‹ Civilisation et barbarieChapitre 26 sur 38 · CHACON · texte numérisé non relu

CHACON

Facundo , le méchant gaucho des Hanos , ne retourne pas cette fois à ses champs ; il s'achemine vers Buenos-Âyres , et c'est à cette direction imprévue de sa faite qu'il doit d'échapper aux mains de ceux qui le poursuivent. Facundo a vu qu'il ne lui reste plus rien à faire dans l'intérieur ; il n'a pas cette fois le temps de pressurer et de martyriser les peuples pour qu'ils lui donnent des subsides, avant que le vainqueur n'arrive de tous côtés à leur secours.

Cette bataille d'Oncativo ou de la Laguna Larga était très féconde en résultats; par elle Côrdova , Meudoza, San* Juan, San-Luis, la Rioja, Catamarca, Tu cuman , Salta et Jujuy demeuraient libres de la domination des caudillos. L'unité de la république proposée

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par Aivadavia par Jes voies parlementaires, commençait à avoir son effet à partir de Côrdova par les armes, et le général Paz réunit à cet effet un congrès d'agents de ces provinces , pour qu'ils s'entendissent sur ce qui conviendrait le mieux pour se donner des institutions.

Lavalle" avait été moins heureux à Buenos- Ayres, et Rosas, qui était destiné à jouer un rôle si sombre et si épouvantable dans l'histoire argentine, commençait déjà à avoir de l'influence dans les affaires publiques et gouvernait la ville, La république demeurait donc divisée en deux factions : une à l'intérieur, qui voulait faire de Buenos Ayres la capitale de l'Union , l'autre à Buenos- Ayres , qui feignait de ne pas vouloir être capitale de la république, à moins qu'elle abjurât la civilisation européenne et l'ordre civil.

Cette bataille avait laissé à découvert cet autre grand fait; savoir : que la montonera avait perdu de sa force primitive, et que les armées des villes pouvaient se mesurer avec elle et la détruire. C'est un fait fécond dans l'histoire argentine. A mesure que le temps les bandes pastorales perdent leur spontanéité primitive. Facundo a déjà besoin de la terreur pour les émouvoir; et en bataille rangée, elles sont troublées en présence des troupes disciplinées et dirigées par les maximes stratégiques que l'art européen a léguées aux militaires des villes. A Buenos-Ayres, cependant, le résultat est différent : Lavalle, malgré sa valeur qu'il montre au Puenie Marquez et partout , malgré ses nombreuses troupes de ligne , succombe à la (in de la campagne , enfermé dans l'enceinte de la ville par les milliers de

PACtSDO QlIROGA.

gauchos qu'ont agglomérés Rosas et Lopez ; et par on traité qui , à la fin , a les effets d'une capitulation . il se dépouille de l'autorité, et Rosas pénètre & Buenos- Ayres. Pourquoi Lavalle est-il vaincu? La seule raison, pour moi , c'est qu'il est le plus vaillant officier de cavalerie qu'ait la république argentine , c'est qu'il est général argentin et non général européen; les charges de cavalerie ont fait sa renommée romanesque. A la déroute de Toreta ou de Moquegua , je ne me rappelle pas bien , Lavalle protégeant la retraite de l'armée, charge quarante fois en un jour et demi , jusqu'à ce qu'il ne lui reste pas vingt soldats pour recharger. Je ne me rappelle pas que la cavalerie de Murât ait jamais fait semblable prodige. Mais voyez les conséquences qu'ont ces faits pour la république. Lavalle se rappelant en 1839 que la montonera l'a vaincu en 1830, abjure toute son éducation guerrière à l'européenne et adopte le système montonero. Il équipe quatre mille chevaux et arrive avec ses bandes brillantes jusqu'aux portes de Buenos-Ayres, en même temps que Rosas, le gaucho de la pampa, qui Ta vaincu en 1830, abjure de son côté les instincts montoneros, annule la cavalerie dans ses armées et ne confie le sort de la campagne qu'à l'infanterie en ligne et au canon. Les rôles sont changés : le gaucho endosse l'uniforme de soldat; le militaire de l'indépendance le poncho; le premier triomphe, le second va mourir percé d'une balle que lui envoie légèrement la montonera. Sévère leçon , sans doute ! Si Lavalle avait fait la campagne de 1840 en selle anglaise et vêtement français , nous serions aujourd'hui sur les rives de la

FACUNDO QUROGA.

Plata à régler la navigation des fleuves à la vapeur, et à distribuer des terrains à l'émigration européenne. Paz est le premier général citoyen qui triomphe de l'élément pastoral, parce qu'il déploie contre lui toutes les ressources de l'art militaire européen , dirigées par une tête mathématique. L'intelligence l'emporte sur la matière, l'art sur le nombre.

L'œuvre de Paz à Cordova est si féconde en résultats et élève tellement en deux années l'influence des villes, que Facundo sent l'impossibilité de réhabiliter son pouvoir de caudillo , quoiqu'il Tait déjà étendu sur tout le littoral des Andes , et c'est seulement Buenos-Ayres la civilisée, l'européenne, qui peut offrir un asile à sa barbarie.

Les journaux de Cordova de cette époque transcrivaient les nouvelles d'Europe, les sessions des chambres françaises ; et les portraits de Casimir Périer, Lamartine, Chateaubriand, servaient de modèles dans les classes de dessin : tel était l'intérêt que Cordova manifestait pour le mouvement européen. Lisez la Gazeta mercantil (1) de cette époque, et vous pourrez juger de la direction demi-barbare que prit dès lors la presse de Buenos-Ayres.

Facundo s'enfuit à Buenos-Ayres, non sans avoir fait fusiller avant deux de ses officiers , pour maintenir l'ordre parmi ceux qui l'accompagnent. Sa théorie de la terreur ne se dément jamais ; c'est son palladium , son talisman , ses pénates. Tout l'abandonnera, moins cette arme favorite.

(I) Journal qui se publie à Buenos-Ayres.

FÀCINDO QUIROGA.

Il arrive à Buenos-Ayres , se présente au gouvernement de Rosas, se rencontre dans les salons avec le général Guido , le plus courtois et le plus cérémonieux des généraux qui ont fait leur carrière à force de politesses dans les antichambres de palais. Il fait une profonde révérence à Quiroga : « Pourquoi me » .montrez-vous les dents comme si j'étais un chien ? » répond celui-ci. « Vous m'avez envoyé là une com- » mission de docteurs pour m'embrouiller avec le » général Paz (Cavla et Cernadas). Paz m'a battu en » règle. » Quiroga déplora souvent depuis de n'avoir pas prêté l'oreille aux propositions du major Pawnero.

Facundo disparaît dans le tourbillon de la grande ville ; à peine entend-on parler de quelques circonstances de jeu. Le général Mancilla le menace une fois de lui donner un coup de chandelier en lui disant: « Avez- vous cru que vous étiez dans les provinces ? » Son vêtement de gaucho de province appelle l'attention, sa manière de porter le poncho, sa barbe entière qu'il a promis de porter jusqu'à ce qu'il ait lavé la tache de la Tablada, fixe pour un moment l'attention de la ville élégante et européenne ; mais bientôt personne ne s'occupe plus de lui.

On préparait alors une grande expédition contre Côrdova. On enrôlait six cents hommes de Buenos- Ayres et de Santa-Fé pour l'entreprise ; Lopez en était le général en chef; Balcarce, Enrique Martinez et autres chefs allaient sous ses ordres. Et ici l'élément pastoral domine encore , mais il a fait alliance avec la ville, avec le parti fédéral; il a des généraux. Fa-

FACinOX) QUIROGA.

cundo se charge d'une tentative désespérée sur la Rioja ou Mendoza ; il reçoit pour cela deux cents criminels tirés de toutes les prisons, il embauche soixantedix hommes de plus dans le Retiro (1), réunit quelques-uns de ses officiers et se dispose à marcher.

Rosas réunissait à Pabon (2) sa cavalerie de colorados (rouges) ; Lopez de Santa-Fé s'y trouvait aussi. Facundo s'arrêta à Pabon pour s'entendre avec les autres chefs. Les trois plus fameux caudillos de la pampa sont réunis : Lopez, maître et successeur immédiat d'Artigas; Facundo, le barbare de l'intérieur; Rosas , le louveteau qui est à faire son éducation et se trouve à la veille de se lancer pour chasser pour son propre compte. Les classiques les eussent comparés àLepidus, M arc- Antoine et Octave, qui se divisent l'empire, et la comparaison serait juste jusque dans la bassesse et la cruauté de l'Octave argentin. Les trois caudillos font preuve et ostentation de leur importance personnelle. Savez-vous comment? Ils montent à cheval tous les trois et vont tous les matins gauchear (3) dans la pampa , on boule (4) les chevaux, on les dirige sur les terriers de biscachas (5), on tourne , on se fait des tours , on lutte à la course \fi). Quel est le plus grand homme? Le plus jinete (7), Ro-

(1) Quartier de Buenos-Ayres.

(2) Lieu situé à vingt-quatre lieues N.-O. de Buenos-Ayres.

(3) Faire le gaucho.

(4) Prendre avec les bolas.

[b] V. la note K , à la fin de l'ouvrage.

(G) Corren carreras , dans le texte.

(7) Cavalier qui se tient bien à cheval.

FACUNDO QUIROGA.

sâs, celui qui a triomphé enfin. Uû matin* il va inviter Lopez à la course. Celui-ci lui répond: « Nd, compa^ nero, si de hecho es Vd. irtuy bârbaro (1)* En effet * Rosas les battait tous les jours * les laissait pleins do meurtrissures et de contusions. Gés joûtes de l'Arroyo de Pabbn ont eu dans toute la république une célébrité fabuleuse * qui n'a pas laissé que de contribuer il aplanir le chemin du pouvoir au champion de la jour^ née, l'empire al mas de a câballo (2)!

Quiroga traverse la pampa avéc trois cents adeptes arrachés pour la plupart aux maitis de la justice 5 par le même chemin par lequel vingt ans avant» n'étant que méchant gaucho * il a fui de BUenos-Ayres* déser^ tant les files des Arribenos*

Dans là ville du Rio-Qtiarto* il rencontre une résistance très-forte et demeure trois jours arrêté par de madv&is fossés qui servent de parapet à la garnison. H sé rétirait déjà, quahd un espion se présente à lui et lui révèle que les assiégés n'ont pas une cartouche* Quel est ce traître? En 1818 , dans la soirée du 16 mars, le colonel Zapiola* chef de la cavalerie del'artiiée chileho-argentlne , voulut faire devant les Espagnols une exhibition du pouvoir de la cavalerie des pëlriotés dans une superbe plaine qui est de ce côtéci de Talca (3). Six mille hommes composaient cette brillante parade. Ils chargent; et comme l'ennemi était de beaucoup inférieur eû ntimbre , la ligne de

(i; Non, mon cher, de fait, vous êtes par trop brutal. (2) A celui qui manie le mieux le cheval, (a) V. la note LL, la fin de l'ouvrage.

FACUTOO QUIROGA. 2Ji

eawderie se rencontre , se presse , s'embarrasse et finit par se rompre ; les Espagnols s'ébranlent alors et la déroute se met dans cette énorme masse de cavaliers. Zapiola est le dernier à retourner son cheval , qui reçoit une balle peu après; il allait tomber lui-même' aux mains de l'ennemi, quand un soldat de grenadiers à cheval descend, le met comme une plume sur sa. monture, à laquelle il donne un coup de sabre pour la faire aller plus vite* Un mulet vient à passer , le grenadier démonté se prend à la queue du mulet, l'arrête dans sa course , lui saute à la croupe , et coursier et soldat se sauvent : on l'appelle le boyero (bouvier); ce fait lui ouvre la carrière des grades* En 1820, on trouvait cet homme avec la lame de son épée enfilée dans les deux bras , et Lavalle l'a eu à son côté avec tant d'autres braves remarquables. Il servit longtemps Facundo, émigra au Chili et à Montevideo à la recherche d'aventures guerrières; il mourut glorieusement dans cette dernière ville , combattant pour la défense de la place et se lavant de la faute du Rio- Quarto. Si le lecteur se rappelle ce que j'ai dit du capataz de charrettes, il devinera le caractère , la valeur et les forces du bouvier ; un ressentiment contre ses chefs, une vengeance personnelle le poussent à ce mauvais pas \ et grâce à sa révélation opportune > Facundo prend la ville du Rio-Quarto.

Dans la ville du Rio-Quinto , il rencontre le vaillant Pringles , ce soldat de la guerre de l'indépendance qui , entouré par les Espagnols dans une défilé» w lance dans la mer à cheval , et au milieu du bruit des lames qui battent le rivage , fait résonner le cri

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formidable de : riva la Pàtria ! L'immortel Pringles, que le vice-roi Pezuela renvoie à son armée chargé de présents, et pour lequel San-Martin , en récompense de tant d'héroïsme , fait frapper cette singulière médaille : Honneur aux vaincus de Chancai! Pringles meurt dans les mains des criminels de Quiroga , qui fait rouler le cadavre dans sa propre couverture.

Excité par ce triomphe inespéré, il s'avance jusqu'à San-Luis, qui lui oppose une faible résistance La Travesla passée , le chemin se divise en trois. Lequel va prendre Quiroga? Celui de droite conduit aux llanos, sa patrie, théâtre de ses exploits, berceau de son pouvoir ; il n'y a pas là de forces supérieures aux siennes , mais il n'y a pas non plus de ressources ; celui du milieu mène à San -Juan, où il y a mille hommes sous les armes, mais incapables de résister à une charge de cavalerie dans laquelle Quiroga va en tête agitant sa terrible lance; enfin celui de gauche conduit à Mendoza, où se trouvent les véritables forces de Cuyo aux ordres du général Videla Castillo. Il y a là un bataillon de huit cents hommes décidés, disciplinés , aux ordres du colonel Barcala , un escadron de cuirassiers en installation, commandé par le lieutenant-colonel Chenaut, enfin la milice et des parties du 2 e chasseurs et des cuirassiers de la garde. Lequel de ces trois chemins Quiroga prendra-t-il ? Il n'a sous ses ordres que trois cents hommes sans discipline, et il arrive lui-même malade et défaillant. . Facundo prend le chemin de Mendoza , arrive , voit et vainc , parce que telle est la rapidité avec laquelle les événements se succèdent. Qu'est-il arrivé? Y a-t-il eu lâcheté, trahi-

. FACUKD0 QUIROGA.

son? Rien de tout cela. Un plagiat impertinent fait à la stratégie européenne; une erreur classique d'un côté et un préjugé argentin, une erreur romantique de l'autre , ont fait perdre la bataille de la manière la plus honteuse. Voilà comment :

Videla Castillo sait à temps que Quiroga s'approche, et ne croyant pas , comme aucun général , du reste , ne pouvait le croire, qu'il envahît Mendoza, détache aux lagunas ses piquets de troupes de vétérans qui , avec quelques autres détachements de San -Juan, forment, sous les ordres du major Castro, une bonne force d'observation capable de résister à une attaque, et de forcer Quiroga à prendre le chemin des llanos. Jusqu'ici il n'y a pas d'erreur. Mais Facundo se dirige sur Mendoza et l'armée entière va à sa rencontre. Dans l'endroit appelé el Chacon , il y a un champ nu que l'armée en marche laisse à son arrière -garde; mais on entend à pen de distance la fusillade d'une troupe qui bat en retraite, le général Castillo fait rétrograder à toute vitesse pour occuper le champ uni de Chacon; double erreur : la première, parce qu'une retraite, à l'approche d'un ennemi terrible, glace l'esprit du soldat sans expérience, qui ne comprend pas bien la cause du mouvement; la seconde plus grande encore, parce que le champ le plus accidenté , le plus impraticable, est meilleur pour battre Quiroga, qui n'amène avec lui qu'un piquet d'infanterie. Imaginez-vous ce que ferait Quiroga dans un terrain inaccessible contre six cents hommes d'infanterie, une batterie formidable d'artillerie et mille chevaux devant? Ne serait-ce pas l'invitation du renard à la chasse? Eh bien ! tous

2 U FACUNDO QUIKOGA.

les chefs sont Argentins : jente de a caballo (monde qui va bien à cheval) ; il n'y a pas de vraie gloire si la victoire ne se remporte pas à coups de sabre ; avant tout il faut un champ ouvert pour les charges de cavalerie , voilà l'erreur de la stratégie argentine.

La ligne se forme en un endroit convenable . Facundo se présente à la vue sur un cheval blanc ; le boyero se fait reconnaître et menace de là ses anciens compagnons d'armes*

Le combat commence et Von fait charger quelques escadrons de milices. Erreur d'Argentins de commencer la bataille par des charges de cavalerie , erreur qui a fait perdre cent combats à la république 1 parce que l'esprit de la pampa est là dans tous les cœurs; car si vous soulevez un peu l'habit sous lequel se déguise un Argentin , vous trouverez le gaucho plus ou moins civilisé* mais toujours le gaucho. Par-dessus cette erreur vient un plagiat européen, En Europe 3 011 les grandes masses de troupes sont en colonnes et où le champ de bataille embrasse divers hameaux et villages , les troupes d'élite restent en réserve pour se porter où la nécessité les appelle. En Amérique, la bataille rangée se donne ordinairement en rase campagne , les troupes sont peu nombreuses , le fort du combat est de courte durée , de manière qu'il y a toujours intérêt à le commencer avec avantage. Dans le cas présent , c'était ce qu'il fallait le moins qu'une charge de cavalerie , et si on voulait la donner, il fallait le faire d'un coup avec la meilleure troupe, pour emporter à la fois les trois cents hommes qui

FACl'NDO QL'IROGA.'

constituaient la bataille et les réserves ennemies. Loin de là: on suit la routine , on fait avancer de front de nombreuses milices, chaque soldat craint de se blesser avec sa lance , et quand on entend le cri de : chargez ! il reste cloué au sol , recule ; on le charge à son tour, il cède et enveloppe les meilleures troupes. Facundo passe grandement à Mendoza ? sans se soucier des généraux, de l'infanterie et des canons qu'il laisse à son arrière-garde. Voilà la bataille du Chacon , qui laissa compromis le flanc de l'armée de Côrdova, au moment où elle allait se lancer sur Buenos-Ayres. Le succès le plus complet couronna l'audace inconcevable du mouvement de Quiroga. Le faire déloger de Mendoza était déjà chose inutile: le prestige de la victoire et la terreur lui donneraient des moyens de résistance , en même temps que la déroule lui a laissé ses ennemis démoralisés : on courrait sur San -Juan où l'on trouverait des ressources et des armes , et l'on entreprendrait une guerre interminable et sans but. Les chefs s'enfuirent à Côrdova et l'infanterie, avec les officiers de Mendoza, capitulèrent le lendemain. Les unitaires de San-Juan émigrèrent à Coquimbo au nombre de deux cents, et Quiroga resta paisible possesseur de Cuyo et la Rioja. Jamais ces deux villes n'avaient souffert semblable catastrophe , non pas tant pour les maux que leur fit Quiroga que pour le désordre que cette émigration apporta dans la partie aisée de la société.

Mais le mal fut plus grand au point de vue du recul qu'éprouva l'esprit de ville, c'est ce qu'il importe le plus de noter. Je l'ai dit d'autres fois et je dois le ré-

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FACINDO QUIROGA.

péter encore ici : la position intérieure de Mendoza en faisait jusqu'alors une ville éminemment civilisée, riche en hommes illustres et dotée d'un esprit d'entreprise et de progrès qu'on ne voit dans aucune ville de la république argentine ; c'était la Barcelone de l'intérieur. Cet esprit avait atteint son apogée sous l'administration de Videla Castillo. On construisait au sud des forts qui ont eu le double avantage d'éloigner les limites de la province et de rassurer pour toujours contre les irruptions des sauvages ; on entreprit de dessécher les bourbiers environnants , on orna la ville; il se forma des sociétés d'agriculture , d'industrie , des mines et d'éducation publique , dirigées et secondées toutes par des hommes intelligents, enthousiastes et entreprenants ; on favorisa une fabrique de tissus de laine et de chanvre, qui fournissaient aux troupes les vêtements et la cotonnine ; il se forma un atelier où l'on construisait des épées , des sabres , des cuirasses, des lances , des baïonnettes et des fusils , sans qu'il entrât dans ces derniers autre chose que le canon , de fabrication étrangère ; on y fondit des boulets creux et des caractères d'imprimerie. Un chimiste français, nommé Charron, dirigeait ces derniers travaux , et l'essai des métaux de la province. Il est impossible de s'imaginer un développement plus rapide et plus étendu de toutes les forces de civilisation d'un peuple. Au Chili et à Buenos-Ayres , toutes ces fabriques n'appelleraient pas beaucoup l'attention ; mais dans une province intérieure et seulement avec le secours des ouvriers du pays, c'est un effort prodigieux. La presse gémissait sous le poids d'un journal de publications

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périodiques , où la poésie ne se faisait pas attendre. Avec lés dispositioos que je connais à cette ville, elle fût devenue un colosse en dix années d'un semblable système ; mais les chevaux de Faeundo vinrent bien^ tôt fouler aux pieds ces vigoureux jets de civilisation, et le Fraile Aldao fit passer la charrue et versa le sang sur la terre pendant dix ans. jQup pouvait-^ rester?

Le mouvement alors imprimé aux idées ne s'arrêta pas encore après l'occupation de Quiroga ; les membres de la Société des mines , émigrés au Chili, se consacrèrent, dès leur arrivée , à l'étude de la chimie, de la minéralogie et de la métallurgie. Godoi Cruz, Corroa, Villaoueva, Ooncel et beaucoup d'autres réunirent tous les livres qui traitaient de la matière , recueillirent dans toute l'Amérique des collections de divers métaux, vérifièrent les archives chiliennes pour s'iaformer des mines d'Uspallata, et à force d'activité, ils parvinrent à y disposer tant de travaux, qu'avec le recours de la science acquise , ils tirèrent profit de la petite quantité de métal utile que contiennent ces mines. C'est de cette époque que date la nouvelle exploitation des mines à Hendoza, qui se fait aujourd'hui avec avantage. Les mineurs argentins, non contents de ces résultats, se répandirent sur le territoire du Chili, qui leur offrait un riche amphithéâtre pour essayer leur science, et ils ont beaucoup fait à Copiapo et dans d'autres endroits en exploitation et délice, et dans l'introduction de machines et d'appareils nouveaux. Godoi Cruz, éclairé sur les mines, donna un autre but à ses recherches, et crut résoudre,

FACLKDO QLIROGA.

par la culture du mûrier blauc , le problème de l'avenir des provinces de San Juan et de Mendoza , qui consiste à trouver une production contenant beaucoup de valeur sous un petit volume.

La soie remplit cette condition imposée à ces villes centrales par l'immense distance qui les sépare des ports et le prix élevé des frais. Godoi ne se contenta pas de faire paraître à Santiago une publication volamineuse et complète sur la culture du mûrier et l'élève du ver à soie et de la cochenille , mais en outre il la distribua gratis dans ces provinces, s'agita sans repos pendant dix ans, propageant le mûrier, excitant tout le monde à se donner à sa culture , exagérant ses avantages, pendant qu'il maintenait ici ses relations avec l'Europe pour s'instruire des prix courants , envoyant des échantillons de la soie qu'il récoltait , se faisant connaisseur pratique de ses défauts et de ses perfections, apprenant ou enseignant à filer. Les résultats de cette œuvre grande et patriotique ont correspondu aux espérances du noble artiste : jusqu'à Tan passé, il y avait déjà à Mendoza quelques milliers de mûriers, et la soie recueillie par quintaux avait été filée, commise, teinte et vendue pour l'Europe à Buenos- Ayres et Santiago, à cinq, six et sept piastres la livre , parce que le lustre de la soie de Mendoza ne le cède en rien à la plus célèbre d'Espagne ou d'Italie. Le pauvre vieux est enfin revenu dans sa patrie, se délecter dans la contemplation d'une ville entière consacrée à réaliser le changement d'industrie le plus fécond , se promettant que la mort ne lui fermera pas les yeux avant qu'il ait vu partir pour Buenos-Ayres

FACLKDO QUROGA.

une charrette chargée au fond de l'Amérique de la précieuse production qui a fait pendant tant de siècles la richesse de la Chine , et que se disputent aujourd'hui les fabriques de Lyon , de Barcelone , de Paris et de toute l'Italie. Gloire éternelle à l'esprit unitaire, à l'esprit de ville et de civilisation ! Mendoza , par son impulsion , a précédé toute l'Amérique espagnole dans l'exploitation de cette grande branche d'industrie (1). Demandez à Facundo et à Rosas une seule goutte d'intérêt pour le bien public, d'attachement à aucun objet d'utilité ; tordez les et exprimez -les, et ils ne distilleront que sang et crimes. Je m'arrête sur ces détails, parce qu'au milieu d'horreurs comme celles que je suis condamné à décrire, il fait bon à s'arrêter à contempler les belles plantes que nous avons vu fouler aux pieds par le sauvage barbare des pampas ; je m'y arrête avec plaisir, parce qu'ils prouveront à ceux qui douteraient encore que la résistance à Rosas et à son système, bien qu'elle se soit montrée jusqu'ici faible dans ses moyens, n'est que la défense de la civilisation européenne, de ses résultats, de ses formes, et c'est celle-là qui a donné tant de preuves d'abnégation et de constance de la part de ceux qui jusqu'ici ont versé leur sang ou éprouvé les rigueurs de l'exil. Il y a là un nouveau monde sur le point de se dérouler et qui n'attend pour se présenter dans tout son éclat qu'un général heureux qui réussisse à écarter le pied de fer

(1) Le résultat final n'a pas justifié des espérances aussi flatteuses. L'industrie de la soie languit à Mendoza, et finira par disparaître faute d'encouragement.

FACl NDO QUIlUMU,

qui tient adjourdhui le peuple argentin dans Toppression. D'un autre côté, l'histoire ne doit pas être seulement un tissu de crimes imbibé de sang, et il n'est pas hors de propos de mettre sous les yeux des peuples égarés les pages presque effacées des époques passées. Que s'ils désirent pour leurs descendants de meilleurs temps que ceux qu'ils ont, il n'importe pas pour cela que le cannibale de Buenos-Ayres se fatigue aujourd'hui à verser le sang et permette le retour dans leurs foyers à ceux qui gémissent et se perdent dans le malheur et l'exil. Cela n'importe en rien au progrès d'un peuple. Le mal qu'il faut éloigner est celui qui vient d'un gouvernement qui tremble en présence des hommes penseurs et éclairés et qui a besoin pour subsister de les éloigner ou de les tuer. 11 résulte d'un système qui concentre en un seul homme toute volonté et toute action , que le bien qu'il ne fait pas parce qu'il ne le conçoit pas ou que ce n'est pas dans son pouvoir ou sa volonté , personne np se sent dis* posé il le faire de peur de s'attirer les regards soupçon* neux du tyran; ou bien parce qu'il n'y a pas liberté d'agir et de penser, l'esprit public s'éteint , et Tégolsme qui se rencontre en nous-mêmes étouffe tout sentiment d'intérêt pour les autres. Chacun pour soi, le fouet du bourreau pour tout le monde, voilà le résumé delà vie et du gouvernement des peuples esclaves.

Si le lecteur s'ennuie de ces raisonnements, je vais lui raconter des crimes horribles. Facundo , maitrc de Mendoza, employait pour avoir de l'argent et des soldats les ressources qui nous sont déjà connues, lu soir, la ville est traversée dans tous les sens par des

FACINDO QlIROGA.

partis qui amènent à un officier tous les officiers qu'ils rencontrent de deux qui ont capitulé à Ghacon : personne ne connaît le but de celte mesure , aucun ne craint pour le moment, tous se fiant à la stipulation. Cependant plusieurs prêtres reçoivent également Tordre de se présenter : quand il y a un nombre suffisant d'officiers , on ordonne aux prêtres de les confesser; cela fait, on les forme en file et on commence à les fusiller l'un après l'autre sous la direction de Facundo , qui indique ceux qui semblent encore con server la vie et marque du doigt l'endroit où il faut tirer pour les achever. Cette tuerie, qui dure une heure parce qu'elle se fait avec calme et lenteur, une fois achevée ♦ Quiroga explique à quelques individus le motif de cette terrible violation de la foi des traités. Les unitaires, dit- il, lui ont tué le général Villafane, et il use de représailles. L'accusation est fondée quoique la satisfaction soit un peu brutale. « Paz, » disait-il une autre fois, « m'a fait fusiller neuf officiers, je lui en ai «fusillé quatre-vingt-seize.» Paz n'était pas responsable d'un acte qu'il lamenta profondément et qui était motivé par la mort d'un parlementaire. Mais le système de ne pas faire de quartier, suivi par Rosas avec tant d'ardeur, la violation de toutes les formes reçues, des pactes, des traités, des capitulations, est un effet de causes qui ne dépendent pas du caractère personnel des caudillos. Le droit des gens qui a adouci les horreurs de la guerre est le résultat de plusieurs siècles de civilisation ; le sauvage tue son prisonnier, ne respecte aucune convention du moment qu'il y a avantage à iâ violer; quel frein contiendra le sauvage ar-

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FAM'SDO Ql'IROGA.

gentin, qui ne connaît pas ce droit des gens des villes civilisées? Où aurait-il pu acquérir la conscience du droit? Dans la pampa?

La mort de Villafane eut lieu sur le terri toire chilien. Son assassin souffrit la peine du talion , œil pour œil, dent pour dent. La justice humaine est demeurée satisfaite , mais le caractère du héros de ce drame sanglant tranche trop à mon avis pour me priver du plaisir de le présenter. Parmi les émigrés sanjuaninos qui s'en allaient à Coquimbo se trouvait un major de l'armée du général Paz , doué de tous ces caractères originaux que présente la vie argentine. Le major Navarro, d'une famille distinguée de San -Juan, de formes délicates et de corps faible et flexible , était célèbre dans l'armée par un courage qui allait jusqu'à la témérité. A l'âge de dix-huit ans, il montait la garde comme sous-lieutenant , en 1820, dans cette nuit où se souleva le 1 er bataillon des Andes : quatre compagnies se forment en face du quartier et somment la garde civique de se rendre. Navarro reste seul au corps de garde, ferme la porte et en défend l'entrée avec son épée; il reçoit quatorze blessures de sabres et de baïonnettes, et couvrant d'une main trois coups de baïonnette qu'il a reçus près de l'aine, en couvrant de l'autre bras cinq qui lui ont traversé la poitrine, il sort baigné dans le sang qui lui coule à torrents de la tête et se rend chez lui , où il recouvre la santé et la vie après sept mois d'une cure désespérée et presque impossible. Déplanté par la dissolution des civicos , il se donne au commerce, mais au commerce accompagné de dangers et d'aventures. îl commence par introduire des charge*

FAf.l'NDO Ql'fROGA.

me nts par contrebande dans Côrdova ; ensuite de Côrdova il trafique avec les Indiens , finit par épouser la fille d'un cacique , vit saintement avec elle , se mêle aux guerres des tribus sauvages, s'habitue à manger de la viande crue et à boire le sang des chevaux qu'on égorge, tellement qu'en quatre ans il est devenu sauvage de fait et de droit. Là il apprend que la guerre avec le Brésil va commencer ; et laissant ses sauvages bien-aimés , il s'engage dans l'armée dans son grade de sous-lieutenant , et il donne de tels coups qu'à la fin de la campagne il est capitaine faisant fonctions de major, et l'un des privilégiés de Lavalle, l'appréciateur des braves. Au pont Marquez, il étonne l'armée par sa bravoure ; et après toutes ses courses, il reste à Buenos-Ayres avec les autres officiers de Lavalle; Arbolito, Pancho el Nalo (1), Molina et d'autres chefs de la campagne étaient les hauts personnages qui montraient leur valeur dans les cafés et les hôtelleries. L'animosité contre les officiers de l'armée était tous les jours plus envenimée. Il y avait dans le café de la Comédie plusieurs de ces héros de l'époque qui buvaient à la mort du général Lavalle. Navarro, qui les a entendus, s'approche, prend le verre de l'un d'eux, verse pour deux et dit : Buvez à la santé de Lavalle! Les épées s'agitent et Navarro le laisse sur le carreau. Il fallait se sauver, gagner la campagne et arriver à Côrdova au milieu des partis de soldats. Avant de reprendre du service, il péxiètre à l'intérieur pour voir sa famille, son beau-père, et il apprend avec peine

1 François le Camus.

FACINDO QUIROGA.

que sa chère moitié a succombé. Il prend congé des siens, et deux de ses parents, deux jeunes gens, l'un son cousin, l'autre son neveu, l'accompagnent à son retour à l'armée.

Il avait, de l'action du Cbacon, un coup de feu dans la poitrine qui lui avait brûlé toute la barbe et tacbé la figure de poudre* Dans cet état et cette compagnie, avec un ami anglais aussi gaucho et habile au lazo et aux bola* que le patron et les deux parents, le jeune îffavarro émigrait pôur Coquitûbo, parce qu'il était jeune et àussi civilisé dans son langage et élégant dans ses manières que le pretinér petit - maître * ce qui n'empêchait pas que quand il voyait tomber uù animal il allait lui boire le sang. Il voulait s'en retourner tons les jours et ses amis avaient de la peine à l'arrêter par leurs instances. «Je suis fils de la poudfe>* disdit-il de sa voix grave et sonore , « la guerre est mon élé- » ment. » « La première goutte de sang qu'a répandue M » guerre civile , » disait-il d'autres fois , « est sortie de » ces veines , et la dernière doit en sortir* » « Je ne » puis aller plus loin,-» répétait -il en arrêtant son cheval , « je ra'éloigtie davantage des épaulettes de » général. » « Enfin», s'écriait- il d'autres fois* « que » diront mes amis quand ils apprendront que le majof » Navarro a foulé le sol étranger sans un escadron av& » la lance en arrêt ? »

Le jour qu'ils passèrent la cordillère, il y eut uni sfcène pathétique. Il fallait déposer les armes et il n'y avait pas moyen de faire concevoir aux Indiens qu'il y avait des pays où il n'était pas permis de se promener la lance à la main. Navarro s'approche d'eux, leur

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parle dans leur langue , s'anime peu à peu ; deux grosses larmes sortent de ses yeux, et les Indiens plantent leur lance dans le sol avec des marques d'angoisse. Après avoir repris leur marche, ils revinrent faire un tour autour d'elles, comme pour leur dire un éternel adieu.

C'est dans ces dispositions d'esprit que le mctfor Navarro passa au Chili et se logea à Gùanda , située à l'ouverture du chemin qui conduit à la cordillère. Il y apprit que Villafane retournait s'unir à Facundo, tt il annonça publiquement son dessein de le tuer. Le* émigrés * qui savaient ce que valaient ces paroles dans ta bouche du major Navarro, s'éloignèrent du lieu de la scène , après avoir en vain tenté de le dissuader. Villafane, averti, demanda secours à l'autorité, qui lui donna quelques hommes des milices , dont il fut abandonné dès qu'ils furent informés de ce dont il s'agissait. Mais Villafane était parfaitement armé , et de plus marchait accompagné de six riojanos. Au moment où il passe par Guanda , Navarro va au-devant de lui, et séparé de lui par un ruisseau , lui annonce solen- ■ Bellement et publiquement son dessein de le tuer; puis il s'en retourne tranquillement à la maison où il était à déjeuner. Villafane eut l'indiscrétion de se loger 4 Tilo , endroit éloigné de quatre lieues seulement de celui où avait eu lieu le défi. A la nuit, Navarro de- 1 taande ses armes et une compaguie de neuf hommes, i qu'il laisse en Heu convenable près de Tilo , puis il 1 s'approche seul au clair de la lune. Après avoir pénétré i dans la cour ouverte de la maison , il crie à Villafafie <iui dormait avec les siens dans le corridor* « Villa-

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y fane , lève-toi ! Celai qui a des ennemis ne dort pas. » Celui-ci prend sa lance; Navarro descend de chef al, tire son épée, s'approche et le transperce. Il tire alors un coup de pistolet, signal convenu pour faire avancer ses compagnons , qui se jettent sur ceux du mort , les tuent ou les dispersent On fait venir les chevaux de Villafane ; on charge son équipage , et les voilà partis pour la république argentine, où ils vont s'incorporer à sa place à Parmée. Se trompant de chemin, ils arrivent à Rio Quarto, où ils rencontrent le colonel Echevarria, poursuivi par les ennemis. Navarro vole à son aide, et le cheval de son ami étant tombé mort, il le supplie de monter en croupe sur le sien : celui-ci ne consent pas , Navarro s'obstine à ne pas fuir sans le sauver ; il finit par descendre de son cheval , le tue et meurt à côté de son ami sans que sa famille ait pu découvrir une aussi triste lin que trois ans plus tard, qu'elle fut rapportée par celui-là même qui les tua et qui , pour plus grande preuve , déterra les squelettes des deux malheureux amis. Il y a dans toute la vie de ce malheureux jeune homme une telle originalité, qu'elle vaut bien la peine de faire une digression en faveur de sa mémoire.

Pendant la courte émigration du major Navarro, il était arrivé des événements qui changeaient complètement la face des affaires publiques. La célèbre capture du général Paz, pris à la téte de son armée d'un coup de bolas, décidait du sort de la république ; car on j peut dire qu'elle ne se constitua pas à cette époque, I et les lois et les villes n'assurèrent pas leur domination | par un accident singulier : parce que Paz, avec une ,

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armée de quatre mille cinq cents hommes parfaitement disciplinés et un plan d'opérations sagement combiné, était sûr de vaincre l'armée de Buenos-Ayres. Ceux qui l'ont vu depuis triompher de tous côtés jugeront qu'il n'y avait pas beaucoup de présomption de sa part dans d'aussi heureuses anticipations. Nous pourrions faire chorus avec les moralistes qui donnent aux événements les plus fortuits le pouvoir de renverser le sort des empires; mais s'il est fortuit d'atteindre un général ennemi avec des bolas, il ne l'est pas que cela vienne de la part de ceux qui attaquent les villes, du gaucho de la pampa, converti en élément politique. On peut donc dire que cette fois la civilisation fut boulée.

Facundo, après avoir vengé si cruellement son général Vijlafane, marcha sur San-Juan, pour préparer l'expédition sur le Tucuman, où l'armée de Côrdova s'était retirée après la perte du général, ce qui rendait impossible tout but d'innovation. A son arrivée, tous les citoyens fédéraux sortirent à sa rencontre, comme en 1827 ; mais Facundo n'aimait pas les répétitions. Il envoie un parti en avant de la rue où ils étaient réunis, en laisse un autre derrière, et prenant lui-même un autre chemin, il entre dans la ville laissant prisonniers ses hôtes oflicieux, qui durent passer le reste du jour et la nuit entière groupés dans la rue, se faisant place entre les pieds des chevaux pour dormir un peu.

Arrivé à la place, il fait arrêter sa voiture au milieu, , envoie faire cesser le bruit des cloches, et fait jeter dans la rue tout l'ameublement de la maison que

FACUNDO QlIROiiA.

les autorités ont fait préparer frour le recevoir ; les tapis, les rideaux j les, chaises, les tables, les glaces, tout s'amoncèle confusément sur la place, et il ne descend que quand il est sûr qu'il n'y a plus que les Murailles nues, une petite table, uné seule chaise ét un lit. Pendant que cette opération s'effectue, il appelle un enfant qui vient à passer près de sa voiture* lui demande comment il Rappelle* et l'entendant répondre Roza, lui dit : « Votre père don Ignacio là ROfca fût un grand homme; ofiïez mes services à V&tfe mère. »

Le lendemain au matin, on met sur la place tlh banc pour fifciller, de cinq ott six mètres de long. Quelles vont être les victimes ? Les unitaires ont fui en masse, Même les timides qUi hé soht pas unitaires ! Facundo cotnmënce à distribuer des contributions aux damés à défaut dé leUrs taaris, pères ou frères absehts, et les résultats n'en sont pas moitis satisfaisants. Je passe la relation de tous les événéffléhts de cette période, qui he permettraient pas d'entendrë les sanglots et les cris des femmes menacées d'aller silr le banc et d'être fouettées, deux ou trois fusillés, quatre oucinq fouettés, une dame ou une autre côndaihnée à faire à manger aux soldats, ét d'autres violences sans nom. Mais il y eût Un jour de terreur glaciale que je ne dois pas passer sous silence. G était le moment du départ de l'expédition sur Tucuman : les divisions commencent à défiler l'une à la suite de l'autre; lés troperos sont sur la place à charger les bagages ; une mule s'épouvante et entre dans le temple de Santa-Ana. Facundo ordonne qu'on la prenne dans l'église ; le muletier Va

FACUNDO Ql'IROGA.

la prendre à la main, et dans ce moment un officier, qui entre à cheval par ordre de Quirogâ, lace mule et muletier et les retire sanglés ensemble, le malheureux souffrant les meurtrissures et les coups de pied que lui donne ranimai. Quelque chose n'est pas paré dans ce moment : Facundo fait comparaître les autorités négligeantesé S. E. M. le gouverneur et capitaine général de la province reçoit un soufflet ; le chef de police échappe à une balle en courant, et tous deux gagnent leurs bureaux, où ils vont donner les ordres qu'ils ont omis.

Plus tard, Facundo voit un officier qui donne des coups de plat d'épée à deux soldats qui se battaient, l'appelle* l'attaque avec la lance ; l'officier prend la hampe pour sauver sa vie ; ils luttent, et à la fin l'officier la lui Ôte et la lui remet respectueusement ; nouvelle tentative de le transpercer , nouvelle lutte, nouvelle victoire de l'officier qui la lui remet encore» Facundo réprime alors sa rage, appelle à lui; six hommes s'emparent de l'officier athlétique* l'allongent dans une fenêtre et l'attachent bien des pieds et des mains ; Facundo le transperce plusieurs fois avec cette même lance qu'il lui a remise à deux fois, jusqu'à ce qu'arrive l'agonie, jusqu'à ce que l'officier penche la tête et que le cadavre reste sans mouvement. Les furies sont détachées. Le général Huidobro est menacé de la lance, tellement qu'il a le courage de dégainer son épée et de se préparer à défendre sa vie.

Et sans doute Facundo n'est pas cruel, n'est pas sanguinaire ; ce n'est rien de plus qu'un barbare qui ne sait pas contenir ses passions, lesquelles unfc fois

FACLNDU QIIHOGA

irritées ne connaissent plus ni frein, ni bornes; c'est le terroriste qui à son entrée dans une ville, fusille Ton et fait fouetter l'autre , mais avec économie, souvent avec discernement. Le fusillé est un aveugle, un paralytique ou un prêtre; le plus malheureux fouetté est un citoyen illustre, un jeune homme des premières familles. Ses brutalités avec les dames viennent de ce qu'il n'a pas conscience des attentions délicates que mérite la faiblesse; les humiliations ignominieusement prodiguées aux citoyens proviennent de ce que c'est un campagnard grossier et qui, par cela même, a du plaisir à maltraiter et blesser dans leur amour-propre ceux par lesquels il sait qu'il est méprisé. Ce n'est pas un autre motif qui fait de la terreur un système de gouvernement. Qu'eût fait sans elle Rosas dans une société comme était celle de Buenos-Ayres î Quel autre moyen d'imposer au public illustre le respect que la conscience refuse à ce qui est par soi-même abject et méprisable? C'est inouï le nombre d'atrocités qu'il faut accumuler les unes sur les autres pour pervertir un peuple, et personne ne sait les difficultés, les études, les observations et la sagacité qu'a employées D. Juan Manuel Rosas pour soumettre la ville à cette influence magique qui renverse en six ans la conscience du juste et du bon, qui brise à la fin les cœurs les plus forts et les soumet au joug. La terreur de 1793, en France, était un effet, non un instrument. Robespierre ne guillotinait pas les nobles et les prêtres pour se créer une réputation ni pour s'élever sur les cadavres qu'il entassait. C'était une âme intraitable et sévère que celle qui avait cru qu'il fallait amputer

FAU NDO ^HlROi.A.

à la France tous ses membres aristocratiques pour cimenter la révolution. « Nos noms, » disait Danton, «passeront à la postérité exécrés; mais nous aurons «sauvé la république. » La terreur, chez nous, est une invention gouvernementale pour étouffer toute conscience, tout esprit de ville, et forcer enfin les hommes à reconnaître comme tête pensante le pied qui leur serre la gorge; c'est une compensation que prend l'homme inepte armé d'un poignard pour se venger do mépris qu'il sait que sa nullité inspire à un public qui lui est infiniment supérieur. C'est pour cela que nous avons vu se répéter de nos jours les extravagances de Caligula, qui se faisait adorer comme un Dieu et associait son cheval à l'empire. Caligula savait qu'il était lui-même le dernier des Romains qu'il avait cependant sous ses pieds. Facundo se donnait des airs d'inspiré, de devin, pour suppléer à son incapacité naturelle de dompter les esprits. Rosas se faisait adorer dans les temples et faisait promener son portrait sur un char auquel étaient attelés des généraux et des dames pour se donner du prestige. Mais Facundo n'est cruel que quand le sang lui monte à la tête et aux yeux et qu'il voit tout en rouge. Ses calculs froids se limitent à fusiller un homme, fouetter un citoyen Rosas ne se met jamais en fureur, calcule dans la paix et le recueillement du cabinet, et c'est de là qu'il expédie des ordres à ses sicaires.

FACUND0 yiIROGA.

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