LETTRE XXX
CLAIRE A FRÉDÉRIC
Non 5 je ne vous verrai point; trop de présomption m'a perdue , et je suis payée pour n'oser plus me fier à moi-même.
Je vous écris , parce que j'ai beaucoup a vous dire , et qu'il faut un terme enfin à l'état affreux où nous sommes.
Je devrais commencer par vous ordonner de ne plus m'e'crii e , car ces lettres si tendres, maigre moi je les presse sur mes lèvres , je les pose contre mon cœur,
c'est du poison qu'elles respirent
Frédéric , je vous aime , je n'ai jamais aimé que vous ; l'image de voti e bonheur, de ce bonheur que vous me demandez et que je pourrais faire , égare mes sens et trouble ma raison ; pour le satisfaire , je comptais pour rien la vie , l'honneur , et jusqu'à ma destinée future : vous rendre heureux et mourir après , ce serait tout pour Claire, elle aurait assez vécu ; mais acheter votre bonheur par une perfidie !
Frédéric , vous ne le voudriez pas
Insensé! tu veux que Claire soit à toi, uniquement à loi ! Est-eile donc libre de se donner ? s'apparlient-elle encore ? Si tes yeux osent se fixer sur ce ciel que nous outrageons , lu y verras les sermens qu'elle a faits : c'est là qu'ils sont écrits ! Et qui veux-tu qu'elle trahisse ? son époux et ton bienfaiteur , celui qui t'a appelé dans son sein , qui te nourrit , qui t'é-
leva et qui l'aime ; celui dont la confiance a remis dans nos mains le de'pôt de son bonheur? Un assassin ne lui ôlerail que la vie ; et loi , pour prix de ses boules , lu veux souiller son asile , ravir sa compagne , remj)laccr par l'adultère et la trahison , la candeur et la vertu qui régnaient ici , et que tu en as chasse'es. Ose te regarder, Frédéric , et dis qu'estce qu'un monstre ferait de plus que loi ? Quoi ! ton coeur est-il sourd à celle voix qui te cric que tu violes l'hospitalilé et la reconnaissance ? Ton regard ose-t-il se poi'ler sur cet homme respectable que tu dois frémir de nommer ton père ? (a main peut-elle presser la sienne sans être déchirée d'épines ? Enfin , n'as - tu rien senti en voyant hier des larmes dans ses yeux ? Ah ! que n'ai-je pu les payer de tout mon sang ! tu e'iais agile , j'étais pâle et tremblante. Il a tout vu , il sait tout, c'en est fait, et l'innocent porte la peine due au vice! Malheureuse Claire! ëtail-ce donc pour empoisonner sa vie , que tu juras de lui consacrer la tienne >
Femme perfide , le sied-il d'accuser un autre quand tu es loi-raême si coupable ? Fre'de'ric , vous fûtes faibie et je suis criminelle; il me semble que toute la nature crie après moi et me reprouve ; je n'ose regarder ni le ciel, ni vous , ni mon e'poax , ni moi-même. Si je veux embrasser mes enfans , je rougis de les presser contre un cœur dont l'innocence est bannie ; les objets qui me sont les plus chers sont ceux que je repousse avec le plus d'effroi. Toi-même , Frédéric , c'est parce que je l'adore, que tu m'es odieux; c'est parce que je n'ai plus de forces pour te résister, que ta présence me fait mourir; et mon amour ne me paraît un crime , que parce que je brûle de m'y livrer. O Frédéric! éloigne-toi ; si ce n'est pas par devoir, que ce soit par pillé : ta vue est un reproche dont je ne peux plus supporter le tourment ; si ma vie et la vertu le sont chères , fuis sans tarder davantage : quelles que soient tes résolutions , de quelque force que l'honneur les soutienne, elles ne résisteraient point à l'occasion ni à l'a-
mour; sorge , Frécléric, qu'un instant per.l faire de toi le dernier des hommes , ci me faire mourir deshonore'c , et que , si après y avoir pense , il était ne'cessaire de te repeter encore de fuir, tu serais si vil à mes yeux que je ne te craindrais j;lus.
Je vous le re'pète, je suis sûre que mon mari a tout devine , ainsi je n'ai malheureusement plus à redouter les soupçons que votre départ peut occasioner. D'ailleurs , vous savez que les affaires d'Elise s'accumulent de plus en plus , et lui donnent le besoin d'un aide; soyez le sien, Fre'deric , devenez utile à mon amie; allez mériter le pardon des maux que vous m'avez faits ; vous trouverez dans cette femme chérie une autre Claire, mais sans faiblesses et sans erreurs. Montrez-vous tel à ses yeux , qu'elle puisse dire qu'il n'y avait qu'une Elise ou un ange capables de voua résister; que vos vertus m'obtiennent ma grâce, et que votre tiavail me rende mon amie ; que ce soit à vous que je doive son retour ici , afin que cha-
CLAIRE D'ALBE. 14g
que heure , chaque minute où je jouirai d'elle , soit un bienfait que je vous doive , et que je puisse remonter à vous comme à la source de ma fe'lici'e. Frede'ric , il dJpend de vous que je m'enorgueillisse de la tendresse que j'éprouve et de celle que j'inspire ; e'ievez-vous par elle audessus de vous-même; qu'elle vous raltalache à toutes les idées de vertu et d'honneur , pour que je puisse fixer mes yeux sur vous , chaque fois que l'idc'e du bien se pre'sentera. Enfin , en devenant le plus grand et le meilleur des hommes , forcez ma conscience à se taire , pour qu'elle laisse mon cœur vous aimer sans remords. O Frédéric ! s'il est vrai que je te sois chère, apprends de moi à chérir assez notre amour pour ne le souiller jamais par rien de bas ni de rac'prisablc. Si tu es tout pour moi , mon univers , mon bonheur , le dieu que j'adore ; si la nature entière ne me présente plus que ton image; si c'est par toi seul que j'existe , et pour toi seul que je respire; si ce cri de mon coeur, qu'il ne m'est plus possible de retenir, l'apprend
i5o CLAIRE D'ALBE.
une faible partie du sentiment qui m'entraîne, je ne suis j^oint coupable. Ai-je pu l'empêcher de naître? suis-je maîtresse de l'anéantir? dépend-il de moi dY^teindre ce (]a\ine puissance supérieure alluma dans mon sein ? Mais , de ce que je ne puis donner de pareils sentimcns à mon époux , s^ensuit-d que je ne doive point lui garder la foi jurée? Oserais-lu le dire , Frédéric? oserais-tu le vouloir? L'idée de Claire, livrée à l'opprobre , ne glace-l-elle pas tous les désirs , et ton amour n'a-t-il pas plus besoin encore d'estime que de jouissance? Non , non , je la connais bien cette àme qui s'est donnée à moi; c'est parce que je la connais que je t'ai adoré. Je sais qu'd n'est point de sacrifice au-dessus de ton courage, et quand je t'aurai rappelé que l'honneur commande que tu partes , et que le repos de Claire l'exige , Frédéric n'hésitera pas.