‹ Claire d'AlbeChapitre 22 sur 56 · LETTRE XVI II · texte numérisé non relu

LETTRE XVI II

CLAIRE A ÉLISE

Elise, comment te peindre mon agitation et mon désespoir? C'en est fait, je n'en puis plus douter, FiéJéric m'aime. Sens-tu tout ce que ce mol a d'affreux, dans notre position } Malheureux Frédéiic LMon cœur se serre , et je ne puis Tcrser une laimc. Ah Dieu! pour l'a-

Toîr appelé ici.... Je ie connais , mon amie , il airae , et ce sera pour la vie ; il traînera ëternellemenl le irait dont il est dcchire » et c'est moi qui cause sa peine ! Ah ! je le sens, il est des douleurs au-dessus des forces humaines. Comment te dire fout cela ?

comment rappeler mes idées ? dans ie liouble qui m'agite je n'en puis retrouver aucune. Chère , chère Elise, que n'es-tu ici, je pourrais pleurer sur ton sein !

Aujourd'hui , à peine avons-nous en dîne, que mon mari a propose' une promenade dans les vastes praiiies qu'arrojc la Loire. Je Tai acceplèe avec empressement, Adèle d'assez mauvaise grâce, car elle n'aime point à marcher ; mais n'im~ porte , j'ai dil ne pas consulter son goût quand il s'agissait du plaisir de mon mari. J'ai pris mon fils avec moi , et Frédéric nous a accompagne's. Le temps e'tait superbe; les prairies fraîches , c'maillèes, remplies de nombreux troupeaux, otFraient le paysage le plus charmant ; ;e le contemplais en silence , en suivant dou-

cernent le cours de la rivière , quand un bruit extraordinaire est vrnu m'arrachcr à mes rêveries. Je me relourne : ô Dieu l un taureau e'chappe , furieux, qui accourait rers nous , vers mon fils ! Je m'clance au-devant de lui, je couvre Adolphe de mon cois^s. Mon action , mes cris effraient l'animal; il se retourne, (t va fondre sur un pauvre vieillaid. Enfin , mon maii aussi allait être sa victime , si Fre'dêric , prorapt comme l'éclair , n'eût hasarde sa vie pour le sauver. D'une main vigoureuse il saisit l'animal par les cornes; ils se débattent ; cette lutte donne le temps aux bergers d'arriver; ils accourent, le taureau est terrasse' : il tombe ! Alors seulement j'entends les cris d'Adèle et ceux du malheureux vieillard ; j'accours à celuici : son sang coulait d'une épouvantable blessure; je l'éfanche avec mon mouchoir , j'appelle Adèle pour me donner le sien ; elle me l'envoie par Frédéric , en ajoutant qu'elle n"'approchera pas, que le sang lui fait horreur, et qu'elle veut retour-

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ner à la maison. «Quoi ! sans avoir secouru ce malheureux? lui dit Fre'de'ric. — ]N'y at-il pas assez de monde ici? rc'pond-elle. Pour moi , je n'ai pas la force de supporter la vue d'une plaie; j'ai besoin de respirer des sels pour calmer la violente frayeur que j'ai e'prouve'e ; et si je reste un moment de plus ici , je suis sûre de me trouver mal. » Pendant qu'elle parlait y le pauvre vieillard ge'missait sur le sort de sa femme et de ses enfans que sa mort allait re'duire à la mendicité'. Entraînée par le de'sir de consoler cette malheureuse famille , j'ai prié mon mari de ramener Adèle et Adolphe à la maison , et de m'en» voyer tout de suite le chirurgien de l'hospice dans le village que le vieil/ard m'indiquait , et où Frédéric et moi allions nous charger de le faire conduire. « Quoi l vous restez ici , M. Frédéric ? lui a dit Adèle d'un air chagrin. — Si je reste! at-il répondu d'un ton teiriblo et qui m'a remuée jusqu'au fond de l'âme.....

Allez, mademoiselle, a-l-il ajouté plus doucement, allez vous reposer, ce n'est

point ici votre place. » Elle est partie avoc M. dWlbe. Deux bergers nous ont aide* à faire un brancard , ils v ont place le pauvre vieiilard , que nous avons conduit dans sa chaumière à une lieue de la. Ah ! mon Élise , quel «ipeclacle qu" celui de celte famille upîoree ! quels cris dèchirans en yoyanl un père , un mari dans cet« état ! J'ai presse' ces infortunes sur mon sein ; j*ai mêle' rai < Lrmes aux leurs; je leur ai promis secours et protection , et mes efîbrts ont réussi à calmer leur douleur. Le chirurgien est arrivé au bout d'une heure ; il a mis un appareil sur la blessure , et a assure qu'elle n'était pas mortelle. Je l'ai prié de passer la nuit auprès du m^Ude , et j'ai promis de revenir les visiter le lendemain. Alors , comme il commençait à faire nuit, j'ai craint que mon mari ne fût inquiet , et nous avons quille ces bonnes gens , Frédé-ric et raoi , comblés de leurs bénédictions.

Le cœur plein de toutes les émoîions que j'avais éprouvées, je marchais en si-

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lence , et en me reJraçanl le cle'vouement he'ioîque avec lequel Fre'tléric s'était presque exposé à une mort certaine pour sauver son père , j'ai jeté les yeux sur lui ; Ja lune éclairait doucement son visage , je l'ai vu baigné de larmes. Altendrie , je me suis approchée , mon bras s'est appuvë sur le sien , il l'a pressé avec violence contre son coeur : ce mouvement a fait palpiler le mien. « Claire , Claire , a-l-il dit d'une voix étoutïée , que ne puis-je payer de toute ma vie la prolongation de cet instant ; je la sens la contre mon cœur celle qui le remplit en enlier; je la vois , je la presse. » En effet , j'étais presque dans ses bras. « Ecoule , a-t-il ajouté dans une espèce de délire , si lu n'es pas un ange qu'il faille adorer , et que le ciel ait prêté pour quelques instans a la terre, si tu es réellement une créature humaine, dis-moi pourquoi toi seule as reçu cetie âme, ce regard qui la peint, ce torrent de charmes et de vertus qui te rendent l'objet de mon idolâtrie ?.... Claire , j'ignore si je l'offense ; mais comme ma fie

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est passée dans Ion sang , et que je n'existe plus que j)ar la volonté , si je suis coupable , dis-raoi : Frédéric , meurs, et tu me verras expirer à les pieds. » Il y éîait tombé en tUel; son front clait brûlant , son regard égaré. Non , je ne peindrai pas ce que j'éprouvais : la pitié , rémolion , rimage de l'amour enfin, tel que j'étais peut-être destinée à le sentir, tout cela est entré trop avant dans mon cœur ; je ne me soutenais plus qu'à peine et me laissant aller sur un vieux tronc d'arbre déj)Ouillé : « Frédéric , lui ai-je dit , cher Frédéric, revenez à vous , reprenez votre raison , voulez-vous affliger votre amie ? » Il a relevé sa lêle , il l'a appuyée sur mes genoux , Elise , je crois que je l'ai pressée, car il s'est écrié aussitôt: «O Claire! que je sente encore ce mouvement de ta main adorée qui me rapproche de ton sein ; il a porté l'ivresse dans le mien. » En disant cela , il m'a enlacée dans ses bras, ma tête est tombée, sur son épaule , un déluge de larmes a été ma réponse , l'état de ce malheureux m'inspi-

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rait une pitié si vive!.... Ah! quand on est la cause d'une pareille douleur, et que c'est un ami qui soufîre, dis, Elise, n'a-ton pas une excuse pour la faiblesse que j'ai monlre'e.... ? J'e'tais si près de lui.... J'ai senti l'impression de ses lèvres , qui recueillaient mes larmes. A celle sensation si nouvelle , j'ai frémi ; et repoussant Frédéric avec force : «. Malheureux ! me suisje écriée , oublies-lu que ton bienfaiteur, que ton père est l'époux de celle que tu oses aimer! Tu serais un perfide, toil ô Frédéric ! reviens à toi , la trahison n'est pas faite pour ton noble coeur. « Alors, se levant vivement et me fixant avec etïroi ; « Qu'as-tu dit.^ahl qu'as-tu dit, inconcevable Claire } j'avais oublié l'univers près de .loi; mais les mots, comme un coup de foudre , me montrent mon devoir et mon crime. Adieu , je vais te fuir , adieu : ce moment est le dernier qui nous verra ensemble. Claire , Claire , adieu !....» Il m'a quittée. Effrayée de son dessein , je l'ai rappelé t"'un ton douleureux ; il m'a entendue i il est revenu. « Écoutez, lui ai-je

dit , le (ligne hommp dont vous avez îialii la confiance ignore vos torts; s'il les soupçonnait jamais, son repos serait dehuil; Fredeiic, vous n'avez qu'un moyfn de les réparer , c'est d'anéantir le sentiment qui l'olVense. Si vous fuyez , que croii a-til ? Que vous éles un peifido ou un ingrat; vous, son enfant! son ami! jNon, non , il faut se taire , il faut dissimuler enfin : c'est un supplice alTieux, je le sai-?, mais c'est au coupable à le soulFiir; d doit expier sa faute en en portant seul

tout le poids » Fréde'ric ne répondit

point, il semblait pétrifié; tout à coup un bruit de chevaux s'est fait entendre , j'ai reconnu la voilure (pie M. d'Albe envoyait au-devant de moi. « Frédéric, ai -je dit, voila du monde, si la vertu vit encore dans votre âme, si le repos devoiie père vous est cher, si vous attachez quelque prix à mon estime, ni vos discours, ni votre maintien, ni vos regards ne d(.'cèlerorfl votre égarement... » Il ne répondait point; toujours immobile, il sembluit que la vie l'eût abandonné; la voilure

arançait toujours; je n'avais plus qu'un moment , déjà j'entendais la voix de M, d'Albe , alors , me rapprochant de Frédéric : «Parle donc, malheureux, lui ai-

je dit; vcux-lu me faire momir? »

Il a tressailli « Claire, a-t-il répondu,

tu le veux, tu l'ordonnes, tu seras obéie; du moins pourras-tu juger de ton pouvoir sur moi. » Comme il prononçait ces mots , mes gens m'avaient reconnue , et la voiture s'est arrêtée : mon mari est descendu. « J'étais bien inquiet , m'a-t-il dif; mes amis , vous -avez tardé bien longtemps; si la bienfaisance n'était pas votre excuse , je ne vous pardonnerais pas d'avoir oublié que je vous attendais. » Sehslu , Elise, tout ce que ce reproche avait de déchirant dans un pareil instant? Il m'a atterrée; mais Frédéric. . O Amour I quelle est donc ta puissance ? ce Frédéric si franc , si o.îvert , à qui, jusqu'à ce jour, la feinte fut toujours étrangère , le voilà ciiangé ; un mot , un ordre a produit ce miracle ! Il répond d'un air tranquille , mais pénétré : <r Vous avez raison ,

mon pèie , nous avons bien des torts , muis ce seront les derniers , je vous le j ure ; au reste, c'est moi seul qui ai cle' entraîne, votre ffmme ne vous a poinl oublie. — Vous vous vanlez , Frédéric , a repondu M. d^Vlbe ; je connais le cœur de Claire sur ce sujet , il était aussi eniraîne que le vôtre; et si elle a pense' plus tôt à moi , c'est ({u'clle me doit davantage : n'est-ce pas, bonne Glaire?... » Elise, je ne pouvais répondre ; jamais , non jamais je n'ai tant souffert : serais-je donc coupable ? Nous avons remonte en voilure; en arrivant , j'ai demande la permission de me retirer. Ah! je ne feignais pas en disant que j'avais besoin de repos ! Dis , Elise , pourquoi dois-je porter la punition d'une faute dont je ne suis pas complice ? Quand j'ai exigé de Fre'déric qu'il tût la vérité , je ne savais pas tout ce qu'il en coûte pour la déguiser. Je crains les regards de mon mari , de cet ami que j'aime , et que mon coeur n'a pas traLi ; car le ciel m'est témoin que l'amitié seule m'intéresse au sort de Fre'déric. Je crains qu'il ne m'in-

terroge , qu'il ne me pénètre ; le moindre soupçon qu'il concevrait à cet égard me fait trembler ; le bonheur de sa vie entière serait de'truit; il faudrait éloi£;ner ce Fre'déi'ic dont l'espiit et Ja société répandent tant de charme sur ses jours; il faudrait cesser d'aimer le (ils de son adoption; il faudrait jeter dans le vague du monde l'orphelin qu'd a promis de protéger; il lui semblerait entendre sa mère lui crier d'une voix plaintive : « Tu t'étais chargé du sort de mon fils; cette espérance m'avait fait descendre en paix dans la tombe, et tu le chasses de chez toi , Sans ressources , sans appui , consumé d'un amour sans espoir! Rcgaj de-le , il va mourir : est-ce donc ainsi que tu remplis tes 6ermens?i> Elise , mon mari ne soutiendra jamais une pareille image. Plutôt que d'être parjure à sa foi , il garderait Frédéric auprès de lui; mais alors plus de paix : la cruelle défiance empoisonnerait chaque geste, chaque regard ; 1» moindre mot serait interprété , et l'union domestique à jamais troublée. Moi-même

«erais-je à Tubi i de ses soupçons ? Helas I tu sais combien il a doute long-temj)i que je poisse l'aimer. Erjfm , après sept années de soins , j'étais parvenue à lui inspirer une confiance entière à cd égaid ; qui sait si cet événenaent ne la klctruirait pas entièrcmenl ? Tant de rapports entre Frédéric et moi, tant de confoimilé dans les goûts et les opinions , il ne croira jamais qu'une âme neuve à l'anaour comme la mienne, ait pu voir avec indilFéicnce celai que j'inspire à un êîre si aimable. . Il doutera du moins; je verrais cet homme respectable en proie aux soupçons ! ce visage , image du calme et de la saiiafaction , serait sillonné par l'inquiétude et les soucis ! Elle s'évanouirait , celle félicité que je rae proraetîais à le voir heureux par moi jusqu'à mon dernier jour!

Non , Elise , non , je sens qu'en achetant «on repos au prix d'une dissimulation continuelle , c'est plus que le payer de ma vie; mais il n'est point de sacrifices auxquels je ne doive me résoudre pour lui. Que Frédéric cherche uu piélextc de s'é-

loigner , nie diras-lu , mais comment en trouver un? Ta sais qu'à l'exception de M. dWlbe , la mère de Fre'de'ric e'iait brouillée avec tous ses autres parens , et que son père était un étranger. Il li'a donc de famille que nous , de ressource que nous , d'amis que nous ; quelle raison alléguer pour un pareil départ , surtout au moment où il vient d'être chargé presque seul de la direction de rétablissement de M. d'Albe ? Que veux- tu que pense celui-ci ? Il le croira fou ou ingrat; il m'en parlera sans cesse : que lui répondrai-je? Ou plu;ôt. il soupçonnera la vérité; il connaît trop Frédéric pour ignorer que la crainte de nuire à son bienfaiteur est le seul motif capable de Téloigner de cet asile ; mais du moment que les soupçons seront éveillés sur lui , ils le seront aussi sur moi ; il se rappellera mon trouble; je ne pourrai plus être triste impunément, et dès lors toutes mes craintes seront réalisées. Non , non , que Frédéric reste et qu'il se taise ; j'éviterai soigneusement d'être seule avec lui, et

quand je m'v trouverais maigre' moi , mon extrême froideur lui ôtera tout espoir d'en profiter. INIais crois-tu qu'il le de'sire ? Ah ! mon amie , si tu connaissais comme moi Tâme de Fre'de'ric , tu saurais que si la violence des passions l'a subjugue'e un moment, elle est trop noble pour y persister.

Pourquoi le ciel injuste Pa-t-il poussé vers une femme qui ne s'appartient pas ? Sans doute que celle qui eût e'të libre de faire son bonheur, eût été trop heureuse... Mais je ne sais pas ce que je dis ; pardonne, Elise, ma tête n'est point à moi ; l'image de ce malheureux me poursuit ; j'entends encore ses accens ; ils retentissent dans mon coeur. Hélas ! si sa peine venait d'une autre cause, l'humanité m'ordonnerait de l'adoucir par toute la tendresse que permet l'arailié. Et parce que c'est moi qu'il aime , parce que c'est moi qui le fait souffrir , il faut que je sois dure et barbare envers lui ? Combien une pareille conduite choque les lois éteruelles de la justice et de la vérité 1... Ecris-moi,

Elise, guide-moi, je ne sais que vouloir, je ne sais que résoudre, je me sens malade, je ne quitterai point ma chambre.

Adieu.

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