‹ Civilisation et barbarieChapitre 28 sur 38 · CIUDADELA · texte numérisé non relu

CIUDADELA

L'expédition partit, et les Sanjuaninos fédéraux, les femmes et les mères des unitaires respirèrent enfin comme au réveil d'un horrible cauchemar. Facundo déploya dans cette campagne un esprit d'ordre et une rapidité dans ses marches , qui montraient combien les désastres passés lui avaient servi de leçons. En vingt- quatre jours, il traversa avec son armée près de trois cents lieues de pays, de manière qu'il fut sur le point de surprendre à pied quelques escadrons de l'armée ennemie qui, en apprenant la nouvelle de son

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arrivée prochaine, le vit se présenter dans la citadelle (ciudadela) , ancien campement des armées de la patrie aux ordres de Belgrano. Il serait inconcevable qu'une armée comme celle que commandait Madrid à Tucuman , avec des chefs aussi vaillants et des soldats si aguerris, se fut laissé vaincre, si des càuseà morales et des préjugés antistratégiques ne venaient donner la solution d'une énigme aussi étrange* •

Le général Madrid , cbef de l'armée , avait sous îles ordres le général Lopea , espèce dê caudillo de Tucctiftan, <Jtii lui était personnellement opposé) et en outré de ce qu'une retraite démoralisé les troupes, le général Madrid n'était pas très- propre à dominer l'fesptit des chefs subalternes. L'afmée se présentait au combat moitié fédéralisée * moitié montonérisée , pen» dant que celle de Facundo avait cette unité que don* nent la terreur et l'obéissance à un caudillo qui n'est pàs une cause, mais une personne, et qui par cela mêmé éloighe le libre arbitre et étouffe toute individualités Rosas a triomphé de ses ennemis par cette unité de fer qui fait de tous ses satellites des instruments passifs , aveugled exécuteurs de sa volonté suprême* La veille de la bataille , lè lieutenant-colonel Bahtiaceda demandé ati général en chef qu'on lui per* mette de donner la première chargei S'il en avait été ainsi , du moment qu'il était de règle de commencer les batailles par des charges de cavalerie et qu'un subalterne prenait la liberté de le demander, la bataille se fût gagnée i parce que le 2 e cuirassiers n'a jamais trouvé ni au Brésil ni dans la république argentine rien qui pût résiste* à son choc. Le général agréa

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la demande du. commandant du 2% mais un colonel trouva qu'on enlevait le meilleur corps; le général Lopez, qu'on compromettait dès le commencement les troupes d'élite qui devaient former la réserve selon toutes les règles; et le général en chef, n'ayant pas d'autorité suffisante pour faire taire ces clameurs, envoya à la réserve l'escadron invincible et le chef vaillant qui le commandait.

Facundo déploie sa ligne à une distance, telle qu'il la met à l'abri de l'infanterie que commande Barcala , ' et qu'il atténue l'effet de huit pièces d'artillerie dirigées par l'intelligent Arengreen. Facundo avait- il prévu ce qu'allaient faire ses ennemis? Dans une guerrilla qui a précédé , le parti de Quiroga repousse la division de Tucuman. Facundo appelle le chef victorieux. «Pourquoi êtes -vous retourné? — Parce que » j'ai repoussé l'ennemi jusqu'au sommet de la nion- » lagne. — Pourquoi n'avez-vous pas pénétré dans la » montagne en tuant? — Parce qu'il y avait des forces » supérieures. — Ici quatre tirailleurs!!!.., » Et le chef est exécuté. ,

On entendait d'un bout de la ligne à l'autre le son des éperons et des fusils des soldats qui tremblaient, non par peur de l'ennemi , mais du terrible chef qui parcourait la ligne par derrière , brandissant sa lance à manche d'ébène. Ils attendent pour soulagement et allégement à la terreur qui les opprime, qu'on les fasse se précipiter sur l'ennemi : ils le mettront en pièces, rompront la ligne de baïonnettes pour mettre quelque chose entre eux et l'image de Facundo, qui les poursuit comme un fantôme de l'air. Ainsi, comme

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on le voit, d'un côté régnait la terreur, Oc l'autre l'anarchie. A la première tentative de charge, la cavalerie de Madrid se débande , la réserve suit, et cinq chefs à cheval restent seulement avec l'artillerie dont les détonations devenaient plus rares et l'infanterie qui se jetait à la baïonnette sur l'ennemi. Pourquoi en dire davantage? Celui qui triomphe dans une bataille en donne le détail.

La consternation règne à Tucuman , rémigration se fait en masse , parce que dans cette ville les fédéraux se comptent. C'était la troisième visite de Facundo ! Le lendemain on doit répartir une contribution. Quiroga sait qu'il y a des effets précieux cachés dans un temple ; il se présente au sacristain qu'il interroge sur le cas. C'est une espèce d'imbécile qui répond en souriant. — Tu ris? Voyons!... quatre fusiliers! .. qui le laissent sur le sol , et les listes de la contribution se complètent en une heure. Les caisses du général s'emplissent d'or. Si quelqu'un n'a pas bien compris, il ne lui restera plus de doute quand il verra passer ceux qu'on arrête pour être fouettés, le gardien de San- Francisco et le prêtre Colombres. Facundo se présente ensuite au dépôt des prisonniers, met à part les officiers et se retire pour se reposer de tant de fatigues , en laissant l'ordre de les fusiller tous.

Le Tucuman est un pays des tropiques où la nature s'étale dans toute sa pompe , c'est l'Éden de l'Amérique sans rival sur toute la surface de la terre. Imaginez-vous les Andes couvertes d'un manteau vert brun de végétation colossale, laissant échapper pardessous le bord de ce vêtement douze rivières qui

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coulent à égalés distances daùs dés directions parallèles ) jusqu'à ce qu'elles inclinent toutes dans un sens et forment par leur réunion titt canal navigable qui s'en va jusqu'au cœur de l'Amérique. Le pays compris entre les affluents et le canal a cinquante lieues au plus. Les bois qui couvrent la surface du pays sont primitifs , mais les pompés dé l'Inde y sont revêtues des grâces de la Grèce. 1

Le noyer croise ses longues branches avec l'acajou et l'ébène; le cèdre laissé croître à son côté le laurier classique, qui protégé a son tour de son feuillage le myrte consacré à Vénus et laisse encore de l'espace pour permettre au nard embaumé et ad lis des champs de monter et s'étendre.

Le cèdre odoriférant s'est emparé par là d'une bordure de terrain qui interrompt les bois; ailleurs le rosier ferme le passage avec ses membres pressés et épineux. 1

Les vieux troncs servent de terrain à plusieurs espèces de mousses fleuries , et les lianes et les mûriers festonnent, entrelacent et confoùdent toutes ces diverses générations de plantes.

Sur toute cette végétation qui épuiserait la palette fantastique en combinaison et richesse de coloris , vo* lent des essaims dé papillons dorés, des colibris ématllés, des millions de perroquets couleur d'émeraude, de pies bleues et de toucans couleur orange. Le bruit de ces oiseaux babillards vous étourdit tout le jour, comme ferait le bruit d'une cataracte harmonieuse.

Le major Andrews, voyageur anglais qui a dédié

beaucoup de pages à la description de tant de merveilles , raconta qu'il sortait le matin pour s'extasier dans la contemplation de cette superbe et brillante végétation , qu'il pénétrait dans les bois aromatiques ; et là, délirant, étourdi par l'aliénation qui le dominait, il s'internait lit où il voyait qu'il y avait obscurité, épaisseur, jusqu'à ce qu'enfin il retournât chez lui où on lui faisait remarquer qu'il s'était déchiré les vêtements, blessé et rayé la figure , d'où le sang lui sortait souvent sans qu'il s'en fût aperçu. La ville est entourée d'un bois de plusieurs lieues exclusivement formé d'orangers doux, arrondis en coupole, à une hauteur déterminée, de manière à former une voûte sans limites, soutenue par un million de colonnes unies et tournées, Les rayons de ce soleil torride n'ont jamais pu contempler les scènes qui ont Heu sur le tapis de verdure qui couvre la terre sou* cet immense toit. Et quelles scènes ! Les belles de Tucuman vont passer le dimanche dans ces galeries sans limites; chaque famille choisit un lieu apparent : on écarte les oranges qui gênent le passage. Si c'est en automne, ou bien sur le gros tapis de fleurs d'orangers qui remplissent le sol, les couples du bal se balancent; et avec les parfums de ses fleurs s'étendent en s'affaiblissaut les sons mélodieux des tristes chants de la guitare. Vous croiriez peut-être que cette description est copiée dans les Mille et une Nuit* ou d'autres contes de fées à l'orientale ? Cherchez plutôt h vous imaginer ce que je ne dis pas de la volupté et de la beauté des femmes qui naissent sous ce ciel de feu et qui, défaillantes, vont se livrer à la sieste, mollement étendues

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ù l'ombre des myrtes et des lauriers, et s'endormir enivrées par les essences qui asphyxieraient ceux qui ne sont pas habitués à cette atmosphère.

Facundo avait gagné une de ces cabanes formées de branches ombrageuses, peut-être pour méditer sur ce qu'il devait faire de cette pauvre ville tombée comme un écureuil sous la patte du lion. La pauvre ville, cependant, était préoccupée de la réalisation d'un projet plein d'innocente coquetterie. Une députatiou de jeunes filles regorgeant de jeunesse , de candeur et de beauté, se dirige vers le lieu où Facundo est étendu sur sou poncho. La plus résolue ou la plus enthousiaste marche devant, hésite, s'arrête ; celles qui la suivent la pressent : toutes s'arrêtent, saisies par la peur ; les figures pudiques se retournent, s'encouragent réciproquement, et s'arrêtant, puis avançant timidement, s'excitant entre elles, finissent par arriver en sa présence. Facundo les reçoit avec bonté, les fait asseoir autour de lui, les laisse se remettre, et finit par s'informer de l'objet de cette aimable visite. Elles viennent l'implorer pour la vie des officiers de l'armée qu'on va fusiller. Les sanglots sortent de la réunion choisie et timide ; le sourire de l'espérance brille sur quelques visages , et toutes les séductions délicates de la femme sont mises en réquisition pour atteindre le but charitable qu'elles se sont proposé.

Facundo est vivement intéressé , et le sourire de la complaisance et du contentement parvient à percer dans l'épaisseur de sa barbe. Mais il faut les interroger une à une, connaître leurs familles, la maison où elles demeurent, mille détails qui paraissent l'inté-

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resser et lui plaire, et qui occupent uue heure de lewps, maintiennent l'attente et l'espérance. A la fin il leur dit avec la plus grande bonté : « N'entendez-vous pas ces coups de fusil? Il n'est plus temps! on les a fusillés ! » Un cri d'horreur s'élève de ce chœur d'anges qui s'échappe comme une troupe de colombes poursuivie par le faucon. On les avait fusillés en effet!... Mais comment? Trente-trois officiers à partir du grade de colonel et au-dessous, entièrement nus, reçoivent la décharge mortelle. Deux frères, fils d'une famille distinguée de Buenos- Ayres, s'embrassent pour mourir, et le cadavre de l'un garantit l'autre des balles. Il s'écrie alors : « Je suis libre, je suis sauvé de par la loi! » Erreur, malheureux! Combien il aurait donné pour la vie ! En se confessant, il avait retiré une bague de sa bouche où il l'avait cachée pour qu'on ne la lui ûtàt pas, et il avait chargé le prêtre de la donner à sa belle promise qui, en la recevant, perdit en échange la raison qu'elle n'a pas encore recouvrée aujourd'hui, la pauvre folle !

Les soldats de cavalerie prennent chacun un cadavre et les traînent au cimetière, de telle sorte que quelques morceaux de crânes, un bras et d'autres membres restent sur la place de Tucuman et servent de pâture aux chiens. Ah ! combien de gloires ainsi traînées dans la boue !

D. Juan Manuel Rosas faisait tuer de la même manière et presque en même temps, à San-Nicolas de los Arroyos, vingt-huit officiers, sans en compter cent et quelques morts obscurément, Chacabuco, Maipii Junin, Ayacucho, Ituzaiugô! Pourquoi vos lauriers

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ont-ils élé une malédiction pour tous ceux qui les onl portés !

Si Ton peut ajouter quelque chose à l'horreur de ces scènes, c'est le sort qu'eut le colonel Arraya, père de huit enfants, prisonnier avec trois coups de lance dans l'épaule ; on le fit entrer à Tucuinan à pied, nu, saignant et chargé de huit fusils. Exténué de fatigue, U fallut lui faire donner un lit dans une maison particulière. A l'heure de l'exécution qui a lieu sur la place, quelques tirailleurs pénètrent dans son habitation, le percent de balles dans son lit et le font mourir au milieu des grandes flammes des savanes incendiées.

Le colonel Barcala, l'illustre nègre, fut le seul chef excepté de la boucherie. C'est que Barcala était le maître de Gordova et de Mendoza, où les civieos ( la garde civique) l'idolâtraient. C'était un instrument que l'on pouvait conserver pour l'avenir. Qui sait cç qui peut arriver plus tard ?

Le lendemain commence dans toute la ville une opération que Ton appelle le séquestre ; elle consiste à mettre des sentinelles à toutes les portes, à tous les magasins, dans les dépôts de cuirs, de peaux corroyées, les dépôts de tabac/partout, parce qu'àTucu man il n'y a pas de fédéraux, cette plante qui n'a pu croître qu'après que le sol a été trois fois arrose de sang par Quiroga, et une autre fois plus que les trois autres ensemble par Oribe. On dit maintenant qu'il y a des fédéraux qui portent un ruban qui le prouve , sur lequel il est écrit: j j Muer an Ion salvajes unilarios!!

Comment en douter un moment ? Toutes ces propriétés mobilières et le bétail des campagnes appar-

FAtXMK) QUHOliA.

tiennent de droit à Facundo. Deux cent cinquante charrettes avec la dotation de seize bceufe chacune se mettent en marche pour Buenos- A yres, emportant les produits do pays. Le9 marchandises d'Europe se mettent dans un dépôt qui aboutit à un marché où les commandants font l'office de marchands. Il y a plus encore : Facundo en personne vend des chemises, des jupons de femme, des vêtements d'enfants, les déploie, les montre et les agite devant la multitude : un medio, un real, tout est bon ; la marchandise se vend, le négoce est brillant ; il manque des bras, la multitude s'amasse, se presse. Seulement on commence à remarquer qu'après quelques jours les acheteurs deviennent rares, et on leur offlre en vain des mouchoirs de crêpe brodés pour quatre réaux; personne n'achète* Qu' estil arrivé? Est-ce par remords de la part du peuple? Rien de cela. L argent circulant s'est épuisé : les contributions d'un côté, le séquestre de l'autre, la vente à bon marché, ont réuni jusqu'au dernier medio qui circulait dans la province. S'il en reste quelques-uns au pouvoir des dévoués ou des officiers , la table de jeu est là pour laisser enfin toutes les bourses vides. À la porte de la rue du général on sort au soleil des piles de sacs d'argent doublés en cuir. Ils y restent la nuit sans garde, et sans que les passants se hasardent même à les regarder.

Et qu'on ne croie pas que la ville ait été abandonne au pillage ou que le soldat ait participé de cet immense butin ! Non ; Quiroga répétait depuis à Buenos-Ayres, dans le cercle de ses amis : « Je n'ai ja- • mais consenti à ce que le soldat volât, parce que

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» cela m'a toujours semblé immoral. » Un cultivateur se plaint à Facundo, les premiers jours, de ce que ses soldats lui ont pris quelques fruits. Il les fait former, et les coupables sont reconnus. Chacun reçoit six cenls coups pour sa peine. L'habitant effrayé demande grâce pour les victimes , et on le menace de lui en donner autant. Parce que tel est le gaucho argentin ; il tue parce que ses caudillos lui ordonnent de tuer , et il ne vole pas parce qu'ils ne le lui ordonnent pas. Si vous voulez vérifier comment ces hommes ne se soulèvent pas, ne se déchaînent pas contre celui qui ne leur donne rien en échange de leur sang et de leur courage, demandez à D. J. M. Rosas tous les prodiges qu'on peut faire avec la terreur. Il le sait bien ! On fait faire des miracles, non-seulement au misérable gaucho, mais à l'illustre général, au citoyen fastueux et orgueilleux! Ne vous disais-je pas que la terreur produit de meilleurs résultats que le patriotisme? Le colonel de l'armée du Chili, D. Manuel Gregorio Quiroga, ex-gouverneur fédéral de San-Juan et chef d'état-major de l'armée de Quiroga, convaincu de ce que ce butin d'un demi-million est seulement pour le général, qui vient de donner des soufflets à un commandant qui a gardé pour lui quelques réaux de la vente d'un mouchoir, conçoit le projet de soustraire quelques bagues de valeur parmi celles qui sont rassemblées au dépôt général et se dédommager par là de sa solde. Le vol se découvre, et le général le fait amarrer à un poteau et exposer à la vengeance publique ; et quand l'armée retourne à Sân-Juan, le colonel de l'armée du Chili, ex- gouverneur de San-Juan.

FAfTNDO Ql IROGA.

1»? chef d'état-major marche l\ pied par des chemins à peine praticables, accouplé avec un taureau : le compagnon du taureau succomba à Gatamarca sans qu'on sache si le taureau est arrivé à San-Juan ! Enfin, Facundo apprend qu'un jeune Rodriguez, de ce qu'il y avait de mieux à Tucuman, a reçu une lettre des fugitifs ; il le fait prendre, le mène lui-même à la place, rattache et lui fait donner six cents coups. Mais les soldats ne savent pas donner des coups comme ceux qu'exige ce crime , et Quiroga prend les grosses lanières qui servent à l'exécution, les agite en l'air avec son bras herculéen et en donne cinquante coups pour servir de modèle. L'acte terminé, il remue lui-même la chaudière de saumure, lui frotte les fesses, lui arrache les morceaux flottants et lui met le poing dans les concavités laissées par eux. Facundo retourne chez lui, lit les lettres interceptées, y trouve des commissions de maris pour leurs femmes, des quittances de commerçants, des recommandations de n'avoir pas souci d'eux, etc. ; pas un mot qui puisse intéresser la politique : il demande alors le jeune Rodriguez, et on lui dit qu'il est mourant ; ensuite il se met à jouer et gagne des sommes énormes. D. Francisco Reso et D. N. Lugones ont murmuré entre eux quelque chose sur les horreurs qu'ils entrevoient; chacun reçoit trois cents coups et l'ordre de se retirer en traversant la ville complètement nus, les mains croisées sur la tête et les fesses dégoûtantes de sang ; des soldats armés les suivent de loin pour faire exécuter l'ordre ponctuellement. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la nature humaine, quand l'infamie est intronisée et qu'il n'y a

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personne sur la terre à qui en appeler contre les bourreaux? D. N. Lugones, qui est de caractère vif, se tourne vers son compagnon de supplice et lui dit avec le plus grand calme : « Passez-moi votre tabatière que » nous fumions un cigare. » La dyssenterie se déclare enfln à Tucuman, et les médecins assurent qu'il n'y a pas de remède, qu'elle vient d'affections morales, de la terreur contre laquelle on n'a pas trouvé de remède jusqu'à aujourd'hui dans la république argentine* Facundo se présente un jour dans une maison et demande la maîtresse à un groupe d'enfants qui jouent avec des noix ; le plus espiègle répond qu'elle n'y est pas. « Dis-lui que je suis venu» — Et qui êtes-vous? — Je suis Facundo Quiroga. » L'enfant tomba en faiblesse, et ce n'est que l'année dernière qu'il a commencé à donner des indices d'un peu de raison; les autres se mettent à courir en pleurant et criant; l'un d'eux monte à un arbre, un autre saute sur des murs

et se donne un coup terrible Que voulait Facundo

à cette dame?..... C'était une belle veuve qui avait attiré ses regards, et il venait la solliciter !.»... Parce qu'à Tucuman, le Cupidon et le satyre n'étaient pas oisifs. Une jeune fille lui plait ; il lui parle et lui propose de l'emmener à San-Juan. Imaginez-vous ce que pouvait répondre une pauvre fille à cette proposition déshonorante faite par un tigre. Elle rougit, balbutie, répond qu'elle ne peut se résoudre... que son père... Facundo s'adresse au père , et le malheureux dissimulant toute son horreur, objecte que personne ne répond de sa fille, qu'on l'abandonnera. Facundo satisfait à toutes les objections, et le malheureux

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père, ne sachant pas ce qu'il dit et croyant terminer cet abominable marché , propose qu'on lui fasse un billet..., Facundo prend la plume et rédige ce qu'on lui demande, puis il passe le papier et la plume au père pour qu'il signe la convention. Le père est père à la fin et la nature parle : « Je ne signe pas, » dit-Il, ttiez-moll — Ehl vieux co »! » lui répond Quiroga , et il reprend la porte étouffant de rage

Qtiiroga> le champion de la cause qu'ont jurée les peuples, comme il s'intitule par là, était barbare, avare et lubrique * et se livrait sans frein à ses passions : son successeur ne saccage pas les villes, c'est vrai, n'oulrftgé pas la pudeur des femmes; il n'a qu'une passtan, qu'un besoin, la soif de sang humain et le despotisme. Eu échange , il sait user des paroles et des formes qui satisfont l'exigence des indifférents. Les sauvages, les sanguinaires, les perfides immondes unitaires, le sanguinaire duc d'Abrantès, le perfide ministre du Brésil, la fédération, le sentiment américain!!! l'or immonde de la France, les prétentions iniques de l'Angleterre, la conquête européenne !! De telles paroles suffisent pour couvrir la plus horrible , là plus longue série de crimes qu'ait vue le dix-neuvième siècle. Rosas 1 Rosas! Rosas!!! je me prosterne et m'humilie devant ta puissante intelligence. Tu es grand comme la Plata* comme les Andes ! Seul tu as compris combien est méprisable l'espèce humaine avec ses libertés, sa science et son orgueil ! Foule-la aux pieds ! Tous les gouvernements civilisés t'honoreront d'autant plus que tu seras plus insolent ! Foule -la aux

i>h> l Ul MHI QMR0UA.

pieds ! Tu ne manqueras pas de chiens fidèles qui, recueillant le morceau de pain que lu leur jettes, iront verser leur sang sur les champs de bataille ou montrer sur la poitrine ta marque rouge dans toutes les capitales de l'Amérique. Foule-la aux pieds! Oh! oui,

marche dessus!!!

L'invasion de Quiroga avait arrêté ou affaibli à Tucnman, Salta et Jujuy, un grand mouvement industriel et progressif qui ne le cédait en rien à ce que nous avons indiqué pour Mendoza. Le docteur Colombres, que Facundo plongeait dans les prisons, avait introduit et encouragé la culture de la canne à sucre à laquelle se prête tant le climat, et ne s'était pas cru content de son œuvre avant d'avoir dix grands moulins en mouvement. L'achat de plants de la Havane, renvoi d'agents dans les moulins du Brésil pour étudier les procédés et les appareils, la distillation des mélasses, tout s'était réalisé avec ardeur et succès, quand Facundo lança ses chevaux dans les champs de cannes, et détruisit une grande partie des moulins naissants. Une société d'agriculture publiait déjà ses travaux et se préparait à essayer la culture de l'indigo et de la cochenille. A Salta, on avait fait venir d'Europe et des États-Unis des métiers et des artistes pour les tissus de laine, les draps foulés, les étoffes de tapis et les peaux de tafilet, dont on avait eu des résultats satisfaisants. Mais ce qui préoccupait le plus ces peuples, parce que c'est pour eux une des questions les plus vitales, c'était la navigation du Bermejo, grande artère commerciale qui, passant dans les environs ou sur les frontières de ces provinces, afflue au Parana

el ouvre une sortie aux immenses richesses que produit de toutes parts ce ciel tropical.

L'avenir de ces provinces dépend de l'action de rendre des voies fluviales praticables pour le commerce des villes méditerranéennes ; pauvres et populeuses, elles pourraient devenir en dix ans autant d'autres foyers de civilisation et de richesses, si elles pouvaient, favorisées par un gouvernement habile, se consacrer à aplanir les légers obstacles qui s'opposent à leur développement Ce ne sont pas des songes chimériques d'un avenir probable : non. Aux États-Unis, les bords du Mississipi et de ses affluents se sont couverts en dix ans , non-seulement de villes grandes et populeuses, mais d'États nouveaux qui sont venus faire partie de l'Union ; et le Mississipi n'est pas plus avantagé que le Paranâ; l'Ohio, l'Illinois, l'Arkansasne couvrent pas de territoires plus fertiles et plus étendus que ceux du Pilcomayo, du Bermejo, du Paraguay et de tant de grandes rivières que la Providence a mises entre nous pour nous marquer le chemin que doivent suivre plus tard les populations nouvelles qui, formeront Y Union argentine. Rivadavia avait mis sur le tapis de sa table, comme point vital , la navigation intérieure des rivières : à Salta et Buenos- Ayres, il s'était formé une grande association qui comptait un demi-million de piastres , et l'illustre Sola avait réalisé son voyage et publié la carte de la rivière.

Combien de temps perdu de 1825 à 1845! Combien de temps encore , jusqu'à ce que Dieu veuille étouffer le monstre de la pampa ! Parce que Rosas s'opposant

FAGUND0 QUIROGA

si tenacement à la libre navigation des rivières, protestant des craintes d'intrusion européenne , bostilisant les villes de l'intérieur et les abandonnant à leurs propres forces , n'obéit pas simplement aux préjugés créoles contre les étrangers, ne Cède pas simplement aux suggestions de porteno ignorant qui possède le port et la douane générale de la république sans se sottetër de déployer la civilisation et la richesse dé toute cette nation , parce que son port est plein de navires char* gés de produits de l'intérieur et sa douane de marchandises ; mâis parce qu'il obéit machinalement à ttt instincts de gaucho de la pampa, qui regarde avec horreur l'eau, avec mépris les navires, et qui ne tonnait pas de bonheur supérieur, de félicité égale à celle de monter un bon cheval pour se transporter d'un endroit à un autre. Que lui importent le mûrier, le sucre, l'indigo, la navigation des rivières, l'émigration européenne et tout ce qui sort du cercle étroit d'idées dans lequel il a été éclairé? Que lui ferait de favoriser l'intérieur, à lui qui vit au sein des richesses et possède une douane qui lui donné sans cela tous les ans deux millions de piastres fortes? Salta* Jujuy, Tucuman, Santa*-Fé, Corrientes et Entrerios seraient aujourd'hui autant de Buenôs-Ayres , si le mouvement industriel et civilisateur si puissamment commencé par les anciens unitaires, et dont sans doute il est resté des germes si féconds, eût pu continuer. Tucuman à aujourd'hui une grande exploitation de sucres et de liqueurs qui ferait sa richesse , si elle pouvait les envoyer à peu de frais aux côtes pour les changer coutfe les marchandises dans cetté Wgrate et imbécile Bwno»-

FACUNDO QUIROGA. 249

Ayres, d'où lai vient le mouvement de barbarie imprimé par le gaucho à la marque rouge. Mais il n'y a pas de maux qui soient éternels; un jour viendra où s'ouvriront les yeux de ces pauvres peuples que Ton prive de toute liberté de se mouvoir et que Ton prive de tous les hommes capables et intelligents qui pourraient mener à bout l'œuvre de réaliser en peu d'années l'avenir grandiose auquel sont appelés par la nature ces pays qui demeurent aujourd'hui stationnaires, pauvres et dévastés. Pourquoi sont-ils poursuivis partout , ou plutôt pourquoi sont-ils sauvages unitaires et non pas sages fédéraux, tous ces hommes courageux et entreprenants qui consacraient leur temps à diverses améliorations sociales, celui-ci à améliorer l'éducation publique, celui-là à introduire la culture du mûrier, cet autre celle de la canne à sucre , cet autre à suivre e cours des grandes rivières , sans autre intérêt que l'intérêt national , sans autre récompense que la gloire de bien mériter de leurs concitoyens? Pourquoi ce mouvement, cette sollicitude ont-ils cessé ? Pourquoi ne voyons-nous pas de nouveau se lever le génie de la civilisation européenne, qui brillait avant, quoiqu'on ébauche, dans la république argentine ? Parce que son gouvernement unitaire aujourd'hui comme jamais Rivadavia lui-même n'en a eu l'idée , n'a pas donné un seul regard à l'examen des ressources vierges et inépuisables d'un sol privilégié. Pourquoi n'a-t-on pas consacré la vingtième partie des millions que dévore une guerre fratricide et d extermination à étendre l'éducation du peuple , à faciliter sa fortune? Que lui a-t-on donné en échange? un haillon rouge !! A cela

ir*0 FACt'NDO QL'IROtiA

s'est réduite la sollicitude du gouvernement pendant quinze ans; c'est la seule mesure d'administration nationale , le seul point de contact entre le maître et l'esclave, la marque du bétail !!!

j CHAPITRE XIII.

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