LETTRE XXVII T
rRÉDÉRIC A CLAIRE.
Femme , femme trop enchanteresse, qui es-lu pour faire entrer dans mon cœur les senlimcns les plus opposés ? pour me faire passer tout à coup de l'excès du bonheur à celui de l'infortune? Ces veux si louchans , qu'il est impossible de re-
garder sans la plus vive ëraolion , ces yeux qui n'appartiennent qu'à Claire , l'idole chérie de mon cœur, la première femme que j'aie aime'e ; la seule que j'aimerai jamais ; ces yeux où elle me permettait hier de lire l'expression de la tendresse , sont voile's aujourd'hui par la douleur et la se'veritë; et mon âme, oii tu règnes despotiquement , mon âme, qui n'a maintenant plus de sentimens que lu n'aies fait naître , gémit de ta peine sans en connaître la cause. O ma douce , ma charmante amie I garde-loi bien de le croire coupable, ni det'ufïliger du bonheur que lu m'as donné , le repentir ne doit point entrer dans une âme dont le mal n'approcha jamais. Toi , craindre le crime , Claire ! Ton seul regard le tuerait. Femme adorée et trop craintive , oses-tu penser que la divinité qui te forma à son image , nous entraîne vers le vice par tout ce que la félicité a de plus doux.^ Non , non ; ces élans , ces transports , ces émotions enchanteresses me rassurent contre le remords , et je me
sens trop lieuieux pour me croire criminel. Ali! laisse-moi retrouver ces instans où , iVnlacanl dans mes bras et rc<;'>iiant ton souille, j'ai recueilli sur tes lèvres tout ce que l'immensité de Puni- "vers et de la vie peut donner de félicité à un mortel.
Claire , tu m'as éloigné de loi , mais je ne l'ai point quittée; mon imagination te plaçait sur mon sein , je t'inondais de caresses et de larmes ; ma boucUe avide pressait la tienne : Claire ne sVn défendait point, Claire partageait mes transports ; sans autre guide que son cœur et la nature, elle oubliait le monde , ne sentait que l'amour, ne voyait que son amant : nous étions dans les cieux. Ah! Claire, ce n'est pas là qu'est le crime.
Claire, je t'idolâtre avec frénésie ; ton image me dévore , ton approche me brûle; tro{) de feux me consumeiil : il faut mourir ou les satisfaire. Laisse-moi te voir , je l'en conjure; ne me fuis point , laissemoi te presser encore une fois entre mes bras ; je les étends pour te saisir , mais
c'est une ombre qui m'échappe. Je t'écris à genoîix , mon papier est baigne de raespieurs; ô Claire ! un de tes baisers, un seul encore : il est des plaisirs trop vifs pour pouvoir les goûter deux fois sans mourir.
LETTRE XXÏX,
FRÉDÉRIC A CLAIRE
Je ne puis dormir ; j'erre dans ta maison , je cherche la dernière place que tu as occupe'e ; ma bouche presse ce fauteuil où ton bras rejjosa long-temps ; je m'empare de celte fleur e'chappe'e de ton sein; je baise la trace de tes pas, je m'approche de Papparteraent où tu dors , de ce sanctuaire qui serait l'objet de mes ardens désirs , s'il n'était celui de mon profond respect. Mes larmes baignent le seuil de ta porte; j'écoute si le silence de la nuit ne me laissera pas recueillir -quelqu'un de tes mouvemens.... J'écoute... O Claire ! Claire ! je n'en doute pas , j'ai entendu des sanglots. Mon amie, tu pieu-
142 CLAIRE DWLBE.
res , qui peut donc causer ta peine (i)? Quand je le dois un bonheur dont le resle du monde ne ])cut conccToir l'idée , puisque nul moi ici ne fut aime de toi , qui peut t'allligei' encore? Glaire, que ion amour est faible , s'il le laisse une pense'e ou un scnliraent qui ne soit pas pour lui, et si sa puissance n'a pas ane'anli toutes les autres facultés de ton arae I Pour moi , il n'est plus de passe ni d'avenir : absorbe' par toi, je ne vois que loi, je n'ai plus un instant de ma vie qui ne soit à toi ; tous les autres êtres sont nuls et anéantis ; ils passent devant moi comme des ombres, je n'ai plus de sens pour les voir, ni de coeur pour les aimer. Amitié' , devoir , reconnaissance , je ne sens plus rien , l'amour, Tardent amour a tout dévore ; il a re'uni en un seul point toutes les parties sensibles de mon êîre , et il y a place l'image de Claire : c'esllà le temple où je te recueille, où je t'adore en silence quand tu es loin de moi; mais
(i) S'il ne faisait pas cette question , il serait un monstre j car la folie de l'amour ne serait pas complèie.
V>-A^1A. J.XV i*J JLJ lXM-ii^M^4
si j'entends le son de ta voix , si tu fais un mouvement , si mes regards rencontrent tes regards, si je te presse doucement sur mon sein... alors, ce n'est plus seulement mon ccear qui palpite , c'est tout mon êlre, c'est tout mon sang, qui frémissent de désir et de plaisir; un torrent de volupté'sort de t<?s yeux et vient inonder mou âme. Perdu d'amour et de tendresse, je fcns que tout moi s'eiance vers toi ; je voudrais te couvrir de baisers , recevoir ton haleine , (e tenir dans mes bras , sentir ton cœur baltre contre mon coeur , et m'abîmer avec toi dans un océan de bonheur et de vie... Mais , ô ma Claire! seule tu re'unis ce mélange inconcevable de de'cence et de volupté qui e'ioigne et attire sans cesse, et qui éternise l'amour. Seule tu re'unis ce qui commande le respect el ce qui allume les désirs; mais comment exprimer ce qu'est et ce qu'inspire une femme enchanteresse, la plus parfaite de toutes les créatures , l'image vivante de la divinité, et quelle langue sera digne d'elle? Je sens que mes idées se troublent devant
toi comme devant un ange descendu du ciel : rempli de ton image adorée, je n^ai plus d'autre sentiment que l'amour et l'adoration de les perfections; tout autre pense'e que la tienne s'cvanouil; en vain je cherche à les fixer, à les rassembler, a les eclaircir; en vain je cherche à tracer quelques lignes qui te peignent ce que je sens : les termes me manquent; ma plume se traîne péniblement, et si mon premier besoin n'était pas de verser dans ton coeur tous les sentimens qui m'oppressent, elTraye' de la grandeur de ma tâche, je me tairais , accable' sous ta puissance , et sentant trop pour pouvoir penser.