‹ Claire d'AlbeChapitre 19 sur 56 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Si mes deux dernières lettres ont ranimé tes doutes , cousine , j'espère que celle-ci les détruira tout-à-fait. Adèle de Raincy est arrivée depuis trois jours , et déjà elle a fait une assez vive impression sur Frédéric. Je voulais lui laisser ignorer qu'elle dut venir , afin de le surprendre , et j'ai réussi. Aussitôt qu'Adèle

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fut arrivée , je la conduisis dans le pavillon que batgne la rivière , et je fis appeler Frédéric : il accom t ; mais voyant Adèle près de moi , un cii lui échappe , el la plus vive rougeur couvre son visage; il s'approche pourtant , mais avec embarras , el son regard craintif et curieux semblait lui dire : Eies-vous celle que j'attends? Adèle, par un souris malin, allait achever de le déconcerter , lorsque j'ai dit en souriant : « Vous êtes surpris , Fiédéric, de me trouver avec une pareille com[)agiie ? — Oui , m"'a-t-il répondu en la regardant, j'ignorais qu'on pût être aussi belle. » Ce comj)iiment flatteur, et qui , dans la bouche de Frédéric , avait si pou l'air d'en être un , a changé aussitôt les dispositions d'Adèle; elle bii a jeté un coup d'œil obligeant , en lui fai- •ant signe de s'asseoir auprès d'elle ; il a obéi avec vivacité, et ui, commencé une conversation qui ne ressemble guère , ou je suis bien trom[)ée , à celle que celle jeune personne entend tous les jours ; aussi répoudâit-e'lc fort peu ; mais son

silence raêaie enchantait Fi ëdëric ; il lui a paru une preuve de modestie et de timidité' , et c'est ce qui lui plaît par-dessus tout dans une jeune personne. Adèle , de son côie', me paraît ti ès-disposëe en sa faveur. L'admiration qu'elle lui inspire la flatte , Tagre'naent de ses discours l'attire et le feu de son imagination l'amuse.

D'ailleurs la figure de Fre'dëric est charmante ; s'il n'a pas ce qu'on appelle de la tournure , il a de la grâce , de l'adresse et de l'agilile' : tout cela peut bien faire impression sur un coeur de seize ans. Depuis un an que je n'avais vu Adèle , elle est singulièrement embellie ; ses yeux sont noirs , vifj et brillans j sa brune chevelure tombe en anneaux sur un cou éblouissant j je n'ai point vu de plus belles dents ni des lèvres si vermeilles ; et , sans être ni amant ni poêle , je dirai que la rose humide des larmes de l'aurore n'a ni la fraîcheur ni l'éclat de ses joues ; «on teiîit est une fleur , son ensemble est une Grâce. Il est impossible , en la voyant, de ne pas être frappé d'admiration ; aussi

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Frédéric la (jiiittc-l-il le moins qu'il peut. Vient-il dans le salon, c''est toujours elle qu'il rogar<lp, c'est toujours à elle qu'il {.'adresse. Il a laisse bien loin toutes mes leçons de politesse , et le sentiment qui l'inspire lui cmi a [)lus appris en une heure c[ue tous mes conseils depuis trois mois. A la promenade, il est toujouis empressé d'oiFrir son bras à Adèle , de la soutenir si elle saute un ruisseau , de ramasser un gant quand il tombe, car c'est un moyen de toucher sa main , et celle main est si blanche et si douce ! Je ne sais si je me trompe , Elise , mais il me semble que ce gant tombe bien souvent.

Ce matin, Adèle examinait un portrait de Zeuxis qui est dans le salon : a Cela est singulier , a-t-elle dit , de quelque côté que je me mette , je vois toujours les yeux de Zeuxis c|ui me regardent. — Je le crois bien, a vivement interrompu Frédéric , ne cherchent-ils pas la plus belle ?» Tu vois, mou amie, comment le plus léger mouvement de préférence forme prompicment un jeune homme , et j'espère que désoimais lu ne seras plus in-

quièfe de son amitié pour moi. Ce mot amitié est même trop fort pour ce que jelui inspire , car, dans mes idées , raraourméme ne devrait pas fdire négliger l'amitié, et je ne puis me dissimuler que je suis toutà-fait oubliée. Un seul mot d'Adèle , oui un seul mot , j'en suis sûre , ferait bientôt enfreindre cette promesse , jurée si solennellement , de ne jamais nous quitter. En vérité, Elise, je me blâme de la disposition que j'avais à m'attacher à FiéJéric. Quand une fois le soit est fixé, comme le mien, aucune circonstance ne pouvant changer les sentimens qu'on éprouve, ils restent toujours les mêmes ; mais lui ^ dans Tàge des passions, pouvant être entraîiié , subjugué par elles, peut-on compter de sa part sur un sentiment durable.^ Non , l'amitié serait bienlôj. sacrifiée, et j'en ferais seule tous les frais. Malheur à moi , alors 1 car nous le savons , mon Elise , ce sentiment exige tout ce qu'il donne. Puiàsé-je voir Frédéric heureux ! mais tranquillise-toi , cousine , il n'a [)as besoin de moi pour l'être. Adieu.

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