‹ Civilisation et barbarieChapitre 15 sur 38 · RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION DE

Quand la bataille commence, le Tartare pousse un cri terrible , arrive , disparaît et revient comme l'éclair.

Victob Hugo.)

11 a fallu faire toul le chemin que je viens de parcourir pour arriver au point où commence notre drame. Il est inutile de s'arrêter sur le caractère, l'objet et 1 1 fin de la révolution de l'indépendance. Dans toute VA mérique, ils ont été les mêmes, issus d'une même origine : le mouvement des idées européennes. L'Amérique agissait ainsi, parce qu'ainsi avaient agi tous les peuples. Les livres, les événements, tout portait l'Amérique îi s'associer à l'impulsion qu'avaient donnée à la France l'Amérique du Nord et ses propres écrivains ; à l'Espagne, la France et ses livres. Ce qu'il me faut noter pour mon but, c'est que la révolution , excepté dans son symbole extérieur, indépendance du roi, n'était intéressante et intelligible que pour les villes argentines, étrange et sans prestige pour les campagnes. Dans les villes, il y avait des livres, des idées.

FACUNDO QlIROGA.

de l'esprit municipal, des juges, des droits, des lois, de l'éducation, tous les points de contact et d'association que nous avons avec les Européens ; il y avait une base d'organisation incomplète , reculée si l'on veut; mais précisément par cela qu'elle était incomplète, qu'elle n'était pas à la hauteur qu'on savait déjà qu'elle pourrait atteindre, la révolution s'adoptait avec enthousiasme. La révolution était un problème pour les campagnes ; il leur était agréable de se soustraire à l'autorité du roi , en tant que c'était se soustraire à l'autorité. La campagne pastorale ne pouvait voir la question sous un autre aspect. Liberté, responsabilité du pouvoir, toutes les questions que la révolution se proposait de résoudre étaient étrangères à sa manière de vivre, à ses besoins. Mais la révolution lui était utile en ce sens qu'elle allait donner un but et une occupation à cet excès de vie que nous avons indiqué et qui allait ajouter un nouveau centre de réunion plus grand que le cercle si circonscrit dans lequel accouraient journellement les garçons dans toute l'étendue des campagnes

Ces constitutions Spartiates, ces forces physiques si développées, ces dispositions guerrières qui se dissipaient en coups de poignard et en taillades entre soi , ce désœuvrement romain auquel il ne manquait qu'un champ de Mars pour se mettre en exercice actif, cette antipathie pour l'autorité avec laquelle on vivait con- « tinuellement en lutte, tout finissait par se frayer un chemin pour sortir au grand jour, se montrer et se développer.

Les événements révolutionnaires commencèrent

62 F ACtlf DO QllROGA.

donc à Buenos-Ayres et toutes les villes de l'Intérieur répondirent avec décision à l'appel. Les campagnes pastorales s'agitèrent et donnèrent leur adhésion au mouvement, On se mit à former à Buenos-Ayres des armées passablement disciplinées, pour secourir le Pérou et Montevideo où se trouvaient les forces espagnoles commandées par le général Vigodet. Le géné* ral Rondeau (1) mit le siège devant Montevideo avec une armée disciplinée. Artigas, célèbre partisan , prenait part au siège avec quelques milliers de gauchos. Artigas avait été un célébré contrebandier jusqu'en 1804, que les autorités civiles de Buenos-Ayres purent le joindre et le faire servir en qualité de commandant dé la campagne pour appuyer ces mêmes autorités auxquelles il avait jusqu'alors fait la guerre. Si le lecteur n'a pas oublié le baqueano et les qualités générales qui constituent le candidat au commandement de la campagne, il comprendra facilement le caractère et les instincts d'Artigas. Un jour Artigas, avec ses gauchos, se sépare du général Rondeau et lui fait la guerre. La position de celui-ci était celle d'Orlbe assiégeant aujourd'hui Montevideo et faisant face derrière lui à un autre ennemi. L'unique différence consistait en ce qu' Artigas était à la fois ennemi des patriotes et des royalistes. Je ne veux pas entrer dans la vérification dos causes ou prétextes qui ont motivé cette rupture \ je né veux pas non plus lui appliquer quelqu'un des noms consacrés dans le langage poli' tique, parce qu'aucttn ne lui convient. Quand un peuple

(l) V. la noté AA , à la fin dd l'ouvrage.

entre eu révolution, deux intérêts opposés luttent

dans le principe: l'intérêt révolutionnaire et l'intérêt conservateur ; parmi nous, on a désigné les partis qui les soutenaient sous les noms de patriotes et de royalistes. Il est naturel qu'après la victoire la parti triomphant se divise en fractions de modérés et d'exaltés, les uns qui voudraient toutes les conséquences de la révolution, les autres qui voudraient la maintenir dans certaines limites. L'un des caractères des révolutions consiste encore en ce que le parti vaincu primitivement se réorganise et triomphe, grâce à la division des vainqueurs. Mais quand, au milieu d'une révolution , Tune des forces appelées à son secours se détache immédiatement, forme une troisième entité, se montre indifféremment hostile aux deux partis (royaliste ou patriote), cette force qui se sépare est hétérogène ; la société qui la renferme n'a pas connu son existence jusqu'alors, et la révolution seule l'a fait se montrer et se dissoudre.

Tel était l'élément que le célèbre Artigas mettait en mouvement; instrument aveugle, mais plein de vie, d'instincts hostiles îi la civilisation européenne et à toute organisation régulière ; opposé à la monarchie comme à la république, parce que toutes deux émanaient de la ville et possédaient l'ordro et la consécration de l'autorité. Les divers partis des villes policées se servirent de cet instrument, surtout le parti le moins révolutionnaire, jusqu'à ce qu'avec la temps, ceux qui l'appelèrent à leur secours succombèrent, et avec eux la ville, ses idées, sa littérature, ses collèges, ses tribunaux, sa civilisation I

64 FACUNDO QUIROGA.

Ce mouvement spontané des campagnes pastorales fut si ingénu dans ses manifestations primitives, si plein de génie et d'expression dans son esprit et ses tendances, qu'il écrase aujourd'hui la candeur des partis des villes qui l'assimilèrent à leur cause et le baptisèrent des noms politiques qui les divisaient euxmêmes. C'était la même force qui soutenait Artigas dans l'Enlrerios, Lopez à Santa-Fé, Ibarra à Santiago et Facundo dans les Llanos. L'individualisme constituait son essence, le cheval son arme exclusive, l'immense pampa son théâtre. Les hordes de Bédouins, qui importunent aujourd'hui les frontières de l'Algérie par leurs surprises et leurs déprédations, donnent une idée exacte de la montonera argentine dont se sont servis des hommes adroits ou d'insignes malfaiteurs.

La même lutte de la civilisation et de la barbarie, de la ville et du désert, existe aujourd'hui en Afrique; ce sont les mêmes personnages, le même esprit, la même stratégie indisciplinée entre la horde et la montonera. Ce sont des troupes immenses de cavaliers qui errent dans le désert, offrant le combat aux forces disciplinées des villes si elles se sentent en nombre, se dissipant comme des nuées de Cosaques dans toutes les directions si le combat a des chances d'être égal, pourse réunir de nouveau , tomber à l'improviste sur ceux qui dorment, leur enlever leurs chevaux, tuer ceux qui restent en arrière et les partis avancés. Toujours présents, inaccessibles par leur défaut de cohésion , ils sont faibles dans le combat, mais forts et invincibles dans une longue campagne, dans laquelle la force organisée, l'armée finit par succomber, décimée

FACINDO QllROGA.

parles rencontres partielles, les surprises, les fatigues, l'épuisement.

La montonera, telle qu'elle apparut aux premiers jours de la république sous les ordres d'Artigas, a déjà présenté ce caractère de férocité brutale et cet esprit de terreur qu'il était réservé au bandit immortel , à l'estanciero de Buenos-Ayres, de convertir en système de législation appliquée à la société civilisée, pour le présenter, au nom de l'Amérique humiliée, à la contemplation de l'Europe : Rosas n'a rien inventé ; son talent n'a consisté qu'à copier ses prédécesseurs et faire des instincts brutaux des masses ignorantes un système froidement médité et coordonné. La lanière de peau coupée au colonel Maciel et dont Rosas s'est fait pour son cheval une entrave qu'ont vue les agents étrangers a ses antécédents chez Artigas et d'autres partisans barbares, tartares. La montonera d'Artigas cousait ses ennemis dans un morceau de cuir frais et les abandonnait ainsi dans la campagne. Le lecteur suppléera à toutes les horreurs de cette mort lente. En 1836, ce châtiment s'est répété sur un colonel de l'armée. L'exécution au moyen du couteau (degollando) r au lieu de fusiller, est un instinct de bourreau dont Rosas a su se servir pour donner encore à la mort des formes gauchos et à l'assassin d'horribles plaisirs, surtout pour changer les formes légales et admises dans les sociétés civilisées contre d'autres qu'il appelle américaines, et au nom desquelles il invite l'Amérique à se lever pour sa défense, quand les souffrances du Brésil, du Paraguay, de l'Uruguay, invoquent l'alliance des pouvoirs européens pour les aider à se délivrer de

FACUBUQ QLÎJRQGA.

eu cannibale qui les envahit déjà ayee m bardes s*Br guinaires. Il est impossible de conserver la tranquillité d'esprit nécessaire à la recherche dp la vérité historique, quand pu trouve à chaque instant l'idée qu'il 9 pu si longtemps tromper l'Amérique et l'Europe ave? un système d'assassinats et de cruautés seulement tq T lérables dans Ashanty ou le Dahomey, dans rifUérieui de l'Afrique!

Tel est lp caractère que présente la mPPtPIwa dô* son apparition, genre singulier de guerre et «le jugement qui n'a d'antécédents que chez les peuples de l Asie qui habitent les plaines, et qui a dû se cpufondre avec les habitudes, les idées et les coutumes des villes argentines qui étaient, comme toutes les villes» amér{r caines, une continuation de l'Europe et (Je l'Espagne. La montonera ne peut s'expliquer qu'en examinant l'orgar nisalion intime de la spçiété dout elle procède. A^tigas, baqueano, contrebandier, c'est-à-dire faisant la guerre à la société civilisée, à la ville, commandant de campagne par transaction , partisan chef de masses à cheval, est le même type qui va se reproduisant avec de légères variations dans chaque commandant de campagne qui est arrivé à 6e faire chef de parti. Comotf toutes les guerres civiles dans lesquelles de profondes dissemblances d'éducation, de croyances et d'objets, divisent les partis, la guerre intérieure de la république argentine a été longue, obstinée, jusqu'à ce qu'un des éléments ait vaincu. La guerre de la révolution argentine a été double : 1° guerre df s villes initiées à la civilisation européenne contre les Espagneli» afin de dilater cette civilisatipn ; 3° guerre des garti-

$w$ contre lw Tilles, afin de s* délivrer de toute sujé- Uop civile et de déployer son caractère ai sa Uftine pour la çivUjsatiQn. Les villes triomphent des Espagnols et le* campagnes des yilles« VqU& pomment s'explique l'énigme de la révolution argentine , dont Je premier «mp a été tiré en 1810 et dent ou n'a pas encore pnlepdq le dernier*

Je n'entrerai pas dans tons lps détails que demande ce fait : la lutte est PlBS 09 moins longue; quelques ailles succombent d'abord , d'autres ensuite. La vie de

F^cppdQ Quiroga me fennitr» l'oçpaslon de le* déver iqpper. ce qu'il me faut montrer pour le moment, c'est qu'avec le triomphe de ces partions, toute forme r4r

nie, même comme en usaient les Espagne!** a disparu

d'ope manière partielle, mai* eu s'acheminent visiblement Yera sa destruction, Les peuples pu masse ne sont pas capables de comparer distinctement quelques époque» aveu d'autres; le moment présent est pour eux le I seul sur lequel s'étendent leurs vues ; c'est ainsi que personne n'a jusque présent observé la destruction des villes et leur déMdenpe, de même qqe Ton ne Rréroit pas la barbarie totale vers laquelle marchent visiblement les peuples de l'intérieur.

Buenos- Ayres est si puissante en éléments de civilisation européenne, qu'elle finira par élever Rosîis et contenir ses instincts barbares et sanguinaires, Le poste élevé qu'il occupe , les relations avec les gouvernements européens, la nécessité dans laquelle il s'est vu de respecter les étrangers, celle de mentir par la

presse pour nier les atrocités ot'H a eommises afin d'échapper i la réprobation universelle qui le peur-

FACINDO QLIROGA.

suit, tout enfin contribuera à contenir ses excès, comme on réprouve déjà, sans que cela empêche que Buenos-Ayres devienne, comme la Havane, le pays le plus riche d'Amérique, mais aussi le plus subjugué et le plus dégradé.

Il y a déjà quatre villes qui ont été annulées par la domination des partisans qui soutiennent aujourd'hui Rosas, savoir : Santa-Fé , Santiago del Estero , San- Luis et la Rioja. Santa-Fé, située au confluent du Parana et d'une autre rivière navigable, est un des points les plus favorisés de l'Amérique, et ne compte certainement pas aujourd'hui 2,000 âmes; San-Luis, capitale d'une province de 50,000 habitants, où il n'y a d'autre ville que la capitale, n'en a pas 1,500.

Pour faire sentir la ruine et la décadence de la civilisation et les progrès rapides que fait la barbarie à l'intérieur , il me faut prendre deux villes, Tune déjà annulée, l'autre s'acheminant vers la barbarie sans le sentir : la Rioja et San-Juan. La Rioja n'a jamais été avant une ville de premier ordre ; mais comparée à son état présent, elle serait méconnaissable même pour ceux qui y sont nés. Au commencement de la révolution de 1810, elle comptait un grand nombre de capitalistes et de personnages remarquables qui ont figuré d'une manière distinguée dans les armes, ie barreau, la tribune et la chaire C'est de la Rioja que sont sortis le docteur Castro, célèbre canoniste, député au congrès de Tucuman; le général Davila, qui délivra Copiapo du pouvoir des Espagnols en 1817; le général Ocampo, président de Charcas ; le docteur D. Gabriel Ocampo, l'un des plus célèbres avocats du

FACUXDO QUIROGA. 69

forum argentin, et un grand nombre d'avocats du nom d'Ocampo, Davila et Garcia , qui existent aujourd'hui disséminés sur le territoire chilien, comme plusieurs ministres de lumière parmi lesquels on compte le docteur Gordillo, résidant au Buasco.

Pour qu'une province ait pu produire à une certaine époque tant d'hommes illustres ou éinincnts, il faut que les lumières aient été répandues sur un grand nombre d'individus et respectées et recherchées avec ardeur. S'il en était ainsi dans les premiers jours de la révolution , quel devrait être l'accroissement de lumières, de richesses et de population qui devrait se remarquer aujourd'hui , si un affreux retour vers la barbarie n'avait pas empêché ce pauvre peuple de continuer à se développer? Quelle est la ville du Chili, quelque petite qu'elle soit, qui ne puisse compter tes progrès qu'elle a faits en dix ans, soit en illustration, soit en accroissement de richesses et d'ornements, sans en exclure celles qu'ont ravagées les tremblements de terre ?

Eh bien ! voyons l'état de la Rioja, suivant les so lotions données à l'un des nombreux interrogatoires que j'ai envoyés pour connaître à fond les faits sur lesquels je fonde mes théories. C'est une personne respectable qui parle ; elle ignore probablement dans Çael but j'interroge ses souvenirs récents, puisqu'elle n'a laissé la Rioja qu'il y a quatre mois (1).

t (1) Le docteur D. Manuel Ignacio Castro Barros, chanoine de église de Cordova.

FÀCUNDO QUIROGA.

1° Quel est le chiffre approximatif de la population

actuelle de la Rioja?

À peine 1,500 âmes; on dit qu'il n'y a que quinze jeunes gens résidant dans la ville.

2° Combien y a-t-il de citoyens notables y résidant?

Dans la ville, il y en a six ou huit.

3° Combien y a-t-il d'avocats ayant leur élude ouverte?

Aucun.

k Q Combien y a-t-il de médecins pour soigner les

malades?

Aucun.

5° Combien y a-t-il de juges (jueces letrados)? Aucun.

6° Combien d'habitants portent l'habit?

Aucun.

7° Combien y a-t-il d'étudiants de la Rioja à Cordoba ou Buenos-Ayres?

Je n'en connais qu'un.

8° Combien y a-t-il d'écoles et d'enfants qui las fréquentent?

11 n'y en a pas.

9° Y a-t-il quelque établissement public de charité ?

Aucun, pas plus que d'école primaire. Le seul religieux franciscain qu'il y ait dans le couvent garde quelques enfauts.

10° Combien y a-t-il de temples en ruines?

Cinq; il n'y a que la Matriz (1) qui soit en bon état.

(l) Le temple de la mère de Dieu, laquelle dit désignée en espagnol par le nom de Matriz.

FAGIKDO QLIRUCA.

M Bâtit-onde nouvelles maisons?

Aucune ; on ne répare pas celles qui tombent. 12° Démolit-on celles qui existent?

Presque toutes.

13° Combien s'y est-il ordonné de prêtres?

Deux seulement dans la ville : l'un est curé de la paroisse* l'autre religieux de Catamarca.

Dans la province, il y en a quatre.

14° Y a-t-il de grandes fortunes de 50,000 piastres? Combien y en a-t-il de 20,000?

Aucune ; tout le monde est très-pauvre.

15° La population a-t-elle augmenté ou diminué?

Elle a diminué de moité.

16° Règne-t-il parmi les habitants quelque sentiment prédominant de terreur?

Beaucoup* On craint de parler même de choses indifférentes,

17° La monnaie qui se frappe est-elle de bon ftloi?

Celle de la province est fausse*

Les faits parlent ici dans toute leur sévérité triste et épouvantable. L'histoire des conquêtes des mahométans sur la Grèce présente seule des exemples d'une barbarie, d'une destruction aussi rapide. Et ceh arrive en Amérique au xix e siècle! ! ! Voilà l'ouvrage de vingt ans! Ce que je viens de dire de la Rioja s'applique exactement à Santa-Fé, à San-Luis, à Santiago del Estera, squelettes de villes, petits villages décrépits et dévastés. A San-Luis, il y a dix ans qu'il n'y a qu'un seul prêtre, qu'il n'y a pas d'école ni personne qui porte habiL Mais nous allons juger par San-Juart du sort des villes qui ont échappé à la destruction,

FACINDO QLIROttA.

mais qui s'acheminent insensiblement vers la barbarie, San-Juan est une province exclusivement agricole et commerçante. Son manque de campagne l a exemptée longtemps de la domination des partisans. Quel que fût le parti dominant, gouverneur et employés se prirent dans la partie éclairée de la population jusqu'en 1833, époque à laquelle Facundo Quiroga donna le gouvernement à un homme commun. Celui-ci, ne pouvant se soustraire à l'influence des coutumes civilisées qui prévalaient en dépit du pouvoir, s'abandonna à la direction de la partie civilisée, jusqu'à ce qu'il fût vaincu par Brizuela, chef des Riojanos (habitants delà Rioja) , et remplacé par le général Benavides, qui conserve le pouvoir depuis neuf ans, non pas comme une magistrature périodique, mais comme propriété. La population de San-Juan s'est accrue à cause des progrès de l'agriculture et de l'émigration de la Rioja et de San -Luis, qui fuit la famine et la misère. Ses édifices ont augmenté sensiblement, ce qui prouve toute la richesse de ces pays et les progrès qu'ils pourraient faire, si le gouvernement avait soin de répandre l'instruction et la culture, seuls moyens d'élever un peuple.

Le despotisme de Benavides est doux et pacifiquece qui maintient le calme et la tranquillité dans les esprits. C'est le seul partisan de Rosas qui ne se soit pas souillé de sang; mais l'influence barbare du système actuel ne s'en fait pas moins sentir.

Sur une population de 40,000 habitants réunis dans une ville, il n'y a pas aujourd'hui un seul avocat né dans le pays.

FACl.NDO QU1ROGÀ. 75

Tous les tribunaux sont gérés par des hommes qui n'ont pas la plus légère connaissance du droit , et qui sont nuls dans toute l'extension du mot. H n'y a aucun établissement d'instruction publique. Une pension de demoiselles a été fermée en 1840; trois collèges pour les jeunes gens ont été successivement ouverts et fermés de 1840 à 1843 , par l'indifférence et même l'hostilité du gouvernement.

Il n y a que trois jeunes gens qui font leur éducation eu dehors de la province.

H n'y a qu'un médecin de San-Juan.

Il n'y a pas trois jeunes 'gens connaissant l'anglais ni quatre parlant français.

U n'y en a qu'un qui ait suivi des cours de mathématiques.

Il n'y a qu'un jeune homme possédant une instruction digne d'un peuple civilisé, M. Rawson, déjà distingué par ses talents extraordinaires. Son père est Nord-Américain ; et c'est à cela qu'il doit d'avoir reçu de l'éducation.

H n'y a pas dix citoyens qui sachent autre chose que lire et écrire.

Il n'y a pas un militaire qui ait servi dans les armées de ligne hors de la république (1).

(1) Depuis 1845 que ce livre est écrit jusqu'à aujourd'hui (1851), H y a eu dans la province de San-Juan une réaction salutaire. Il > a aujourd'hui un collège d'hommes et une pension de demoiselles; et l'hunorable junte des représentants vient de déclarer ' instruction primaire pour les deux sexes institution publique de •a province. Plus de vingt jeunes gens étudient à Buenos-Ayres , *<'ordova et au Chili , pour embrasser la carrière d'avocat ou de

FACIMK) QliIROGA.

Peut-on croire qu'une telle médiocrité soit naturelle à une ville de l'intérieur ? Non ! La tradition est là pour prouver le contraire. Vingt ans ans avant, San- Juan était l'un des endroits les plus civilisés de l'intérieur, et que ne doivent pas être la décadence et la prostration d'une ville américaine pour aller chercher ses époques brillantes vingt ans avant le moment présent?

En 1831, deux cents citoyens chefs de famille, jeunes, lettrés, avocats, militaires, etc., émigrèreot au Chili. Copiapo, Coquimbo, Valparaiso, et le reste de la république sont encore pleins de ces nobles proscrits, les uns capitalistes, les autres exploitant les mines avec intelligence, beaucoup commerçants et . fabricants, plusieurs avocats et médecins. De même que dans la dispersion de Babylone, ils n'ont pas revu ! la terre promise. Une autre émigration est partie aussi en 1840, pour ne pas revenir.

San-Juan avait été jusqu'alors assez riche en hommes civilisés pour donner au célèbre congrès du Tucuman (1) un président de la capacité et à la hauteur du célèbre docteur Laprida , qui mourut plus tard assassiné par les Aldaos (2) ; un prieur à la Recoleta Dorai-

médecin. La musique et le dessin se sont généralisés notablement dans les deux sexes ; et les artisans et autres classes de la société portent avec plaisir le paletot, la redingote, ce qui indique dans l'esprit public une bonne direction pour l'amélioration des conditions. Les hommes d'action ont été annulés par le temps et leur propre ineptie, parce que le gouvernement s'est vu obligé de mettre aux emplois des personnes d'esprit qui , sans être sauvages , avaient en aversion la violence et l'asservissement.

(1) V. la note BB , à la lin de l'ouvrage.

(2) V. la note CC , à la fin de l'ouvrage.

FACirSDO QLiaOGA.

nica du Chili , dans le savant et distingué patriote Oro, depuis évêque de San-Juan ; un illustre patriote don Ignacio de la Rosa, qui prépara avec San-Martin l'expédition du Chili et sema dans son pays les germes d'égalité de classes promise par la révolution; un ministre au gouverment de Rivadavia; un ministre à la légation Argentine dans Domingo Oro , dont les talents diplomatiques ne sont pas appréciés à leur juste valeur; un député au congrès de 1826 (1) dans l'illustre prêtre Vera ; un député à la convention de Santa-Fé (2) dans le prêtre Oro , orateur remarquable ; un autre à celle de Cordoba (3) , dans D. Rucedindo Rojo, aussi éminent par ses talents et son génie industriel que par sa grande instruction; un militaire à l'armée, entre autres dans le colonel Rojo , qui a sauvé deux provinces en étouffant les séditions par sa fermeté, et dont le général Paz, juge compétent dans la matière, disait qu'Userait un des premiers généraux de la république. San-Juan possédait alors un théâtre et une compagnie permanente d'acteurs. Il j a encore des restes de six ou sept bibliothèques particulières, dans lesquelles étaient réunis les principaux ouvrages du xvnr siècle et les traductions des meilleurs auteurs grecs et latins. Jusqu'en 1836, je n'ai pas eu d'autre instruction que celle que me purent fournir ces bibliothèques, riches quoique tronquées. San-Juan était si riche en hommes de lumières en 1835, que la chambre des représen-

(0 V. la note DD , à la fin de l'ouvrage.

(?) V. la note EE , à la fin de l'ouvrage .

(3) V. la note FF, à la fin de l'ouvrage.

lAClNDO QLIROGA

tants comptait six orateurs remarquables. Que les misérables paysans qui déshonorent aujourd'hui (1845) la chambre des représentants de San-Juan, dans l'enceinte de laquelle se sont fait entendre des discours si éloquents et des pensées si élevées, secouent la poussière des actes de ces temps, et qu'ils fuient de honte de profaner par leurs diatribes cet auguste sanctuaire!!!

Les fonctions déjuges, de ministres étaient remplies par des hommes lettrés, et il en restait assez pour défendre les intérêts des parties. Le raffinement des mœurs et coutumes , le culte des lettres , les grandes entreprises commerciales, l'esprit public dont étaient animés les habitants, tout annonçait à l'étranger rexistence d'une société civilisée qui s'acheminait rapidement vers un rang distingué ; aussi les presses de Londres répandaient-elles en Europe, en des termes bien honorables pour l'Amérique , que : « San » Juan manifeste les meilleures dispositions pour » faire des progrès en civilisation : aujourd'hui, » on considère cette ville comme venant immédiate- » ment après Buenos-Ayres dans la marche de la ré- » forme sociale : il s'y est adopté plusieurs institutions » nouvellement établies à Buenos-Ayres en propor- » tion relative, et les Sanjuaninos (habitants de San- » Juan) ont fait des progrès extraordinaires dans la » réforme ecclésiastique , en incorporant tous les ré- » guliers au clergé séculier, et abolissant leurs cou- » vents. »

Mais ce qui donnera une idée plus complète de la civilisation de ce temps, c'est l'état de renseignement

FACIADO QUROCiA. 77

primaire. Aucun endroit de la république argentine ne s'est appliqué plus que San-Juan à la propager, et aucun n'a obtenu de résultats plus complets. Le gouvernement, mécontent de la capacité des hommes de la province pour remplir une charge si importante, demanda, en 1815, à Buenos-Ayres quelqu'un qui unît beaucoup de moralité à une instruction compétente. Les Rodriguez , trois frères dignes d'entrer dans les premières familles, vinrent à San-Juan, et s'y marièrent, tels étaient leur mérite et la distinction qu'on leur accordait. Moi qui fais aujourd'hui profession de l'enseignement primaire, qui ai étudié la matière, je puis dire que s'il s'est réalisé quelquefois en Amérique quelque chose de semblable aux fameuses écoles hollandaises décrites par M. Cousin, c'est à San-Juan. l'éducation morale et religieuse était peut-être supérieure à l'instruction élémentaire qui s'y donnait ; et je n'attribue pas le peu de crimes qui se sont commis à San-Juan , ainsi que la conduite modérée de Benavides, à d'autres causes qu'à l'éducation qu'il reçut, ainsi que la plupart des Sanjuaninos , dans cette fameuse école où les principes de la morale s'inculpaient aux élèves avec une sollicitude toute spéciale. Si ces pages tombent dans les mains de D. Ignacio et D. Roque Rodriguez, qu'ils reçoivent ce faible hommage que je crois dû aux services éminents rendus par eux, conjointement avec leur frère D. José, à la civilisation et la moralité d'un peuple entier (1).

(l) On trouve des détails sur le système et l'organisation de cet établissement d'éducation publique dans YÉducation popu-

1 ACIM)0 Ql'IROGA.

Voilà l'histoire des villes argentines. Le niveau de la barbarie pèse maintenant sur toutes. Elles ont toutes des gloires, de la civilisation et des notabilités passées à revendiquer. Les mœurs sauvages de l'intérieur ont pénétré au cœur de Buenos-Ayres. De 1810 à 1840, les provinces qui renfermaient dans leurs villes tant de civilisation, ont été trop barbares cependant pour détruire par leur impulsion l'œuvre colossale de la révolution de l'indépendance. Maintenant qu'elles n'ont plus rien de ce qu'elles possédaient en hommes, en lumières et en institutions, que vont-elles devenir? L'ignorance et la pauvreté, qui en sont la conséquence, plauent comme des oiseaux de proie sur les villes de l'intérieur pour dévorer leur proie, pour en faire des champs, des estancias. Buenos-Ayres peut redevenir ce qu'elle a été, parce que la civilisation européenne y est si forte, qu'elle doit se soutenir en dépit du gouvernement. Mais dans les provinces, sur quoi s'appuiera-t-elle ? Deux siècles ne suffiront pas pour les ramener dans la voie qu'elles ont abandonnée, depuis que la génération présente élève ses fils dans la barbarie où elle est tombée elle-même. Et si maintenant on nous demande pourquoi nous combattons, nous répondrons que c'est pour rendre aux villes leur vie propre.

laite , travail spécial consacré à cette matière et fruit d'un voyage en Europe et aux États-Unis , exécuté par ordre du gouvernement chilien.

FACUNDO QUIROf.A. "9

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