LETTRE VI
CLAIRB A ÉLISE.
Ce malin comme nous déjeunions , Frédélie est accouru tout essoulUé. Il venait de jouer avec mon fils; mais, prenant tout à coup un air grave , il a prié moft mari de vouloir bien , dès aujourd'hui, Uii donner- les premières insfrucfions re-
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lalives à l'emploi qu'il lui dcsline clans sa manufacture.
Ce passage subit de renfance à la i aison m'a paru si plaisant, que je me suis mise à rire immodérément. Frédéric m'a regardée avec surprise. «Macousine, m'a-l-il dit, si j'ai tort, reprenez-moi; mais il est mal de se moquer. — Frédéric a raison, a repris mon mari ; vous êtes Irop bonne pour être moqueuse , Claire ; mais vos ris inattendus , qui contrastent avec votre caractère habituel , vous en donnent souvent Pair. C'est là votre seul défaut ; et ce défaut est grave , parce qu'il fait aulant de mal aux autres que s'il était réellement l'objet de votre raillerie. » Ce reproche m'a touchée.
J'ai tendrement embrassé mon mari , en l'assurant qu'il ne me reprocherait pas deux fois un tort qui Tciinige. Il m'a serrée dans ses bras. J'ai vu des larmes dans les yeux de Frédéric : cela m'a émue.
Je lui ai tendu la main en lui demandant pardon; il l'a saisie avec vivacité, il l'a baisée ; j'ai senti ses pleurs En vé-
CLAIRE D^ALBE. 'o^
rite , Elise , ce n'était pas là un mouvement de politesse. M. d'Albe a souri.
« Pauvre enfant, m'a - t - il dit, comment se défendre de l'aimer , si naïf et si caressant ! Allons , ma Claire , pour cimenter votre paix , mencz-ie promener vers ces foiéls qui dominent la Loire. Il retrouvera la un site de sor pays. D'ailleurs , il faut bien qu'il connaisse le séjour qu il doit habiter. Pour aujourd'hui , j'ai des lettres à écrire. Nous travaillerons demain, jeune homme. »
Je suis partie avec mes enfans. Frédéric portait ma fille, quoiqu'elle sentît le laii aigre. Arrivés dans la forêt, nous avons causé... Causé n'est pas le mot , car il a parlé seul. Le lieu qu'il voyait, en lui rappelant sa patrie, lui a inspiré une sorte d'enthousiasme. J'ai clé surprise que les grandes idées lui fussent aussi familières, et de l'éloquence avec laquelle il les exprimait. Il semblait s élever avec elles. Je n'avais point vu encore anlant de feu dans son regard. Ensuite, revenant à d'autres sujets, j'ai reconnu qu'il aval:
'^6 CLATHE DWLBE.
une instruclion solide et une aptitude singulière à toutes les sciences. Je crains que l'état qu'on lui desfine ne lui plaise ni ne lui convienne. Une cho>e purement mécanique , une surveillance exacte , des calculs arides , doivent nécessairement lui devenir insupportables, ou éteindre son imagination, et cela serait bien dommage. Je crois, Élise, que je m'accou'utnerai à la société de Frédéric. C'est un caractère neuf, qui n'a point été émousse* encore par le frottement des usages. Aussi présente-l-il toute la piquante originalité de la nature. On y retrouve ces touches larges et vigoureuses dont l'homme dut être formé en sortant des mains de la divinité; on Y pressent ces nobles et grandes passions qui peuvent égaier sans doute , mais qui , seules , élèvent à la gloire et à la vertu. Loin de lui ces j)clits caractères sans vie et sans couleur, qui ne savent agir et penser ([ue comme les autres , dont les yeux délicats sont blessés par un contraste , et qui , dans la petite sphère ou ils se remuent, ne sont pas même capables d'une grande fauie>
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