LE COMMANDANT DE LA CAMPAGNE
Dans un document qui remonte jusqu'à Tannée 1560, j'ai vu consigné le nom de Mendoza de la vallée de la Rioja. Mais la Rioja actuelle est une province argentine qui est au nord de San-Juan , dont la séparent plusieurs chemins (travesias), quoique interrompus par des vallées peuplées. Diverses ramifications partant des Andes coupent la partie occidentale suivant des lignes parallèles, dans les vallées desquelles sont les Pueblos
FACUNDO QlIROGA.
et Chilecito (1), ainsi appelé à cause des mineurs chiliens qui y étaient accourus à la renommée des mines de Famatina. Un peu plus vers Test, s'étend une plaine sablonneuse, déserte et brûlée par l'ardeur du soleil, à l'extrémité nord de laquelle, et auprès d'une montagne couverte jusqu'à son sommet de verdure et de haute végétation, gît le squelette de la Rioja, ville solitaire, sans faubourg, et flétrie comme Jérusalem au pied du mont des Oliviers. Au sud et à grande distance, cette plaine sablonneuse est bornée par les Golorados, montagnes de craie pétrifiée , dont les coupures régulières prennent les formes les plus pittoresques et les plus fantastiques : quelquefois, c'est une muraille unie avec des bastions avancés; d'autres fois, on croit voir de vieilles tours et des châteaux crénelés en ruines, En dernier lieu, au sud-est , et entourés de chemins étendus, se trouvent les llanos, pays rompu, montagneux malgré son nom (2) , oasis de pâturages qui alimentaient autrefois des milliers de troupeaux.
L'aspect du pays est, en général, désolé, le climat brûlant , la terre sèche et sans eaux courantes. L'habitant de la campagne fait represa (action d'arrêter, retenir) , pour recueillir l'eau des pluies et donner à boire à ses bestiaux. J'ai toujours eu le préjugé de croire que l'aspect de la Palestine ressemble à celui de la Rioja, jusqu'à la couleur rouge ou ocre de la terre , sa sécheresse en quelques endroits et ses citernes, jusqu'à ses orangers, ses vignes et ses figuiers
(1) Diminutif de Chile , c'est-à-dire le petit Chili.
(2) Los llanos , veut dire un pays de plaines .
FACINDO QHRO(iA.
de production exquise et superbe, qui se cultivent là où court quelque Jourdain bourbeux et limité. Il y a une étrange combinaison de montagnes et de plaines, de fertilité et d'aridité , de bois brûlés et hérissés , et de collines d'un vert brun tapissées d'une végétation aussi colossale que les cèdres du Liban. Ce qui me remet le plus à l'imagination ces réminiscences orientales, c'est l'aspect vraiment patriarcal des campagnards de la Rioja. Aujourd'hui , grâce aux caprices de la mode, on ne trouve pas étrange de voir des hommes avec la barbe entière, à la manière des peuples de l'Orient; cependant on ne laisserait pas d'être surpris à la vue d'un peuple qui parle espagnol et porte, comme il l'a toujours portée, la barbe entière, tombant souvent sur la poitrine; un peuple d'un aspect triste, taciturne, grave et fourbe, arabe, qui court à ânes et se revêt quelquefois de peaux de chèvre, comme l'ermite d'Enggady. Il y a des endroits où la population se nourrit exclusivement de miel sauvage et de caroube, comme saint Jean d'écrevisses dans le désert. Le 11anista (habitant des Uanos) est le seul qui ignore qu'il est l'être le plus disgracié, le plus malheureux, le plus barbare ; et grâce à cela, il vit content et heureux quand la faim ne le talonne pas.
J'ai dit au commencement qu'il y avait des montagnes rougeâtres qui avaient de loin l'aspect de grosses tours et de châteaux féodaux en ruines ; eh bien ! pour que les souvenirs du moyen âge viennent se mêler à ces nuances orientales, la Rioja a présenté pendant plus d'un siècle le spectacle de la lutte de deux familles hostiles, seigneuriales, illustres, ni plus ni moins que
dans les fiefs italiens où figurent les Ursins , les Colonna et les Médicis. Les querelles des Ocainpos et des Dâvllas forment toute l'histoire civilisée de laRioja. Toutes deux anciennes familles, riches, se disputant longtemps le pouvoir, divisent la population en partis comme les Guelfes et les Gibelins , même longtemps avant la révolution de l'indépendance. De ces deux familles est sortie une multitude d'hommes remarquables dans les armes, le barreau et l'industrie, parce que les Dâvila et les Ocampo ont toujours cherché à se dépasser par tous les moyens qu'a consacrés la civilisation* L'idée d'éteindre ces rancunes héréditaires entra souvent dans la politique des patriotes de Buenos-Ayres. La loge de Lautaro amena les deux familles à marier un Ocampo à une demoiselle Doria y Dâvila , pour les réconcilier. Tout le monde sait que c'était la pratique en Italie ; mais Romeo et Juliette furent ici plus heureux. Vers 1817, le gouvernement de Buenos-Ayres, pour mettre fin aussi aux haines de ces maisons, envoya un gouverneur qui n'était pas de la province, un nommé Barnachea, qui ne tarda pas à tomber sous l'influence du parti des Dâvila , lequel comptait sur l'appui de D. Prudencio Quiroga, résidant dans les llanos, trèsaimé des habitants, et qui fut, à cause de cela même, appelé à la ville et nommé trésorier et alcade. Remarquez que, bien que ce soit d'une manière noble et légitime, la campagne pastorale vient, dans la personne de D. Prudencio Quiroga, père de Facundo, figurer déjà dans les partis civils comme élément politique. Les llanos, comme je l'ai déjà dit, sont un oasis montagneux de pâturages enclavés au centre d'une
FACl >D<) QHROGA.
immense travesia: leurs habitants, exclusivement bergers, vivent de la vie patriarcale et primitive que cet isolement conserve dans toute sa pureté barbare et hostile aux villes. L'hospitalité y est uq devoir commun j et 11 entre dans les fonctions du peon de défendre son patron dans quelque danger que ce soit, même au péril de sa vie. Ces coutumes expliqueront déjà un peu les phénomènes que nous allons présenter.
Après révénement de San-Luls, Facundo se présenta dans les Uanos revêtu du prestige de son récent exploit et muni d'une recommandation de son gouvernement Les partis qui divisaient la Rloja ne tardèrent pas à solliciter l'adhésion d'un homme que tous regardaient avec le respect et Tétonnement qu'inspirent toujours les actions hardies. Les Ocampos, qui obtinrent le gouvernement en 1820, lui donnèrent le titre de sarjento mayor (1) des milices des Uanos, avec l'influence et l'autorité de commandant de la campagne.
De ce moment commence la vie publique de Facundo. L'élément pastoral, barbare, de cette province ; cette troisième entité qui apparaît avec Artigas au siège de Montevideo , va se présenter à la Rioja avecQuiroga, appelé à son appui par un des partis de la ville. C'est un moment solennel et cHtique dans l'histoire de tous les peuples pasteurs de la république argentine : il y a chez tous un jour où, par nécessité d'appui extérieur ou par la crainte qu'inspire un homme audacieux , on le nomme commandant de la
(1) Sarjento mayor correspond à chef escadron.
FACUNDO QUIROGA
campagne. C'est le cheval des Grecs, que les Troyens s'empressent d'introduire dans la ville.
A cette époque, avait lieu à San-Juan le soulèvement du premier régiment des Andes , qui était revenu du Chili se reposer. Francisco Aldao et Corro (1), frustrés dans l'objet du soulèvement , commencèrent une retraite désastreuse vers le Nord , pour se réunir au partisan Guemes, de Salta. Le général Ocampo, gouverneur de la Rioja , se dispose à leur barrer le passage ; et à cet effet , il convoque toutes les forces de la province et se prépare à livrer une bataille. Facundo se présente avec ses Uanislas; les forces en viennent aux mains, et peu de minutes suffirent au premier régiment pour montrer qu'il n'avait rien perdu de son ancienne valeur sur les champs de bataille. Corro et Aldao marchèrent vers la ville, et les vaincus essayèrent de se refaire en se dirigeant vers les 11anos, où ils pouvaient attendre les forces qui venaient de San-Juan et Mendoza à la poursuite des fugitifs. Facundo abandonne alors le point de réunion , tombe sur Tarrière-garde des vainqueurs, les tiraille , les importune , leur tue et fait prisonnier les arriérés. Facundo est le seul qui soit doué de vie propre, qui n'attende pas d'ordres, qui agisse de son propre mouvement. Il s'est senti appelé à l'action, et il n'attend pas qu'on le pousse. Bien plus, il parle avec dédain du gouvernement et du général, et annonce qu'il est disposé à agir désormais selon son inspiration et à renverser le gouvernement. On dit qu'un conseil des prin-
(1) V. la note CC , à la fin de l'ouvrage.
FÀCINDO QlIROf.À.
i or»
cîpaux chefs de Tannée faisait des instances auprès du général Ocampo pour qu'il le prît, le jugeât et le fusillât; mais le général n'y consentit pas, moins sans doute par modération que parce qu'il sentait que Quiroga était déjà un terrible allié plutôt qu'un sujet.
Un arrangement définitif entre Aldao et le gouvernement permit à Aldao de se diriger vers San-Luis, parce qu'il ne voulait pas suivre Corro, le gouvernement lui fournissant des ressources pour sortir du territoire par un itinéraire qui passait par les llanos. Facundo fut chargé de l'exécution de cette partie de la stipulation et retourna aux llanos avec Aldao. Quiroga a déjà la conscience de sa force; et quand il tourne le dos à la Rioja, il a pu lui dire en forme d'adieu : a Malheur à toi, ville! en vérité, je vous le «dis, qu'avant peu il n'en restera pas pierre sur « pierre. »
Aldao, arrivé aux llanos, et connaissant le mécontentement de Quiroga, lui offre cent hommes de ligne pour s'emparer de la Rioja, en échange de son alliance pour des entreprises futures. Quiroga accepte avec ardeur, s'achemine vers la ville, s'en empare, prend les individus du gouvernement, leur envoie des confesseurs et l'ordre de se préparer à mourir. Quel but a pour lui cette révolution? Aucun. Il s'est senti avec des forces, il a étendu les bras et vaincu la ville : estce sa faute?
Us anciens patriotes chiliens n'ont pas oublié sans doute les prouesses du sergent de grenadiers à cheval toaya, parce que parmi ces vétérans, l'auréole de la gloire descendait jusque sur le simple soldat. Le prêtre
HKï
FACtîSDO QUIROGA
Meneses, qui a été curé des Andes, me racontait qu'après la déroute de Cancha-Rayada (1), le sergent Àraya s'en allait à Mendora avec sept grenadiers. C'était un crève-cœur pour les patriotes de voir partir et repasser les Andes aux soldats les plus vaillants de l'armée, pendant que Las Heras (2) avait encore à ses ordres de quoi faire face aux Espagnols. On parlait de retenir le sergent Araya, mais il y avait une difficulté. Qui l'entourait? Un parti de soixante hommes des milices était sous la main, mais tous les soldats savaient que le fugitif était le sergent Araya et ils auraient mille fois préféré attaquer les Espagnols que ce lion des grenadiers. D. José Maria Meneses s'avance alors seul et désarmé, atteint Araya, lui barre le passage, lui rappelle ses gloires passées et la honte d'une fuite sans motif 5 Araya se laisse émouvoir et n'oppose pas de résistance aux supplications et aux ordres d'un bon citoyen; il s'enthousiasme ensuite, court arrêter les autres groupes de grenadiers qui le précédaient dans la fuite ; et grâce à son activité et sa réputation , il revient s'incorporer à Tannée avec soixante compagnons d'armes qui se lavèrent à Maipu (3) de la tache momentanée tombée sur leurs lauriers. Ce sergent Araya et un nommé Lorca, autre brave connu dans le Chili, commandaient la force qu'Aldao avait mise aux ordres de Facundo. Les prisionniers de la Rioja, parmi lesquels se trouvait le docteur Ocampo, ex-ministre du
(1) V. la note LL, à la fin de l'ouvrage.
(2) V. la note MM , à la fin de l'ouvrage.
(3) V. la note II , à la fin de l'ouvrage.
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gouvernement, sollicitèrent la protection de Lorca pour qu'il intercédât pour eux. Facundo, encore peu sûr de son élévation momentanée, consentit à leur laisser la vie ; mais cette restriction mise à son pouvoir lui fit sentir une autre nécessité. Il fallait posséder cette force de vétérans, pour ne plus trouver de contradictions dans l'avenir. De retour aux llanos, il s'entend avec Araya; et se mettant tous deux d'accord , ils tombent sur la force d'Aldao, la surprennent, et Facundo se trouve ensuite chef de quatre cents hommes de ligne, d'où sortirent depuis les officiers de ses premières armées. Facundo se souvint que D. Nicolas Dâvila était à Tucuman expatrié; il le fit venir pour le charger des ennuis du gouvernement de la Rioja, se réservant pour lui seul le pouvoir royal qui le suivait aux llanos, L'abîme qui séparait les Ocampo et les Dâvila était si grand, la transition si brusque; qu'il n'était pas possible pour le moment de la franchir d'un coup, l'esprit de ville était encore trop puissant pour lui imposer celui de la campagne; un docteur en droit valait encore mieux pour le gouvernement que le premier peon venu : tout cela a changé depuis.
Dâvila se chargea du gouvernement sous le patronage de Facundo, et tout motif de discorde parut éloigné pour le moment. Les fermes et propriétés des Dâvila étaient situées dans le voisinage de Chilccito , et il s'y trouvait concentré , en amis et parents, toute la force physique et morale qui devait l'appuyer dans le gouvernement. La population de Chilecito s'était accrue avec la profitable exploitation des mines, et les fonds s'y étant réunis en assez grande quantité, le
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gouvernement établit un hôtel de monnaie provincial et transporta sa résidence en cet endroit, soit pour mener l'entreprise à bout , soit pour s'éloigner des llanos et se soustraire à l'assujettissement que Quiroga voulait exercer sur lui. Dâvila ne tarda pas beaucoup à passer de ces mesures purement défensives à une attitude plus décidée ; et profitant de l'absence temporaire de Facundo qui était à San-Juan , il s'entendit avec le capitaine Araya pour le faire prendre à son arrivée. Facundo eut avis des mesures que Ton prenait contre lui, et s'introduisant secrètement dans les llanos , il fit assassiner Araya. Le gouvernement , dont l'autorité était contestée d'une manière si indigne , intima l'ordre à Facundo de se présenter pour répondre aux accusations dont on le chargeait pour l'assassinat. Parodie ridicule ! Il n'y avait pas d'autre moyen d'appeler aux armes et d'allumer la guerre civile entre le gouvernement et Quiroga , entre la ville et les llanos. Facundo envoie à son tour une commission à la junte des représentants , lui demandant de déposer Dâvila. La junte avait appelé le gouverneur avec instance , pour envahir de là les llanos à l'aide de tous les citoyens et désarmer Quiroga. Il y avait • . en cela un intérêt local , c'était de faire que l'hôtel de la monnaie fût transporté à la ville de la Rioja ; mais comme Dâvila persistait à résider à Ghilecito , la junte cédant à la sollicitation de Quiroga , le déclara déposé. Le gouverneur Dâvila avait réuni sous les ordres de D. Miguel Dâvila beaucoup des soldats d'Aldao; il possédait de bonnes armes, beaucoup de gens dévoués qui voulaient sauver la province do la domination du
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partisan qui s'élevait dans les llanos, et divers officiers de ligne pour mettre à la tête des forces. Les préparatifs de la guerre commencèrent donc avec la même ardeur à Ghilecito et dans les llanos; et la rumeur des malheureux événements qui se préparaient arriva jusqu'à San-Juan et Mendoza , dont les gouvernements envoyèrent un commissaire pour tenter an arrangement entre les belligérants , qui étaient sur le point d'en venir aux mai us. Corbalan , celui-là même qui sert aujourd'hui d'ordonnance à Rosas, se présenta au camp de Quiroga pour interposer la médiation dont if était chargé et qui fut acceptée par le partisan ; il passa ensuite au camp ennemi , où il obtint le même accueil cordial. Il retourne alors au camp de Quiroga pour arrêter les conditions définitives; mais celui-ci l'y laissant, se met en marche contre son ennemi , dont les forces dispersées par les ; assurances données par l'envoyé, furent facilement I vaincues et mises en déroute. D. Miguel Dâvila , réunissant quelques-uns des siens , attaqua avec vigueur Quiroga, qu'il parvint à blesser à la cuisse avant qu'une balle lui fracassât à lui-même le poignet; il fut ensuite entouré et tué par les soldats. Il y a dans ce fait un trait caractéristique de l'esprit gaucho. Un soldat se plaît à montrer ses cicatrices ; le gaucho les cache et les dissimule quand elles sont d'arme blanche , parce qu'elles prouvent son peu d'adresse ; et Facundo, fidèle à ces idées d'honneur, n'a jamais rappelé la blessure que lui avait faite Dâvila avant de mourir.
Ici se termine l'histoire des Dâvila et des Ocampo,
JiO FACUHPO QUIROG^.
aussi bien que de la Rioja. Ce qui suit est L'histoire de Quiroga. Ce jour est aussi un des jours néfastes des villes pastorales, jour malheureux qui finit par arriver. Il correspond dans l'histoire de Bjienos-Ayres à celui d'avril J835 , où son çomipandflnt de la campagne , son héros du désert (1), s'emp&n* de U ville,
Il y a une circonstanpe curieuse (1823) que jq ne dois pas omettre, parce qu'elle fait honneur à Quiroga : dans cette nuit noire que nous allons traverser, il ne faut pps perdre la moindre lumière. Facundo entrant triomphant à la Rioja, fit cesser le carillon des cloches ; et après avoir envoyé ses compliments de condoléance à la veuve du général mort , il ordonna des obsèques pompeuses pour honorer ses cendres. II nomma ou fit nommer gouverneur un Espagnol obscur ^ nommé Blanco, et avec lui commença le nouvel ordre :] de choses qui devait réaliser le beau idéal du gou- , vernement qu'avait conçu Quiroga; car celui-ci, dans sa longue course à travers les divers endroits , qu'il a conquis, ne s'est jamais chargé du gouverne- ; ment organisé , qu'il abandonnait toujours êux autres. , C'est un des grands moments de la vie des peu- , pies, que celui où une main vigoureuse s'empare de 1 leurs destinées. Les institutions s'affermissent ou cèdent leur place à d'autres plus fécondes en résultats ou plus conformes aux idées prédominantes. De ce foyer partent souvent les fils qui, s' entrelaçant avec le temps , viennent changer la toile dont se compose l'histoire. Mais cela n'est pas sous la domination d'une
[1) D. Juan Manuel Rosas.
force étrangère à la civilisation , quand Attila s'empare de Rome ou que Tamerlan parcourt les plaines de l'Asie : les décombres restent, mais la main de la philosophie irait vainement les chercher pour remuer dessous les plantes vigoureuses qui auraient dû naître de l'engrais nutritif du sang humain. Facundo , génie barbare , s'empare de son pays : les traditions du gouvernement disparaissent, les formes se dégradent, les lois sont un jouet dans des mains inhabiles, et au milieu de cette destruction effectuée sous les pieds des chevaux , rîen ne se substitue , rien ne s'établit. L'élargissement , l'inoccupation et l'incurie sont le bien suprême du gaucho. Si la Rioja avait eu des statues tout aussi bien qu'elle avait des docteurs , elles au raient servi à attacher les chevaux.
Facundo désirait posséder, et, incapable de créer un système de rentes, il a recours aux moyens des gouvernements faibles et imbéciles. Mais ici le monopole portera le cachet de la vie pastorale : Texpoliation et la violence. Les contributions de la Rioja s'adjugeaient à cette époque pour dix raille piastres par an ; c'était le terme moyen. Facundo se présente à l'adjudication; et déjà sa présence, jusqu'alors inusitée, impose le respect aux bergers. Je donne deux mille piastres, ditil, et une de plus que la meilleure enchère. Le commis répète trois fois la proposition , et personne ne renchérit; c'est que tous les concurrents s'étaient enfuis un à un , en lisant dans le regard sinistre de Quiroga que c'était la dernière offre. L'année suivante , il se contenta d'envoyer à l'adjudication un billet ainsi conçu :
FACIISDO QUIROGA
« Doy dos mil pesos, y uno mas sobre la mejor » postura.
» Facundo Quiroga (1), »
La troisième année , la cérémonie de l'adjudication fut supprimée , et, en 1831, Quiroga envoyait encore à la Rioja deux mille piastres, valeur fixée pour les impôts.
Mais il lui manquait encore un pas à faire pour faire rapporter à l'impôt cent pour un , et Facundo , dès la deuxième année , ne voulut plus recevoir celui des animaux. Mais il distribua sa marque à tous les propriétaires pour marquer la dîme et la garder dans leurs estancias jusqu'à ce qu'il la réclamât Les portées s'augmentaient, les nouvelles dîmes augmentaient l'amas de bétail, et, au bout de dix ans, on pat calculer que la moitié du bétail des estancias d'une province pastorale appartenait au commandant général d'armes et portait sa marque. Une coutume immémoriale à la Rioja faisait que les troupeaux moslrencos (1), ou qui n'étaient pas marqués à un certain âge, appartenaient de droit au fisc, qui envoyait recueillir ces épis perdus, et en relirait une assez jolie rente; son recouvrement était intolérable pour les propriétaires. Facundo demanda qu'on lui adjugeât ce bétail en compensation des frais que lui avait occasionnés son invasion dans la ville , frais qui s'étaient réduits à convoquer
(1) Je donne deux mille piastres, et une de plus que la meilleure enchère.
(2) Mostrenco. — Errant — vagabond — dont le maître est inconnu.
FACINDO (JimOGA.
les milices, lesquelles se réunissent avec leurs chevaux, et vivent toujours de ce qu'elles trouvent. Déjà possesseur de partis de six mille jeunes taureaux, il envoyait ses pourvoyeurs à la ville , et malheur à qui entrait en concurrence avec luil Cette spéculation d'approvisionner les marchés de viande a été pratiquée par lui partout où il a porté ses armes: à San- Juan, à Mendoza, à Tucuman, où il avait toujours soin de le monopoliser en sa faveur par un ban ou une simple annonce. On rougit sans doute d'avoir à descendre à ces détails indignes d'être rappelés. Mais que faire ? A la suite d'une bataille sanglante qui lui avait , ouvert l'entrée d'une ville, la première chose qu'ordonne le général , c'est que personne ne puisse appro- I visionner de viande le marché !... A Tucuman, il ap- I prend qu'un habitant, enfreignant son ordre, tuait du ! bétail chez lui. Le général de l'armée des Andes, le j vainqueur de la Ciudadela, ne crut pas devoir confier à un autre la punition d'un aussi horrible délit. Il va chez l'individu , frappe très-fort à sa porte qui restait ! fermée , ceux qûi étaient dedans étant épouvantés, et ne se hasardant pas à ouvrir. Un coup de pied de l'il- 1 lustre général la jette à bas, et lui laisse voir la scène suivante : un animal mort qu'.écorchait le maître de la maison, qui tomba mort à son tour à l'aspect terrible du général irrité (1).
(1) En conséquence de la présente loi, le gouvernement de la province a stipulé avec S. E. le général D. JuanFacundo Quiroga te» articles suivants, conformément à sa note du 14 sep:eml>re
l° Que le très-excellent gouvernement de Buenos-Ayres as-
FACINOO QUROf.A.
Je ne m'arrête pas à dessein à ces détails. Combien de pages ne lalssé-je pas! Que d'iniquités prouvées et connues de tout le monde que je tais ! Mais je fais l'histoire des gouvernements barbares, et je dois foire connaître leurs ressorts. Méhémet-Ali, maître de l'Égypte par les mêmes moyens que Facundo , se livre à une rapacité qui n'a pas d'exemple, même en Turquie; il institue le monopole dans toutes les branches , et l'exploite à son bénéfice. Mais Méhémet-Ali sort d'une nation barbare et s'élève jusqu'à désirer la civilisation européenne , et l'injecter dans les veines du peuple qu'il opprime : Facundo, au contraire, repousse toutes les mesures civilisatrices déjà connues, les détruit et démoralise ; Facundo, qui ne gouverne pas, parce que le gouvernement est un travail au bénéfice d'autrui , s'abandonne aux instincts d'une avarice sans bornes, sans
surera la quantité qu'il a transposée dans lesdites propriétés ;
2° Qu'il fournira cinq mille piastres à la province sans pension de revenu , pour l'urgence où elle se trouve de fournir la troupe en campagne , donnant trois mille piastres comptant , et le reste du produit du bétail, au payement duquel sera exclusivement aiTectée la branche des abatages ;
3° Qu'on lui doit permettre de pourvoir la ville à lui seul, à condition qu'il vende l'arroba ( vingt-cinq livres ) de viande cinq réaux (3 fr. 75 c. à 4 fr), puisqu'elle est aujourd'hui à six et de mauvaise qualité , et trois à l'État sans augmenter le prix courant de la nourriture ;
4° Qu'il aura librement la branche des abatages , à partir du 18 du présent jusqu'au 10 janvier inclusivement, et des pâturages au compte de l'État au prix de deux réaux par mois , par tête qu'il fournira à partir du I e * octobre prochain.
San Juan, 13 septembre 1833.
Ruiz. — Vicente Attenta.
Registre officiel de la province de San-Juan.
FACUSUO Ql'IftOOA.
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scrupules* L'égoïsme est le fond de presque tous les grands caractères historiques; l'égoïsme est le ressort priùcipal qui fait exécuter toutes les grandes actions. Quiroga possédait ce don politique à un degré éttitnent et le faisait servir à concentrer à son avantage cé qu'il voyait disséminé dans la société inculte qui 1 entourait; fortune* pouvoir, autorité, tout est en lui; tout ce qu'il ne peut acquérir, manières , instruction , respect fondé, il le poursuit et le détruit chez ceux qui le possèdent.
Son anitnosité contre les personnes bien élevées (la jente décente), contre la ville, est tous les jours plus visible, et le gouverneur de la Rioja, nommé par lui, résigné à la fin sdû emploi, à force d'être vexé journellement. Un jour Quiroga est de bonne humeur, et il se joue avec un jeune homme comme le chat joue avec le rat timide; il joue s'il le tuera ou non : la terreur de la victime a été si ridicule, que le bourreau s'est mis de bonne humeur, a ri îi gorge déployée , contre son habitude. Sa bonne humeur ne doit pas rester ignorée; il lui faut l'étendre sur une grande superficie» La générale retentit à la Rioja, et les habitants sortent armés au bruit de l'alarme. Facundo , qui a fait battre la générale pour s'amuser, Tait former les habitants sur la place à ohze heures du soir* renvoie la pôpulaée , né garde que les pères de famille à leur aise et les jeunes gens qui conservent encore des traces de bonne éducation. Il leur fait faire toute la nuit des inarches et des contre-marches, fait faire halte, aligner, marcher de froirt, par le flanc* C'est un caporal instructeur qui exercé des re-
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crues, et la baguette du caporal frappe la tête des lourdeaux, la poitrine de ceux qui ne s'alignent pas bien : que voulez-vous ? c'est ainsi qu'on enseigne ! Le jour survient, et l'apparence pâle des recrues, leur fatigue et leur épuisement révèlent tout ce qui s'est passé pendant la nuit. A la fin il fait reposer sa troupe, et pousse la générosité jusqu'à acheter des tourtes et en distribuer une à chacun qui s'empresse de la manger, parce que cela fait partie du divertissement.
Des leçons de ce genre ne sont pas inutiles pour les villes , et l'habile politique qui a élevé à Buenos- Ayres ces procédés à la hauteur d'un système, les a raffinés et leur a fait produire de merveilleux effets. Par exemple, de 1835 à 1840, presque toute la ville de Buenos-Ayres a passé par la prison. Il y avait quelquefois cent cinquante citoyens qui restaient en prison deux, trois mois, pour céder leur place à un remplacement de deux cents qui restaient six mois. Pourquoi? Qu'avaient-ils fait? qu'avaient-ils dit? Imbéciles ! Ne voyez-vous pas que la ville se discipline ? Ne vous rappelez-vous pas que Rosas disait à Quiroga qu'il n'était pas possible de constituer la république , parce qu'il n'y avait pas de coutumes ? C'est qu'il accoutume la ville à être gouvernée : il terminera l'œuvre; et en 1844 il pourra présenter au monde un peuple qui n'a qu'une pensée, une opinion, une voix, un enthousiasme sans limites pour la personne et la volonté de Rosas ! Ah oui l maintenant , on peut constituer une république !
Mais revenons à la Rioja. Il s'était manifesté en Angleterre un mouvement fébrile d'entreprise , sur les
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mines des nouveaux États américains; des compagnies puissantes se proposaient d'exploiter celles du Mexique et du Pérou ; et Rivadavia , résidant alors à Londres , excita les entrepreneurs à porter leurs capitaux à Buenos-Ayres, pour exploiter celles de Famatina. En même temps, des spéculateurs de Buenos- Ayres obtiennent des privilèges exclusifs pour l'exploitation , dans le but de les vendre aux compagnies anglaises pour des sommes énormes. Ces deux spéculations, celle de l'Angleterre et celle de Buenos- Ayres se croisèrent dans leurs plans et ne purent s'entendre. 11 y eut à la fin une transaction avec une autre maison anglaise qui devait fournir des fonds, et qui envoya en effet des directeurs et des mineurs anglais. Plus tard, on spécula sur l'établissement, à la Rioja, d'un hôtel de la monnaie qui devait être vendu pour une grande somme d'argent au gouvernement national quand il s'organiserait. Facundo, sollicité, entra pour un grand nombre d'actions qu'il paya au moyen du collège des jésuites, qu'il se fit adjuger en payement de sa solde de général. Une commission d'actionnaires de Buenos-Ayres vint à la Rioja pour réaliser cette entreprise , et manifesta de suite son désir d'être présentée à Quiroga, dont le nom mystérieux et terrible commençait à retentir partout. Facundo se présente à eux dans son logement avec des bas de soie très-beaux , un pantalon mal fait et un poncbo de toile de peu de valeur. Malgré le grotesque de cette figure , aucun des citoyens élégants de Buenos-Ayres ne se mit à rire , parce qu'ils étaient trop avisés pour ne pas déchiffrer l'énigme. Il voulait hu-
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milier les hommes civilisés et leur montrer le cas qu f il faisait de leurs vêtemônts européens.
En dernier lieu, des droits exorbitants sur l'extraction du bétail qui ne lui appartenait pas , complétèrent le système d'administration établi dans la province* Mais, outre ces moyens directs de fortune , il y en a un que je m'empresse d'exposer, pour me débarrasser tout de suite d'un fait qui embrasse toute la vie publique de Facundo ! le jeu! Faeundo avait la rage du jeu comme d'autres ont celle du tabac ou des liqueurs. Uhe âme puissante, mais incapable d'embrasser une grande sphère d'idées* avait besoin de cette occupation factice, dans laquelle uhe passion
est continuellement en exercice , à la fois contrariée et caressée, irritée* excitée, tourmentée. J'ai toujours pensé que la passion du jeu est dans la plupart des cas une bonne qualité d'esprit qui est infructueuse par la mauvaise organisation d'une société* Ces forces de volonté, d'abnégation et de constance sont les mêmes qui forment la fortune du commerçaût entreprenant, du banquier et du conquérant qui joue des empires dans les batailles. Facundo à joué dès l'enfance; le jeu a été son unique jouissance, son délassement, sa vie éntière. Mais savez-vous ce que c'est que le croupier qui a en fonds le pouvoir , la terreur et la vie de ses compagnons de table? C'est une chose dont personne n'a pu se faire idée, si ce n'est après l'avoir vu Vingt arts. Fadundo jouait sans loyauté, disent ses ennemis... Je n'ai pas foi dans cette accusation, parce que la mauvaise foi lui était inutile, et qu'il poursuivait k iùort éeitx qui en avaient. Mais
FACUNDO QUIROGA. Il»
Facuftdo jouait avec des fonds illimités; il ne permit jamais qtie personne levât de la table l'argent âvéc lequel il jouait; il n'était pas possible de cesser dejbuer sans qu'il en disposât; il jouait quarante heures de suite et plus; il n'était pas troublé par là tefreiir> et il pouvait fàiré fouetter OU fusiller dès compagnons de jeu qui étaient fort souvent de4 hommes engagés. Tel e&t le secret de la fortune de QuifOga. Il y a peu de gens qtii lut âieht gagné des sommes considérables, quoique béaufcoûp aient ëU devant eux, ëb èërtaihs momefits d ùtië partië, dès pyramides d'onces gagnées à Quiroga; le jeu a Continué, parce tju'll n'était pas permis âu gagnant de se lever, et à la fin il ne lui est resté que la gloire de conter qu'il âvait déjà tout gagné et qu'il lé perdit ensuite. Lë jèti fut donc pour QUirogâ un divertissement fâVort ët Uti sytèine d'ëfcpoliatlotti Personne ne recevait d'âfgent dé lui â lit Rioja , pëfsonHe tt'eti possédait sâtis étrë imfoédidiëment iriVité à le jôiier et à lé laisser au poilvoit* du chef; La majeure partie des commërçants de là Rioja font banqueroute , disparaissent, parce qUe l'argent a été s'arrêter à la bourse du géilérâl*, ët ce ri'ëstpâs parce qu'il île leur donne pas de leçons de prudence. Un jeune homme avait gagné à Facundo quatre mille piastres, et FacUndO ne voulait plus jouer. Le jeune homme croit que c'est un piège qu'on lui tend ët que sa vie est en danger. Facundo repète qu'il tie joue plus; le jeune homme insiste en étourdi, et Facundo condescendant lui gagne les quatre mille piastres et lui envoie donner deux cents cOups pot bârbaro (parce qu'il a été brutal).
FACUNDO QUIROGA
Je me fatigue à lire des infamies parfaitement d'accord dans tous les manuscrits que je consulte. Je sacrifie leur relation à la vanité d'auteur , à la prétention littéraire. En en disant davantage , les portraits seraient chargés, ignobles, repoussants.
Ici se termine la vie du commandant de la campagne, après qu'il a aboli et supprimé la ville. Facundo est jusqu'ici comme Rosas dans son estancia , quoique ni le jeu ni la satisfaction brutale de toutes les passions ne l'aient déshonoré autant avant qu'il arrivât au pouvoir. Mais Facundo va entrer dans une nouvelle sphère , et nous allons avoir à le suivre par toute la république et à aller le chercher sur les champs de bataille.
Quelles conséquences eut pour la Rioja la destruction de l'ordre civil? On ne raisonne pas, on ne discourt pas là-dessus. On va voir le théâtre où se sont déroulés ces événements , on étend la vue dessus : voilà la réponse. Les Uanos de la Rioja sont déserts aujourd'hui ; la population a émigré à San-Juan ; les puits qui donnaient à boire aux milliers de troupeaux se sont desséchés. Dans ces Uanos , où il y a vingt ans paissaient tant de milliers de troupeaux, erre tranquillement le tigre qui a reconquis son domaine , quelques familles de mendiants recueillent la caroube pour se soutenir. C'est ainsi que les 11 an os ont expié les maux qu'ils ont faits à la république! Malheur à toi! Betsaida et Gorazain ! Je vous le dis en vérité , que Sodome et Gomorrbe furent mieux traitées que vous autres deviez l'être !
FACUNDO QUIHOGà. 12