‹ Claire d'AlbeChapitre 36 sur 56 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

CLAIRE A ÉLISE

Inexprimables mouvemens du cœur humain! il est parti, Elise, et je n'ai pas Tersé une larme ; il est parti , et il semble que ce de'part m'ait donné une nouvelle vie ; j'éprouve une force inconnue

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qui me commande une activité conîinuelle ; je ne puis rester en place , ni garder le silence , ni dormir ; le repos m'est impossible , et je sens que la gaîté même est plus près de moi que le cali*»'*' » J'ai ri , j'ai plaisanté avec mon mari , j'e-'' tais montée sur un ton extraordinaire; je ne savais pas ce que je faisais , je ne me reconnaissais plus moi-même. Si tu pouvais voir comme je suis loin d'être triste ; je n'éprouve pas non plus cette satisfaclion douce et paisible qui naît de l'idée d'avoir fait son devoir , mais quelque chose de désordonné et de dévorant qui ressemblerait à la fièvre , si je n'étais d'ailleurs en parfaite santé. Croirais-tu que je n'ai aucune impatience d'avoir de ses nouvelles , et que je suis aussi indifférente sur ce qui le regarde, que sur tout Je reste du monde ? Je t'asbure , mon Elise , que ce départ m'a fait beaucoup de bien , et je me crois absolument guérie.,.. JN'est-ce pas ce matin qu'il nous a quittés? Je ne sais plus comment marche le temps : il me semble que tout ce qui s'est passé

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flijîiîî mon afue depui;» hier, n'a pu avoir lieu dans un espace aussi court Cependant il est bien vrai , c'est ce matin que Frédéric s'est arraché d'ici; je n'ai r'^rnple' que douze heures depuis son de'- ^Sil , pourquoi donc le son de l'airain a-t-il pris quelque chose de si lugubre ? Chaque fois qu'il retentit , jVprouve un frémissement involontaire Pauvre Frédéric ! chaque coup l'éloigné de moi ; cbaque instant qui s'écoule repousse vers le j)assé l'instant où je te voyais encore ; le temps l'éloigné , le dévore : ce n'est plus qu'une orahre fugitive , que je ne peux saisir, et ces heures de félicité que je passais près de toi sont déjà englouties par le néant. Accablante vérité! les jours vont se succéder ; Tordre général ne sera pas interrompu , et pourtant tu seras loin d'ici. La lumière reparaîtra sans toi , et mes tristes yeux , ouverts sur l'univers , n'y verront plus le seul être qui l'habite. Quel désert , mon Elise ! Je me perds dans une immensité sans rivage ; je suis accablée de l'éternité de la vie ; c'est en vain que je me dé-

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bals pour échapper à moi-môrae , je succombe sous le poifis (l'une heure , et pour aiguiser mon mal, la pense'e , comme un vuu(oia' déchirant , vient m'entourer de toutes celles qui me sont encore re'servees... Mais pourquoi te dis-je tout cela ? I\Iori projet était autre : je voulais te parler de soîi départ ; qu'est-ce donc qui m'arrête ? Lorsque je veux fixer ma pensée sur ce sujet , un in .tinct confus le repousse: il me semble, quand la nuit m'environne et que le sommeil pèse sur l'univers, que peut-être ce départ aussi n'est qu'un songe.... Mais je ne puis m*abuser plus long-temps ; il est trop vrai , Frédéric est parti ; ma main glacée est resiée sans mouvement dans la sienne ; mes yeux n'ont pas eu une larme à lui donner , ni ma bouche un mot à lui dire... J'ai vu sur ces lambris son ombre paraître et s'effacer pour jamais ; j'ai entendu le seuil de la porte relenlir sous ses derniers pas, et le bruit de la voiture qui l'emportait , se perdre peu a peu dans le vide et le néant... Mon Elise , j'ai éié

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obligée de suspendre ma leltre î je souffrais d'un mal singulier, c'est le seul qui me reste , j'en £;uérirai sans doute. J'e-: prouve un etoulFcment insupportable , les artères de mon cœur se gonllenl , je n'ai plus de place pour respirer , il me faut de l'air : j'ai e'té dans le jardin ; déjà la fraîcheur commençait à me soulager , lorsque j'ai vu de la lumière dans l'appartement de M. d'Albe; j'ai cru même l'apercevoir à travers ses croisées , et dans la crainte qu'il n'attribuât au départ de Fre'déric la cause qui troublait mon repos , je me suis liàlée de rentrer ; mais , hélas ! mon Elise , je suis presque sûre , non-seulement qu'il m'a vue , mais qu'il sait tout ce qui se passe dans mon coeur. J'avais espère pourtant l'arracher au soupçon en parlant la première du de'part de Frédéric , et par un elTort dont son intérêt seul pouvait me rendre capable , je le fis sans trouble et sans embarras. Dès le premier mot , je crus voir un léger signe de joie dans ses yeux; cependarit il me demanda gravement quels

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motifs me faisaient approuver ce projet ; je lui re'pondis que tes affaires , demandant un aide, et ce momenl-ci étant un temps de vacance pour la manufacture , je pensais que c'elait celui où Frédéric j)Ouvait le plus s'absenter; que, pour moi je souhaitais vivement qu'il allât t'aider a venir plus tôt ici. Frédéric était là quand j'avais commencé à parler , mais il n'avait pas dit un mot ; il attendait , pâle et les yeux baissés , la réponse de M. d'Albe ; celui-ci , nous regardant fixement toiis deux , me repondit : « Pourquoi n'irais - je pas à la place de Frédéric ? j'entends mieux que lui le genre d'affaires de votre amie , au lieu qu'il est en état de suivre les miennes ici ; d'alleurs il dirige les études d'Adolphe avec un zèle dont je suis très-satisfait, et j'ai été touché plus d'une fois en le voyant , auprès de cet enfant , user d'une patience qui prouve

toute sa tendresse pour le père » Ces

mots ont atterré Frédéric. Il est alfeux sans doute de recevoir un éloge de la bouche de l'ami qu'on trahit , et une estime que

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le cœur dément , avilit plus que l'aveu même d'avoir cessé de la mériter. Nous avons tous gardé le silence ; mon mari attendait une réponse : ne la recevant pas , il a interrogé Frédéric. « Que décidez vous, mon ami? a-t-il dit : esl-ce à vous de rester , est-ce à moi de partir ? » Frédéric s'est précipité à ses pieds , et les baignant de larmes :« Je partirai, s'est-il écrié avec un accent énergique et déchirant , je partirai , mon père, et du moins une fois serai-je digne de vous ? » M. d'Albe, sans avoir l'air de comprendre ces derniers mots ni en demander l'explication , l'a relevé avec tendresse, et le pressant dans ses bras : «Pars, mon fds , lui a-t-il dit; souviens-toi de ton père , sers la vertu de tout ton courage, et ne reviens que quand le but de ton voyage sera rempli. Claire , a-t-il ajouté en se retournant vers moi , recevez ^s adieux et la promesse que je fais en son nom , de ne jamais oulilier la femme de son ami , la respectable mère de famille; ce sont là les traits qui ont dû vous graver dans son âme : l'image

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le voire beauté pourra s'efFacer de sa raémoire, mais celle de vos verlus y vi» vra joujours. Mon fils , a-l-il continue , je me charge du soin de vous parler de vos amis , il me sera si doux a remplir que

je le réserve pour moi seul » Ce mot,

Elise , est une défense, je Tai trop entendu , mais je n'en avais pas besoin : quand je me sépare de Fiédéric, nul n'a le droit de douter de mon courage. Ah ! sans doute , cef. inconcevable cd'ort me relève de ma faiblesse , et plus le penchant est irrésistible , plus le triomphe est glorieux ! Non , non, si le coeur de Glaire fut trop tendre pour être à Pabri d'un sentiment coupable , il est trop grand peut-être pour être soupçonné d'une lâcheté. Pourquoi M. d'Albe paraissait-il donc craindre de me laisser seule avec Frédéric dans ces derniers momens ? Croyait-il que je ne saurais pas accomplir le sacrifice en entier ? ne m'a-t-il pas vue regarder d'un œil sec tous les apprêts de ce départ ? ma fermeté m'a-t-elle abandonnée depuis? Enfin, Elise, le croiras-tu, je

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n'ai point scnli le besoin d'êJre seule , et de tout le jour je n'ai pas quitte' M. d'Albe, j'ai soutenu la conversation avec une aisance , une vivacité , une volubilité qui ne m'est pas ordinaire; J'ai parle de Frédéric comme d'un autre , je crois même que j'ai plaisanté; j'ai joué avec mes enfans , et tout cela , Elise , se faisait sans effort; il y a seulement un peu de trouble dans mes idées , et je sens qu'il m'arrive quelquefois de parler sans pensCi". Je crains que M. d'Albe n'ait imaginé qu'il y avait de la contrainte dans ma conduite, car il n'a cessé de me regarder avec tristesse et sollicitude; le soir, il a passé la main sur mon front, et l'ayant trouvé brûlant: «Vous n'êtes pas bien, Claire, m'a-t-il dit, je vous crois même un peu de fièvre; allez vous reposer, mon enfant. — En effet, ai-je repris , je crois avoir besoin de sommeil. » Mais ayant fixé la glace en prononçant ces mots, j'ai vu que le brillant extraordinaire de mes yeux démentait ce que je venais de dire , et tremblant que IM. d'Albe ne soupçonnât que je faisais

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un mensonge pour m'eloigner de lui , je me suis rassise. « Je préférerais passer îa nuit ici , lui ai-je dit , je ne me sens bien qu'auprès de vous. — Claire, a-t-il repris , ce que vous dites là est peut-être plus vrai que vous ne le pensez vous-même; je vous connais bien, mon enfant, et je sais qu'il ne peut y avoir de paix , et par conséquent de bonheur pour vous, hors du sentier de l'innocence. — Que voulezvous dire? me suis-je e'crie'e. — Glaire, a-t-il re'pondu , vous me comprenez et je vous ai devine'e; qu'il vous sufîise de savoir que je suis content de vous ; ne me questionnez pas davantage: à pre'sent , mon amie, relirez-» vous, et calmez, s'il se peut, l'excessive agitation de vos esprits. i> Alors , sans ajouter un mot ni me faire une caresse , il est sorti de la chambre; je suis restée seule. Quel vide! quel silence! partout je voyais de lugubres fantômes; chaque objet me paraissait une ombre , chaque son un cri de mort ; je ne pouvais ni dormir , ni penser , ni vivre ; j'ai erre dans la maison pour me sauver de moi-njêcne ; ne pou-

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vant y réussir , j'ai pris la plume pour l'écrire; celte lellre du moins ira où il est 5 ses yeux verront ce papier que mes inuius ont touché , il pensera i\ue Glaire V aura tracé son nom , ce sera un lien , c'est le dernier fil qui nous retiendra au bonheur et à la vie.... Riais , hélas ! le ciel ne nous ordonne-t-il pas de les briser tous ? cl celle secrète douceur que je trouve à penser qu'au miheu du néant qui nous entoure , nos âmes conserveront une sorte de communication , n'csl-elle pas le dernier noeud qui m'attache à ma faiblesse } Ah ! faut-il donc que mes barbares mains les anéantissent tous ! faut-il enfin cesser de penser à lui , et vivre étrangère à tout ce qui fuit vivre? O mon Elise! quand le devoir me lie sur la terre et me commande d'oub! er Frédéric, que ne puis-je oublier aussi qu'on peut mourir î

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