CHAPITRE X
ÔÙERRE SOCiÀLÈ.
Que cherchet-vous? Si vous êtes Jaloux de tolr ttn assert* Mage effrayaut de mauï et d'horreurs , vous l'avei trouvé.
(Shakspeare.)
ONCAT1VO.
Qu'était devenu Facundo dans tout cela? Tout l'avait abandonné à la Tablada : armes , chefs, soldats, réputation , tout , excepté la rage et la valeur. Moral , gouverneur de la Rioja , surpris par la nouvelle d'un tel contre-temps, se sert d'un léger prétexte pour sortir de la ville , se dirigeant vers les pueblos ; et de Sanagosta, il envoie un avis à Quiroga, dont il y apprit l'arrivée , pour lui offrir les ressources de la province. Avant l'expédition à Côrdova , les relations entre les deux chefs de la province, le gouverneur nominal et le caudillo, le majordome et le seigneur, avaient paru refroidies. Facundo n'avait pas trouvé autant d'hommes armés qu'en donnait le résultat des recensements
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qu'on aurait pu faire en ajoutant ce qui existait dans la province à cette époque , et ce qui avait été amené du Tucuman , de San-Juan , de Catamarca, etc. Une autre circonstance particulière aggravait les soupçons qui , dans l'esprit de Quiroga , pèsent contre le gouverneur. Sanagosta est la maison seigneuriale des Dôrias Dàvilas , ennemis de Facundo , et le gouverneur, prévoyant les conséquences que l'esprit soupçonneux de Facundo déduira de la date et du lieu , date son avis de Uanchin , point éloigné de là de quatre lieues. Cependant Quiroga apprend que c'est de Sanagosta que lui écrivait Moral, et tout doute devient éclairci. Bârcena, odieux instrument de crimes dont il a fait l'acquisition à Gôrdova, et Fontanel vont avec des partis parcourir les villages et prendre tous les gens à leur aise qu'ils trouvent. La battue n'a pas été heureuse naturellement; le gibier a senti les lévriers et fuit épouvanté dans toutes les directions. Les partis retournèrent seulement avec onze habitants qui furent fusillés sur-le-champ. D. Inocencio Moral, oncle du gouverneur, avec deux fils, un de quatorze ans, l'autre de vingt ; Ascueta, Gordillo, Cantos (Chilien), Sotomayor , un autre Gordillo , Corro, voyageant de San-Juan et Pastos, furent les victimes de cette journée. Le dernier, D. Mariano Pasos, avait déjà, dans une autre occasion , éprouvé le ressentiment de Quiroga. Au moment où Quiroga partait pour une de ses premières expéditions , Pasos avait dit à un M. Rin- , commerçant comme lui , en vpyant le désordre des troupes : a Quelles gens pour aller se battre ! » Quiroga apprend cela, fait appeler les (Jeus spbsiUir-
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ques, attache le premier à l'un des piliers du cabildo (1), et lui fait donner deux cents coups, pendant que l'autre est là demi-nu et attendant sa part, dont Quirogalui fait grâce. Plus tard, ce gracie fui gouverneur de la Rioja et très-attaché au général.
Le gouverneur Moral , sachant ce qui l'attendait , s'enfuit donc de la province , bien que plus tard il reçut six cents coups pour son ingratitude {\ or ingrate) ; car ce même Moral est celui qui avait partagé les dix-huit cents piastres arrachées à Dorrego.
Ce Bârcena dont j'ai parlé auparavant fut chargé d'assassiner le commissaire de la compagnie anglaise des mines. J'ai entendu de lui-même les horribles détails de l'assassinat , commis dans sa propre maison en écartant sa femme et ses enfants pour laisser passage aux balles et aux coups de sabre. Ce même Bârcena était le chef de la mashorca qui accompagna Oribe à Côrdova et qui , dans un bal que l'on donnait pour célébrer le triomphe sur Lavalle , faisait rouler dans le salon les têtes sanglantes de trois jeunes gens dont les familles s'y trouvaient ; parce qu'il faut se rappeler que l'armée qui vint à Côrdova à la poursuite de Lavalle , amenait une compagnie de mashorqueros , qui portaient au côté gauche le couteau convexe , à la manière d'un petit cimeterre , que Rosas avait fait faire exprès dans les coutelleries de Buenos- Ayres pour égorger les hommes.
Quel motif fit commettre à Quiroga ces atroces exécutions ? On jlit qu'à Mendoza il avait dit à Oro que son
(1) Y. la note c, à la fin de l'ouvrage.
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seul but avait été de faire peur. On raconte qu'en continuant les assassinats dans la campagne sur les malheureux paysans, à son passage par Atiles, campement général , un des Villafane lui dit avec l'accent de la compassion, de la crainte et de la prière: « Jusques à quand , mon général ! » — « Ne soyez pas » barbare , » répondit Quiroga, « comment me refaire » sans cela ? » Yoilà son système tout entier : la terreur sur le citoyen pour qu'il abandonne sa fortune , la terreur sur le gaucho pour qu'il soutienne de son bras une cause qui n'est pas la sienne; la terreur supplée au manque d'activité et de travail pour administrer, à l'enthousiasme , à la stratégie , à tout. Et il n'y a pas à s'illusionner : la terreur est un moyen de gouverner qui produit de plus grands résultats que le patriotisme et la spontanéité
Les souverains barbares l'exercent depuis les temps les plus reculés; les bandits des bois obéissent au chef qui a dans la main cette courroie qui domine les têtes les plus altièrcs. Il est vrai qu'elle dégrade les hommes, les appauvrit, brise les ressorts de leur esprit , qu'enfin elle arrache en un jour aux États ce qu'ils auraient pu donner en dix ans ; mais qu'importe tout cela au souverain barbare , au chef de bandits, ou au caudillo argentin ?
Une circulaire de Facundo ordonna que tous les habitants de la ville de la Rioja émigrassent aux llanos sous peine de la vie, et cet ordre s'exécuta m pied de la lettre. L'implacable ennemi de la ville craignait de n'avoir pas assez de temps pour la tuer peu à peu, etil lui donne le coup de grâce. Qu'est-ce qui motive cette
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émigration inutile ? Qniroga avait-il peur ? Oui , il craignait dans ce moment-là ! A Mendoza, les unitaires qui s'étaient emparés du gouvernement levaient une armée; il y avait Tucuman et Salta au nord, et à Test Côrdova, laTablada et Paz; il était donc entouré, et une battue générale pouvait alors mettre aux abois le tigre des Uanos. Facundo avait fait éloigner les troupeaux vers la Cordillère , pendant que Villafane accourait à Mendoza au secours des Aldao , et lui-même rassemblait ses recrues à Atiles. Ces terroristes ont aussi leurs moments de terreur : Rosas aussi pleurait comme un enfant et se frappait contre les murailles, quand il apprit la révolution de Chascomus, et onze malles énormes entraient chez lui pour qu'il pût recueillir ses effets et s'embarquer une heure avant qu'arrivât la nouvelle du triomphe d'Alvarez. Mais pour l'amour de Dieu , ne faites jamais peur aux terroristes ! Malheur au peuple d'où part le conflit ! Ce sont alors les boucheries de septembre et l'exposition au marché de pyramides de têtes humaines ! O'o esi Malgré Tordre de Facundo, il restait deux personnes à la Rioja, une enfant et un prêtre : la Severa et le père Colina. L'histoire de la Severa Villafane est un roman pitoyable , un conte de fées, dans lequel la plus belle princesse de son temps efct errante et fugitive , déguisée un jour en bergère , mendiant un autre jour du secours et un morceau de pain pour échapper aux poursuites de quelque géant épouvantable, de quelque Barbe-Bleue. La Severa a eu le malheur d'exciter la concupiscence du tyran, et personne ne l'égale dans la manière de se débarrasser de ses fé-
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roces poursuites. Ce n'est pas seulement la vertu qui la fait résister à la séduction , c'est une répugnance invincible, de beaux instincts de femme délicate qui déteste les types de la force brutale , parce qu'elle craint qu'ils n'altèrent sa beauté. Une belle femme échangera souvent un peu de son honneur pour un peu de la gloire qui entoure un homme célèbre , mais de celte gloire noble et haute qui n'a pas besoin de courber et d'avilir les autres pour les surpasser, afin qu'au milieu d'un si mauvais terrain couvert de bruyères , la vue ne puisse découvrir l'arbuste épineux et décoloré* Non : c'est à une tout autre cause qu'est due la fragilité pieuse de madame de Maintenon, celle que s'attribuent madame Roland et tant d'autres femmes qui font le sacrifice de leur réputation pour s'associer à des noms célèbres. La Severa résista des années entières. Une fois elle manque d'être empoisounée par son tigre dans une figue ; une autre fois , Quiroga lui-même dépité, prend de l'opium pour s'ôter la vie. Un jour elle s'échappait des mains des domestiques du général, qui vont lui tendre les pieds et les mains sur une muraille , pour alarmer sa pudeur ; un autre jour, Quiroga la surprend dans la cour de sa maison, la prend par le bras, la baigne dans son sang à force de soufflets, la jette par terre , et lui casse la tête avec le talôn de sa botte. Mon Dieu! il n'y a donc personne qui défendra cette pauvre enfant? Elle n'a donc pas de parents, pas d'amis? Mais til Elle appartient aux premières familles de la Riôja > le général Villafane est son oncle, elle a des frères qui assistent îi ses outrages; il y a un curé qui lui ferme
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sa porte quand elle vient mettre sa vertu à l'abri du sanctuaire. La Severa s'enfuit à la fin à Catamarca et s'enferma dans une maison de retraite. Deux ans plus tard , Facundo passait par là; il se fait ouvrir l'asile et ordonne à la supérieure d'amener les recluses en sa présence. Il y en eut une qui jeta un cri à sa vue , et tomba inanimée. C'était la Severa. N'est-ce pas un beau roman ?
Mais allons à Atiles, où se prépare une armée pour aller recouvrer la réputation perdue à la Tablada , parce qu'il ne s'agit que de la réputation de gaucho cargador (gaucho qui se bat à la charge) . Deux unitaires de San- Juan sont tombés en son pouvoir ; un jeune homme nommé Castro y Calvo , Chilien , et Alexandre Carril. Quiroga demande à l'un combien il donne pour sa vie : Vingt-cinq mille piastres, réponditil en tremblant. — Et vous , combien ? dit-il à l'autre. — Je ne puis en donner que quatre mille ; je suis commerçant et ne possède rien. — On fait venir les sommes de San-Juan , et l'on a déjà réuni à peu de frais trente mille piastres pour la guerre. En attendant que l'argent arrive , Facundo les loge sous un caroubier, les occupe à faire des cartouches en les payant deux réaux (1) par jour pour leur travail.
Le gouvernement de San-Juan a connaissance des efforts que fait la famille de Carril pour se procurer la rançon , et se sert de la découverte. Gouvernement de citoyens , quoique fédéral, il ne se hasarde pas à tuer des citoyens, et se sent impuissant pour arracher
(i) V. la note HH, à la fin de l'ouvrage.
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de l'argent aux unitaires. Le gouvernement intime aux prisonniers qui peuplent les geôles Tordre de partir pour Atiles; les mères et les épouses savent ce que veut dire Atiles ; et les unes d'abord , les autres ensuite , parviennent à réunir les sommes demandées , pour faire revenir leurs parents du chemin qui conduit à la tanière du tigre. Ainsi Quiroga gouverne à San-Juan rien qu'avec la terreur de son nom.
Pendant que les Aldao sont forts à Mendoza, et qu'il n'est pas resté un seul homme à la Rioja, vieux ou jeune , garçon ou marié, Facundo se transporte k San-Juan pour établir son quartier général au milieu de cette population , riche alors en unitaires opulents. A son arrivée , il fait donner six cents coups de fouet à un citoyen remarquable par son influence, ses talents et sa fortune. Facundo marche en personne auprès du canon qui promène la victime mourante aux quatre coins de la place, parce que Facundo est très-minutieux dans cette partie de l'administration ; ce n'est pas comme Rosas qui, du fond de son cabinet où il prend le mate (1), envoie à la Mashorca les ordres qu'elle doit exécuter, pour imputer ensuite à l'enthousiasme fédéral du pauvre peuple toutes les atrocités avec lesquelles il fait trembler la terre 1 Ne croyant pas suffisant ce pas préalable à toute autre mesure , Facundo fait amener un vieux boiteux qu'on accuse ou non d'avoir servi de baqueano à des fugitifs , et le fait fusiller sur-le-champ sans confession , sans lui permettre un mot , parce que l'envoyé de
(l) V. la note T, à la fin de l'ouvrage.
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Dieu ne se soucie pas toujours que ses victimes se confessent.
L'opinion publique ainsi préparée , il n'y a pas de sacrifices que la ville de San-Juan ne soit prête à faire pour la défense de la fédération ; les contributions se distribuent sans réplique , les armes sortent de dessous terre. Facundo achète des fusils , des sabres à qui lui en présente. Les Aldao triomphent de l'incapacité des unitaires par la violation des traités du Pilar (1), et Quiroga passe alors à Mendoza. Là , la terreur était inutile; les exécutions journalières ordonnées par le moine (Aldao el fraile) , et dont j'ai donné le détail dans sa biographie , avaient glacé la ville comme un cadavre : mais Facundo avait besoin d'y confirmer la terreur que son nom répandait partout. Quelques jeunes gens de San-Juan sont tombés , prisonniers; au moins ceux-là lui appartiennent. Il envoie faire cette demande à l'un d'eux : Combien pouvez-vous livrer de fusils en quatre jours? Le jeune homme répond que si on lui donne le temps d'en envoyer chercher au Chili, et à sa maison celui de rassembler des fonds, il verra ce qu'il peut faire. Quiroga réitère la demande , ordonnant qu'il réponde catégoriquement. — Aucun. Une minute après , on portait le cadavre en terre et six San-Juaninos (habitants de San-Juan) le suivaient à peu d'intervalle. La demande se fait de vive voix ou par écrit aux prisonniers mendocinos (de Mendoza) , et les réponses sont plus ou moins satisfaisantes. Un prisonnier d'un ca-
note d , à la An de l'ouvrage.
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ràctêre pJas élevé se présente : le général Alvarado a été pris , Pacnndo !é fait amener en sa présence : Asseyez- vous , général, loi dit-Il. En combien de jours pduvez-vous me donner six mille piastres pour votre vie ? Jë ne puis, senor, je n'ai pas d'argent. — Mais vous avez des amis qui ne vous laisseront pas fusiller. — Je n'en ai pas , senor : j'étais simplement en passage dans cette ville quand , forcé par le vœu public , je me suis chargé du gouvernement. — Où voulez-vous vous retirer ? continue-t-il après un instant de silence. —Où V. E. ordonnera. —Dites où vous voulez aller? — Je le répète, où l'on m'ordonnera.
— San-Juan , que vous en semble ? — Bien , senor.
— Combien vous faut-Il d'argent? — Merci, seSor, je n'en ai pas besoin. — Facundo se dirige vers un secrétaire , prend deux gamelles remplies d'or, et se retirant, lui dit : — Prenez ce qu'il vous faut, général.
— Merci , seflor, rien, — Une heure après, la voiture <ta général Àlvarado était à la porte de sa maison chargée de ses effets, et le général Villafane , qui devait l'accompagner à San-Juan, où à son arrivée il toi remit cent onces d'or de la part du général Qui- ?oga , en le suppliant de ne pas se refuser à les recevoir.
Comme on le voit, l'âme de Facundo n'était pas du tout fermée aux nobles inspirations. Alvarado était ua vieux soldat , un général grave et circonspect, et U lui avait fait peu de mal. Il disait plus tard de lui : "Le général Alvarado est un bon militaire, mais il » n'entend rien à cette guerre que nous faisons. »
A San-Juan, on lui amena un Français nommé
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Barreau , qui avait écrit de lui ce qu'un Français pouvait écrire. Facundo lui demande s'il est l'auteur des articles qui l'ont tant blessé , et sur sa réponse affirmative : « Qu'attendez -vous maintenant?» reprend » Quiroga. — Senor , la mort. — Prenez ces onces et • » allez vous faire pendre ailleurs. » v
A Tucuman , Quiroga était étendu sur un comptoir. « Où est le général ? » lui demande un Andaloux qui s'est un peu grisé pour sortir de l'affaire avec honneur. — Ici dedans : que lui voulez-vous? — Je viens payer quatre cents piastres de contributions qu'il m'a mises! Gomme cela ne lui coûte rien à cet animal! — Connaissez- vous le général, patron? — Je ne veux même pas le connaître, le voleur (forajido) des montagnes ! Entrez; prenons un verre de caria (1). — Ce dialogue original était plus avancé, quand un aide de camp se présente , et s'adressant à l'un des interlocuteurs : — Mon général , lui dit-il. — Mon général!!! repète l'Andaloux, ouvrant une boucbe énorme... Ainsi... c'est vous qui êtes le général?... Ganario ! ! ! Mon général, continue- t-ii en se jetant à genoux, je suis un pauvre diable de pulpero!... Que voulez-vous?... Vous me ruinez... Mais l'argent est prêt... Allons... Il n'y a pas de quoi se fâcher ! ! ! » Facundo se met à rire , le relève , le tranquillise , et lui remet la contribution, en ne lui prenant comme prêt que deux cents piastres qu'il lui remit religieusement plus tard. Deux ans plus tard, un mendiant paralytique lui criait à Buenos-Ayres : « Adieu , mon géné-
(1) V. la note e, à la fin de l'ouvrage.
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ral, je suis l'Andaloux de Tucuman, je suis paralytique. » Facundo lui donna six onces.
Ces traits prouvent la théorie que le drame moderne a exploitée avec tant d'éclat , savoir : que même dans les plus atroces caractères historiques, il y a toujours une étincelle de vertu qui brille par moments et se cache. D'un autre côté , pourquoi celui qui n'a pas de frein qui contienne ses passions ne ferait-il pas le bien ? C'est une prérogative du pouvoir comme une autre.
Mais reprenons le fil des événements publics. Après avoir inauguré la terreur à Mendoza d'une manière si solennelle, Facundo se retire au Retamo, où les Aldao portent la contribution de cent mille piastres qu'ils ont arrachées aux unitaires atterrés. Là se trouvait la table de jeu qui accompagnait toujours Quiroga, là se hâtent d'accourir les amis du parti , là enfin on passe la nuit à la lueur vacillante des flambeaux.
Au milieu de tant d'horreurs et de désastres, l'or circule à torrents ; et au bout de quinze jours , Facundo gagne les cent mille piastres de la contribution, les nombreux milliers que gardent les amis fédéraux et tout ce qui peut se mettre sur une carte. La guerre cependant a besoin de ressources, et l'on revient tondre les brebis déjà tondues. Cette histoire des fameux coups du Retamo, où il y eut une nuit cent trente mille piastres sur le tapis , est l'histoire de toute la vie deQuiroga. a On joue beaucoup, général, lui disait » un habitant dans sa dernière expédition à Tucuman ! » — Eh ! c'est une misère ! A Mendoza et à San -Juan, » on pouvait s'amuser! C'est là que l'argent cou-
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» rait. J'ai gagné une nuit an fraile (Aldao) cinquante » mille piastres , au prêtre Luna vingt - cinq mille » autres; mais tel, c'est <te la.. . ! (estas sou pij... !). » Une année se passe dans ces préparatifs de guerre,
et à la On part en 1830 pour Côrdova une nouvelle armée formidable, composée des divisions recrutées à la Rioja, San-Juan, JVIendoza et San-Luis. Le général Paz, désireux d'éviter l'effusion du sang, quoiqu'il fùl sûr d'ajouter de nouveaux lauriers à ceux qu'il avait déjà cueillis, envoya le major Pawnero, officier plein de prudence , d'énergie et de sagacité , au-devant de Quiroga, pour lui offrir non-seulement la paix, mais une alliance. On croit que Quiroga était disposé à embrasser toute espèce de transactions; mais les suggestions delà commission médiatrice de Buenos-Ayres , qui n'avait pas d'autre but que d'éviter toute transaction, et l'orgueil et la présomption de "Quiroga, qui se voyait à la tête d'une nouvelle armée plus puissanté et mieux disciplinée que la première, lui firent repousser toutes les propositions pacifiques du modeste générai Paz. Facundo, cette fois, avait combiné quelque chose qui avait des semblants de plan de campagne. Des intelligences établies dans la sierra de Côrdova avaient soulevé la campagne pastorale; le général Villafane s'approchait par le nord avec une division de Catamarca, pendant que Facundo tombait par le sud. Il fallut au général Paz peu d'efforts de fé* nétration pour voir quels étaient les desseins de Quiroga et pour les déjouer. Une nuit , l'armée disparut des environs de Côrdova ; personne ne pouvait se rendre compte de l'endroit où elle était passée ; tout
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le monde l'avait rencontrée, quoique en divers lieux, à la même heure. S'il s'est quelquefois réalisé en Amérique quelque chose de semblable aux combinaisons stratégiques compliquées des campagnes de Bonaparte en Italie , c'est cette fois où Paz fit passer la sierra de Côrdova par quarante divisions , de manière que ceux qui tuyaient d'un lombat tombassent dans les mains d'un autre corps placé pour cela dans un endroit précis et inévitable. La montonera étourdie, enveloppée de toutes parts, avec l'armée devant elle, à «es côtés p à son arrière-garde, dut se laisser prendre dans les filets qu'on lui avait tendus, et dont les fils se mouvaient à volonté de la tente du général. La veille de la bataille d'Oncàtivo , toutes les divisions de cette merveilleuse campagne de quinze jours, dans laquelle elles avaient manœuvré combinément sur un front de cent lieues, n'étaient pas encore entrées en ligne. Je me dispense de donner aucun détatt sur cette campagne mémorable, dans laquelle le général Paz, pour donner de la valeur à son triomphe , publiait dans le bulletin la mort de soixante-dix des siens, quoiqu'il n'eût perdu que douze hommes, dans un combat où se rencontraient huit mille soldats et vingt pièces d'artillerie. Une simple manœuvre avait défait le vaillant Quiroga, et tant d'horreurs, tant de larmes versées pour former cette armée , avaient abouti à donner à Facundo quelque temps de jeu et au général Paz quelques milliers de prisonniers inutiles.
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