviteurs vendus à ses desseins. Il l'entoura, pendant quelques semaines, de tous les respects et de toutes les fêtes d'une petite cour. Le peuple de Pise et des campagnes voisines, convaincu par ces apparences de la présence d'une impératrice de Russie dans ses murs, se précipitait sur ses pas dans les courses fréquentes qu'elle faisait jusqu'à Livourne, port opulent de la Toscane, voisin de sa résidence à Pise. L'amiral de l'escadre russe, Greig, le consul d'Angleterre et sa femme la recevaient au consulat en souveraine plus qu'en exilée. Tout concourait à lui dérober le piège sous les respects et sous l'amour. On lui persuadait que les matelots et les soldats mêmes de la flotte russe,
152 CATHERINK iJ.
mouillée dans la rade, brûlaient de saluer en elle le sang des tsars, et qu'ils n'attendaient que sa présence pour faire éclater leur fidélité.
Le jour fut enfin choisi pour cette apparition de la princesse sur l'escadre. Orlof ordonna tout pour la tragédie qu'il avait conçue. Après une fête chez le consul d'Angleterre, à laquelle l'amiral Greig, son épouse, Alexis Orlof et ses principaux officiers avaient assisté, on conduisit cérémonieusement la princesse, revêtue de ses plus riches parures, au rivage, à travers des flots de peuple curieux. Des chaloupes pavoisées y reçurent la fille d'Elisabeth, Orlof, l'amiral, le consul anglais, les femmes et leur suite. Les chaloupes, suivies par les regards et les acclamations de la foule, voguèrent au bruit des salves du canon vers le vaisseau amiral. Hissée à bord dans une espèce de trône, la princesse touche à peine le pont, que la scène change au signal d'Orlof. On repousse au large les chaloupes, on charge de menottes et de fers les mains et les pieds de la princesse, on lui déclare qu'elle est désormais sur le sol russe, et prisonnière de celle dont elle atïectait tout à Theure le trône; on la descend ainsi enchaînée dans un cachot de l'entrepont. Elle invoque en vain par ses cris et par seslarmes le secours d'un époux qu'elle ne peut croire complice : Orlof ne daigne pas même répondre
à ses gémissements et fait voile à l'instant avec sa proie pour la Russie.
Arrivée à Pétersbo«rg, la fille des tsars fut enfermée secrètement dans la forteresse, et traitée en criminelle d*État par Catherine. Elle y languit six ans, jusqu'au mois de décembre 1777, où les eaux débordées de la Néwa, refoulées par la mer, s'élevèrent au-dessus du soupirail qui lui donnait le jour, et la noyèrent dans son cachot.
Les prétextes d'intervention et de démembrement, multipliés par les anarchies de Varsovie, décidèrent Catherine à faire la paix avec les Ottomans pour concentrer son ambition sur la Pologne. Grégoire Orlof alla la négocier à Fokzani; Romanzof continua tout à la fois la négociation et la guerre à Bucharest.
Orlof, averti par ses affidés d'une nouvelle passion de l'impératrice, accourut sans ordre à Pétersbourg pour perdre son rival ou ramener à son joug impérieux son ingrate souveraine. Depuis longtemps ce joug pesait à Catherine. Son ministre, Panin, sans cesse entravé ou dominé par l'impérieux Orlof, épiait l'heure du refroidissement entre la souveraine et le favori. Catherine, souvent humiliée des infidélités et des brutalités de son complice, croyait ne pouvoir congédier sans péril celui qui l'avait élevée à l'empire et qui ne pouvait lui-même avoir de sûreté contre le supplice qu'à l'abri de son trône. D'ailleurs, le fils qu'elle avait d'Orlof, Babrinsky, était un lien vi-
vant qui rattachait encore au père. Souvent on la surprenait versant des larmes en embrassant cet enfant, dont les traits lui rappelaient ceux d'Orlof.
Un jour, surprise par Orlof lui-même dans un de ces retours de tendresse vers le passé, elle s'humilia jusqu'à lui proposer de Tépouser en secret pour l'enchaîner à jamais à elle. Orlof, plus offensé qu'attendri par cette offre, lui répondit avec hauteur qu'une union secrète était une insulte, et qu'il se croyait assez grand pour porter publiquement le titre de son époux, ou assez fier pour le dédaigner. Cette réponse décida Catherine à extirper de son cœur les restes de sa tendresse pour un homme qui aspirait à sa couronne plus qu'à son cœur.
Ce fut peu de jours après cet entretien qu' Orlof partit pour aller traiter des préliminaires de la paix avec le grand vizir à Fokzani. Panin et les ennemis du favori profitèrent de son éloignement pour insinuer à l'impératrice qu'Orlof, en se chargeant luimême de cette pacification, ne songeait à rien moins qu'à se créer un empire indépendant, en se faisant accepter des deux empires comme souverain intermédiaire de la Moldavie et de la Valachie. Cette supposition ne dépassait pas les rêves ambitieux d'Orlof : celui qui avait tant obtenu de la fortune se croyait le droit d'en espérer davantage.
Mais un regard de T impératrice sur un jeune souslieutenant de ses gardes, nommé Wasilikof , fut plus persuasif que les insinuations de ses ministres. Wasilikof était d'une beauté et d'une stature qui rappelaient la jeunesse d'Orlof. Placé sans cesse sous les yeux de Catherine, comme pour nourrir son inclination naissante, par l'ennemi des Orlof, l'astucieux et féroce Baratinsky, le sous - lieutenant fut élevé en peu de jours jusqu'au rang de chambellan intime de l'impératrice. Il parut aux yeux de toutq la cour avoir hérité de tout l'amour dédaigné par Orlof ; mais le génie manquait au nouveau favori pour nourrir la tendresse d'une femme que la beauté seule ne suffisait pas alors à séduire.
Orlof cependant, averti par ses amis d'une faveur qui menaçait d'effacer la sienne, partit sans ordre de Fokzani et accourut à Pétersbourg pour gourmander sa souveraine et pour écraser son rival. Catherine, instruite de son retour et intimidée de ses violences, ordonna de lui refuser l'entrée de la ville, de doubler la garde du palais, et de placer des sentinelles à la porte de l'appartement de Wasilikof. Orlof, arrêté par cet ordre aux portes de la ville, reprit frémissant la route de Gatchina, une de ses maisons de campagne. Le comte Tzernitchef, son ennemi, vint au nom de l'impératrice lui demander la démission de ses
emplois. Il marchanda fièrement son obéissance : on lui en paya le prix par des domaines et par des trésors, et par des pierreries digne d'un satrape du Nord. Le titre de prince de l'empire, une terre de six mille paysans , une vaisselle d'argent somptueuse , une pension de cinq cent mille francs, le décidèrent à voyager quelques années loin de sa patrie. Il alla étonner la France, l'Angleterre, l'Italie par des magnificences qui effaçaient celles des rois, mais qui laissaient d'autant plus lire sur son nom la tache de sang dont il les avait achetées. Le remords commença en lui avec la disgrâce. L'agitation de son âme en présageait l'égarement.