‹ Claire d'AlbeChapitre 10 sur 56 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

CLAIRE A ÉLISE

Co:mbien j'aime mon mari, Ëli<;e ! combien je suis touchée du plaisir qu'il trouve à faire le bien ! Toute son ambition est d'entreprendre des actions louables , comme son bonheur est d'y re'ussir. Il aime tendrement Frédéric , parce qu'il voit en lui un heureux à faire. Ce jeune

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liomme , il i?st vrai , est bien inleiessant. Jl a toujours habile les Ce'vennes , et le séjour des montagnes a donné autant de souplesse et d'a^ilile' à son corps , que d'originalile à son esprit et de candeur à son caractère. Il ignore jusqu'aux moindres usages. Si nous sommes à une porte , et qu^il soit pressé , il passe le premier. A table, s'il a faim , il prend ce qu'il désire, sans attendre qu'on lui en ofïre. Il interroge librement sur tout ce qu'il veut savoir, et ses questions seraient même souvent indiscrètes, s'il n'était pas clair qu'il ne les fait que parce qu'il ignore qu'on ne doit pas tout dire. Pour moi, j'aime ce caractère neuf qui se montre sans voile et sans détour ; celle franchise crue qui le fait manquer de politesse, et jamais de complaisance , parce que le plaisir d'autrui est un besoin pour lui. En voyant un désir si vrai d'obliger tout ce qui l'entoure , une reconnaissance si vive pour mon mari , je souris de ses naïvetés , et je m'attendris sur son bon cœur. Je lî^âi point encore vu une phy-

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sionomie plus expressive ; ses moindres sensations s'y peignent comme dans une glace. Je suis sûre qu'il en est encore à savoir qu'on peut mentir. Pauvre jeune homme! fi on le jetait ainsi dans le monde, à dix-neuf ans , sans guide , sans ami , avec cette disposition à tout croire et ce besoin de tout dire , que deviendrait-il ^ Mon mari lui servira sans doute de sou-' tien; mais sais-tu que M. d'Alhc exige presque que je lui en serve aussi ? « Je suis un peu brusque, me disait -il ce matin , et la bonté de mon cœur ne rassure pas toujours sur la rudesse de mes manières. Frédéric aura besoin de conseils. Une femme s'entend mieux à les donner , et puis votre âge vous y autorise. Trois ans de plus entre vous font beaucoup. D'ailleurs , vous êtes mère de famille , et ce titre inspire le respect. i>

J'ai promis à mon mari de faire ce qu'il voudrait. Ainsi, Elise, me voilà érigée en grave précepteur d'un jeune homme de dix-neuf ans. N'es-tu pas tout émerveillée de ma nouvelle dignité? Mais, pour

revenir aux choses plus à ma poile'e , je te dirai que ma tille a commencé hier à marcher. Elle s'est tenue seule j)eri(ljnt (juel(|ues niinules. J'elais fière de ses mouvemens. Ji me semblait que c'était moi qui les avait ci e'e's. Poîir Adoljihe, il est toujours avec les ouvriers. 11 examine les mécaniques, n'est content que lorsqu'il les compreml , les imile quelquefois et les brise plus sotjvent , saute au cnu de son pèie quand cdui-ci le gronde, et se fait aimer de chacun en faisant enrai^er tout le monde. Il plaît beaucoup à Frédéric : mais ma fille n'a nas tant de bonheur. Je lui demandais s'd ne la lionvait pas charmanle , s'il n'avait pas de plaisir à baiser sa peau douce et fraîche: « Non , m'a-t-il répondu naivement , elle est laide , et elle sent le lait aigre, v

Adieu, mon Elise, je me fie a Ion amitié pour rapprocher ces jours charmans que nous devons passer ici. Je sais que l'état d'une veuve qui a le bien de ses enfans é conserver , demande beaucoup de saciiûces ; mais si le plaisir d'être ensemble

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est un aiguillon pouf ton indoîence, il doit nëcessaireraenl accélérer tes affaires. Mon ange , M. d'Albe me disait ce malin crue si relablissemenl de sa raanufadui e , et l'instruction de Frédéric , ne ne'cessitaient pas impérieusement sa pre'sence , il quitterait femme et enfans pendant trois mois , pour aller expédier tes affiires et te ramener ici trois mois plus tôt. Excellent homme ! il ne voit de boniieur (jue dans celui cpTil donne aux autres , et je sens que son exemple me rend meilleure. Adieu , cousine.

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