‹ Civilisation et barbarieChapitre 14 sur 38 · ASSOCIATION DR LA PULPERIA · texte numérisé non relu

ASSOCIATION DR LA PULPERIA

Le gaucho vil de privations ; mais son luie est la liberté. Fier d'une indépendance sans bornes, ses sentiments , sauvages comme sa vie , sont pourtant nobles et bons.

( Hbâd.)

Dans le premier chapitre nous avons laissé le campagnard argentin au moment où il est arrivé à l'âge viril , tel que l'ont formé la nature et le manque d'une vraie société. Nous l'avons vu homme , libre de tout besoin , de toute sujétion , sans idées de gouvernement, parce que tout ordre régulier et systématique lui est de tout point impossible. Avec ces habitudes d'incurie, d'indépendance, il va entrer dans une autre phase de la vie champêtre qui , quoique vulgaire, est le point de départ de tous les grands événements qui seront développés plus loin. Qu'on n'oublie pas que je parle de

(1) V. la note U , à la fin de l'ouvrage.

FACWDO Ql'IROGA.

peuples essentiellement pasteurs et que, parmi eux , je.prends les physionomies fondamentales, laissant de côté les modifications accidentelles qu'ils présentent , pour indiquer en leur temps les effets particuliers. Je parle de la réunion des estancias qui, distribuées de quatre en quatre lieues , plus ou moins , couvrent la superficie d'une province

Les campagnes agricoles divisent et disséminent aussi la société, mais sur une échelle très-réduite ; un laboureur en avoisine un autre, et les outils du labourage, la multitude d'instruments, de bêtes, etc., la variété des produits et les arts divers que l'agriculture appelle à son aide, établissent des relations nécessaires entre les habitants d'une même vallée et rendent indispensable un rudiment de bourg pour servir de centre. D'un autre côté, les soins et les travaux que le labourage exige demandent un tel nombre de bras, que l'oisiveté devient impossible, et que les jeunes hommes se voient contraints à demeurer dans l'enceinte de la propriété. Tout le contraire a Heu dans la singulière association de nos pays. Les limites de la propriété ne sont pas marquées; plus les troupeaux sont nombreux, moins ils demandent de bras; la femme se charge de tous les soins domestiques et industriels, l'homme reste oisif, sans plaisirs, sans idées, sans travail forcé; le foyer domestique l'ennuie, le chasse, disons-le. Il faut donc une société factice pour remédier à cette désoccupation normale. L'habitude d'aller à cheval, contractée depuis l'enfonce, est un nouveau stimulant pour abandonner la maison. Les enfants doivent, au lever du soleil, faire sortir les chevaui dans la cour, et tous

FACUNDO QUÎHOGA. 51

les garçons, jusqu'au plus petit, sellent le leur alors même qu'ils ne savent que faire, Le cheval est une partie intégrante de l'Argentin de la campagne; il est pour lui ce qu'est la cravate pour les hommes qui vivent dans les villes. En 1841, un nommé Chaco, chef des plaines, émigra au Chili. Comment vas-tu, ami V lui demanda quelqu'un, Comme je vais, répondit-il avec un accent de douleur et de tristesse , je vais au Chili et à pied ! Le gaucho argentin peut seul apprécier toutes les angoisses , tous les chagrins qu'expriment ces deux phrases Ici recommence à apparaître la vie arabe, tartare; les paroles suivantes de Yictor Hugo paraissent écrites dans les pampas : a II ne pourrait » combattre à pied, il ne fait qu'une seule personne » avec son cheval; il vit à cheval, traite, achète, vend » à cheval, boit, mange, dort et rêve à cheval (1). »

Les garçons sortent ensuite sans savoir positivement où ils vont ; un tour aux troupeaux, une visite à une portée, la recherche d'un cheval de prédilection emploient une partie du jour ; le reste est absorbé par la réunion dans un cabaret ou pulperia. C'est là qu'accourent un certain nombre d'habitants des environs ; là se donnent et s'apprennent les nouvelles sur les aoi^ maux égarés ; on trace sur le sable la marque des trou*peaux, on apprend où chasse le tigre, où se sont aperçues les traees du lion; là on arrête les courses, on reconnaît les meilleurs chevaux; là enfin se trouve le chanteur, là ou fraternise par la circulation de la coupe et les prodigalités de ceu* qui possèdent.

(1) V, la note V, à la fln ds l'ouvra^

52 FACUNDO QU1ROGA.

Dans cette vie sans émotions, le jeu secoue les esprits énervés, la liqueur enflamme les imaginations endormies. Cette réunion accidentelle de tous les jours forme, par sa répétition , une société plus étroite que celle d'où part chaque individu ; et dans cette assemblée sans but public, sans intérêt social, commencent à germer les rudiments des réputations qui , plus tard et à la longue , apparaîtront sur la scène politique, et voici comment :

Le gaucho estime par-dessus toutes choses la force physique, l'adresse à manier le cheval et le courage. Cette réunion, ce club journalier, est un véritable cirque olympique, dans lequel s'essayent et s'éprouvent les degrés de perfection de chacun Le gaucho marche armé du couteau qu'il a hérité des Espagnols; cette particularité de .la péninsule, ce cri caractéristique de Sarragosse : « Guerre au couteau (1) ! » est ici plus vrai qu'en Espagne; le couteau est en même temps une arme et un instrument qui sert pour toutes les occupations; le gaucho ne peut vivre sans lui ; c'est comme la trompe pour l'éléphant : son bras, sa main , son doigt, son tout. En même temps que cavalier, il se pique d'être brave ; et le couteau brille à chaque moment en décrivant des cercles dans l'air à la moindre provocation, même sans provocation, sans autre excitant que l'envie de se mesurer avec un inconnu ; il joue aux coups de couteau comme il jouerait aux dés. Ces habitudes de batailler entrent si profondément dans la vie intime du gaucho argentin , que les couteaux ont

(1) V. la note X , à la An de l'ouvrage.

FACINDO Ql'IROGA.

créé un sentiment d'honneur et une escrime qui garantissent la vie. L'homme du peuple des autres pays prend le couteau pour tuer et tue. Le gaucho argentin le dégaine pour combattre et blesse seulement. 11 faut qu'il soit très-ivre, qu'il possède des instincts véritablement méchants ou un profond ressentiment , pour qu'il attente à la vie de son adversaire. Son but esf seulement de le marquer, de lui faire une taillade à la face et de lui laisser un signe indélébile ; aussi rencontre-t-on les gauchos pleins de cicatrices qui sont rarement profondes; le combat a lieu pour briller, pour la gloire de la victoire, par amour de la réputation. In large cercle se forme autour des combattants et les yeux suivent avec passion et avidité le scintillement des poignards, qui ne cessent de s'agiter un moment. Quand le sang coule à torrents, les spectateurs se croient obligés par conscience de les séparer. S'il arrive une disgrâce (mort), les sympathies sont pour celui qui s'en est rendu coupable ; le meilleur cheval lui sert pour se sauver dans de lointains parages, et il y est reçu avec respect et compassion. Si la justice l'atleint , il n'est pas rare qu'il fasse face; et s'il se précipite sur les soldats (si corre à la partidà) , il acquiert dès lors une réputation qui se répand dans une vaste étendue. Le temps passe, le juge a été changé, et il peut alors se présenter dans son village sans qu'il soit procédé à des perquisitions ultérieures : il est absous. Tuer est un malheur, à moins que le fait ne se répète tant de fois que le contact de l'assassin inspire de l'horreur.

L'estanciero Jean-Manuel Rosas, avant d'être un

FACINDO QLIKOGA

homme politique, avait fait de sa demeure une espèce d'asile pour les homicides, sans jamais consentir à ce qu'un voleur entrât à son service. Cette préférence s'expliquerait facilement par sa qualité de gaucho propriétaire, si , plus tard , sa conduite n'eût pas révélé des affinités qui ont rempli le monde d'épouvante. Pour ce qui est des jeux d'équitation , il suffirait d'indiquer un des nombreux auxquels ils s'exercent, pour juger de l'audace qu'il faut pour s'y adonner. Un gaucho passe h bride abattue devant un de ses compagnons; l'un d'eux lui lance les bolas qui emmenottent le cheval au plus fort de sa course. Du tourbillon de poussière qu'ils soulèvent en tombant, on voit sortir le cavalier courant , suivi du cheval que l'impulsion de la course interrompue fait avancer en obéissant aux lois de la physique. On joue la vie dans ces passe-temps, et souvent on la perd. Aujourd'hui même Rosas ne peut s'abstenir de ces plaisirs ; il court sur deux chevaux et enlève du sol un poids lourd dans la rapidité de sa course. Croirait-on que ces prouesses, l'audace et l'adresse dans le maniement du cheval , sont les bases des grandes illustrations qui ont rempli de leur nom la république argentine et changé la face du pays? Rien n'ost plus vrai cependant. Il n'est pas dans mes intentions de persuader à mes lecteurs que l'assassinat, le crime ont toujours été un moyen d'avancer; il y a des milliers de braves qui sont restés d'obscurs ban» dits, mais des centaines ont dû leur position à ces actes. Dans toutes les sociétés despotiques, les grandes qualités de la nature vont se perdre dans le crime ; le génie romain qui conquit le monde est aujourd hui la

FÀCUÎfDO QUIROGA. 55

(erreur des Marais Pontins; et les Zumalacarreguy et les Mina espagnols se rencontrent par centaines dans la Sierra-Leona. 11 faut que l'homme développe ses forces, sa capacité et son ambition ; et quand les moyens légitimes lui manquent , il se forge lui-même un monde avec sa moralité et ses lois îi part, et il se complaît fi montrer qu'il y était né Alexandre ou César.

Dans cette société où la culture de l'esprit est inutile et impossible , où les affaires municipales n'existent pas, où la chose publique est une parole sans signification , parce qu'il n'y a pas de vie publique, l'homme éminemment doué fait ses efforts pour se produire et adopte pour cela les moyens et les voies qu'il trouve. Le gaucho sera un malfaiteur ou un chef, selon la direction que les affaires prendront au moment où il est arrivé à se faire remarquer.

Des habitudes de ce genre requièrent de vigoureux moyens de répression; et pour réprimer des individus endurcis, il faut des juges plus endurcis encore. Ce que j'ai dit au commencement du capataz des char relies s'applique exactement au juge de la campagne. Avant toutes choses, il doit avoir du courage; la terteur de son nom est plus puissante que les châtiments qu'il applique. Le juge est naturellement quelque individu célèbre des temps passés que l'âge et la famille ont appelé à une vie régulière, Bien entendu que la justice qu'il rend est en tout point arbitraire 5 il a pour guides sa conscience et ses passions, et ses sentences sont sans appel. 11 y a des juges qui le sont pour la vie et qui laissent une mémoire respectée. Cependant la connaissance de ces moyens d'exécution, l'arbitraire

56 FACUNDO QUIBOGA.

des peines donnent au peuple sur la puissance de l'autorité des idées qui produiront plus tard leurs effets. Le juge se fait obéir par sa réputation d'audace terrible, par son autorité, ses jugements sans forme, sans sentence, son : moi, je l'ordonne et ses châtiments inventés par lui-même. De ce désordre , peut-être inévitable pour longtemps, il résulte que le chef qui, dans les révoltes, arrive à s'élever, possède sans contradictions, et sans que ses sectaires doutent de lui , le pouvoir terrible et sans limites que Ton ne trouve aujourd'hui que chez les peuples de l'Asie. Le chef argentin est un Mahomet qui pourrait, à son caprice, changer la religion dominante et en forger une nouvelle. Il possède tous les pouvoirs : son injustice est un malheur pour sa victime, mais non un abus de sa part, parce que lui peut être injuste ; plus encore, il doit être in juste par nécessité, il Ta toujours été.

Ce que j'ai dit du juge est applicable au commandant de la campagne. Celui-ci est un personnage de plus grande importance que le premier et dans lequel doivent se réunir à un plus haut degré les qualités et les antécédents que nous avons reconnus au juge* Une circonstance nouvelle aggrave le mal, loin de le diminuer. Le gouvernement des villes donne le titre de commandant de la campagne ; mais comme la ville est faible dans les champs, sans influence et sans partisans déclarés, le gouvernement choisit les hommes qui inspirent aux campagnes le plus de craintes, pour leur confier cet emploi et tenir celles-là plus facilement dans l'obéissance : ce mode de conduite est commun aux gouvernements faibles, qui écartent ainsi

FACUNDO QlIROiiÀ.

ri 7

le mal pour le moment présent, pour qu'il se produise plus tard sur de plus grandes dimensions. C'est ainsi que le gouvernement papal fait des transactions avec les bandits en leur donnant un emploi à Rome, stimulant ainsi le brigandage et se créant un avenir sans crainte ; ainsi la Turquie concédait à Méhémet- Ali Fiuvestiture du pachalick d'Égypte, pour pouvoir plus tard le reconnaître comme roi héréditaire, à condition qu'il ne détrônerait pas le sultan (1). Il est singulier que tous les chefs de la révolution argentine ont été commandants de campagne : Lopez et Ibarra, Artigas et Guenes, Facundo Quiroga et Rosas; c'est le point de départ de toutes les ambitions. Quand Rosas se fut emparé de la ville, il extermina tous les commandants qui l'avaient élevé et abandonna cette charge influente à des hommes vulgaires, pour qu'ils ne puissent suivre le chemin par lequel il était arrivé. Pajarito, Celarrayan, Arbolito, Pancho le Camus, Mo- Una étaient tous des bandits investis du titre de commandant et dont Rosas purgea le pays.

Je donne une si grande importance à ces détails, parce qu'ils serviront à expliquer tous nos phénomènes sociaux et ta révolution qui a eu lieu dans la république argentine, révolution qui a été dénaturée par les mots du dictionnaire civil, qui la défigurent et la cachent en créant de fausses idées, de même que les Espagnols, débarquant en Amérique, donnaient un nom européen à un animal nouveau qu'ils rencontraient, saluant du nom de lion, qui présente à l'es-

(i) V. la note Y , à a lin de l'ouvrage.

FACINDO QUIROGA.

prit la générosité et la force du roi des animaux , un misérable chat qui s'appelle puma et qui fuit à la vue des chiens, et du nom de tigre le jaguar de nos bois.

Quelque vils et méprisables que paraissent les fondements que je veux donner à la guerre civile, l'évidence viendra montrer plus tard combien ils sont solides et indestructibles La vie des campagnes argentines , telle que je l'ai montrée , n'est pas un accident ordinaire ; c'est un ordre de choses, un système d'association caractéristique, unique, à mon avis, dans le monde, et lui seul suffit pour expliquer toute notre révolution. Il y avait dans la république argentine deux sociétés distinctes, rivales et incompatibles, deux civilisations séparées : l'une hispano-américaine civilisée, l'autre barbare, américaine et presque indigène La révolution des villes allait seulement servir de motif, de mobile pour que ces deux manières distinctes d'être d'un peuple se plaçassent en présence Tune de l'autre, en vinssent aux prises, et qu'enfin, après de longues années de luttes, l'une d'elles absorbât l'autre. La révolution de 1810 porta de tous les côtés le mouvement et le bruit des armes. La vie publique qui, jusqu'à ce jour, avait manqué à cette association arabe, romaine, pénétra dans les ventas (1), et le mouvement révolutionnaire amena à la fin l'association guerrière de la montonera (2) provinciale, fille légitime de la venta et de l'estancia, ennemie de la ville et de l'armée et patriote de la révolution

(1) V. la note Z , à la fin de l'ouvrage.

(2) V. la note S, à la fin de l'ouvrage.

FACl'KDO QtlROGA. 59

A mesure que se dérouleront les événements, nous. Ferrons les montoneras des provinces, avec leurs partisans (caudillos) à leur tête; en dernier lieu, nous verrons dans Facundo Quiroga, triomphant dans toute la campagne sur les villes et les dominant dans leur esprit, leur gouverneinenl, leur civilisation, se former enfin le gouvernement central unitaire, despotique de Festanciero D. Juan-Manuel Rosas, qui plante dans Buenos-A yres policée le couteau du gaucho et détruit l'œuvre des siècles : la civilisation, les lois et la liberté.

KO

FÀCUNDO QlIROGA.

Page 1