LETTRE XXX Y I
CLAIRE A ÉLISE
L'univers entier me l'eût dit , j'aurais de'menli l'univers! mais loi, Elise, tu ne me tromperais pas, et, quelque chunge'e que je sois , je n'ai pas appris encore à douter de mon amie.... Frédéric n'est point ce qu'il me paraissait être; ardent et impétueux dans ses sensations , il est léger et changeant dans ses sentimeus ; on peut captiver son
i8o CLAIRE D'ALBE.
magînalion, ëraoïivoir ses sens, el non pénëlier son cœur. C'est ainsi que tu l'as juge', c'est ainsi que tu Tas vu ; c'est Élise qui le (ht , et c'est de Frëflëiic qu'elle parle ! O mortelle angoisse ! si ce sentiment profond , indeslrudible , c\ui me ci ie qu'il est toujours vertueux et fitièle , qu'on me (rompe et qu'on le calomnie; si ce sentiment , f[ui est devenu l'unique substance de mou àme, esl rëel , c'est donc loi qui me lialiis ? Toi , Élise! quel horrible blasplicme 1 toi, ma sœur, ma compagne , mon arwie , tu aurais cesse' d'être vraie avec moi? Non, non; en vain je m'efforce à le penser , en vain je voudrais justifier Fie'dëric aux dépens de l'amitié même; la vertu outragée êl ou (Te la voix de mon cœur , et m'em- ])êche de douter d'Élisc. Ce mot tcri ible que lu as dit a retcnli dans to,;l mon être; chaque partie de moi-même est en proie à la douleur, et semble se multiplier pour souffiir; je ne sais où porter mes pas, ni où reposer ma tête ; ce mot terrible me poursuit, il est pailout, il a séchc mon âme et renverse toutes mes espérances»
ClAIRE D'ÂLBE. i8i
He'Ias ! depuis quelques jours ma passion ne m'effrayait plus ; pour sauver Frédéric, je me sentais le courage d'en gue'rir. Déjà, dans un lointain avenir j'entrevoyais le calme succéder à l'orage; déjà je formais des plans secre's pour une union qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir à nous; noire pure aniitié embellissait la vie de mon ëjjoux , et nos tendres soins eft'jçaient la peine passagèie que nous lui avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but ! nul effort ne m'eût coûté pour l'atteindre, chacun devait me rapprocher de Frédéric ! IMais quand il a cessé d'aimer; quand Frédéric est faux et frivole, (ju'ai-je besoin de me surmonter ? ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec l'erreur qui l'avait faitntiîlic? et que doil-iî me rester d'elle , qu'un profond et douloureux repentir de l'avoir éprouvée? O mon Elise , tu ne peux savoir conf>bien il est affreux d'être un objet de mépris pour soi-même ! Quand je voyais dans Frédéric la plus parfaite des créatures , je pouvais estimer encore une arae
i82 CLAIRE D'ALLE,
qui n'avait failli que pour lui ; mais quand je considère pour (jui je fus coupable, pour qui j'oil'ensai mon époux, je me sens à un tel dcgië de bassesse , que j'ai cessé d'espe'rer de pouvoir remonter à la vcrlu. Klise, je renonce à Frédéric , à loi , au monde entier; ne m'cciis plus , je ne me sens plus digne de communiquer avec loi ; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie que je le donne ici pour la dernière fois ; laisse-moi seule ; l'univers et tout ce qui Tbabite n'est plus rien pour moi : pleure ta Claire , elle a cesse d'exister.