‹ Claire d'AlbeChapitre 35 sur 56 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

CLAJhE A ÉLISE.

Elise, il me cfuilte demain , et c'est chez toi que je l'envoie; en le remettant dans tes bras, je tiens encore à lui, et, près de mon amie, il ne m'aura pas perdue tout-à-fail. Soulage sa douleur, conserve-lui la vie, et, s'il est possible, fais plus encore , arrache-moi de son cœur. Elise , Elise , que l'objet de ma tendresse ne soit pas celui de ton inimitié' ! Pourquoi le me'priserais-lu, puisque tu m'csiiraes encore ? pourquoi le haïr, quand tu m'aimes toujours ? pourquoi ton injustice l'accuset-rlle plus que moi ? S'il a trouble' ma paix, n'ai-je pas empoisonné son coeur; ne sommes-nous pas également coupables?

Que dis-je? ne le suis-je pas bien plus? son amour l'einporle-t-il sur le mien ? ne ,suis-je pas dévorée en secret des mêmes désirs que lui? Il voulait que Claire lui appartînt ; eh! ne s'est-elle pas donnée mille fois à lui dans son cœur? Enfin , que

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peux-lu lui reprocher dont je suis innocente ? Nos torts sont égaux , Elise , et nos devoirs ne l'étaient pas ; j'e'tais e'pouse et mère , il e'tail sans liens ; je connaissais le monde, il n'avait aucune expe'riencei mon sort était fixé et mon cœur rempli; lui, à l'aurore de sa vie, dans l'effervescence des passions , on le jette, à dix-neuf ans , dans une solitude délicieuse , près d'une femme qui lui prodigue la plus tendre amitié; près d'une femme jeune et sensible , et qui l'a peut-être devancé dans un coupable amour. J'étais épouse et mère. Elise, et ni ce que je devais à mon époux, à mes enfans, ni respect humain , ni devoirs sacrés , rien ne m'a retenue ; j'ai vu Frédéric, et j'ai été séduite. Quand les titres les plus saints n'ont pu me préserver de l'erreur , tu lui ferais un crime d'y être tombé ? Quand tu me crois plus malheureuse que coupable , l'infortuné qui fut appelé ici comme une victime , et qui s'en arrache par un effort dont je n'aurais pas été capable peutêtre , ne deviendrait pas l'objet de ta plus

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icndre indulgence et de Ion ardente pitïé? 0 mon Llise ! rccucille-le dans ton sein; cfue ta main essuie ses larmes. Songe qu'a dix-neuf ans il n'a connu des passions que les douleurs qu'elles causent et le vide qu'elles laissent ; qu'ane'anti par ce coup il auiait termine' ses jours, s'il n'avait craint pour les miens. Songe, Elise, que tu lui dois ma vie... Tu lui dois plus ]/eut-étre; il m'a respectée quand je ne me respectais plus moi-même ; il a su contetenir ses transports , quand je ne rougissais pas d'exhaler les miens; enfin , s'il n'e'tait pas le plus noble des hommes , son amie serait peut-être à présent la plus vile des créatures.

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