LETTRE XXXVII
CLAIRE A ÉLISE
Hélas! mon Eli^c! tu as e'iè bien prompte à m'obèir , et il l'en a peu coûte de renoncer à ton amie ! ion silence ne me dit que trop combien ce nom n'est plus fait pour moi , et ce- ' pendant , tout en e'iant indigne de le porter, mon âme, dëcbirèe , le chérit
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encore et ne peut se résoudre à y renoncer. II est donc vrai , Elise , toi aussi tu as cesse' de m'aimer ? La misérable Claire se verra donc mourir dans le cœur de tout ce qui lui fut cher , et e\haiera sa vie sans obtenir un regret u» iwn^ larme! Elle , qui se voyait naguère heureuse mèi e , sage épouse, aimée, honoie'e de tout ce qui l'entonrait , n'ayant point une pensée dont elle pût rougir , saiisfaito du passé, tranquille sur l'avenir, la voilà maintenant meprise'e par son amie , baissant un ffont humilié devant son époux, n'osant souleuir les regards de personne : la honte la suit , l'environne j il semble que , comme un cercle redoutable , elle la sépare du reste du monde, et se place entre tous les eJres et elle. O tourmens que je ne puis dépeindre! quand je veux fuir, quand je veux détourner mes regards de moi-même, le remords, comme la griffe du tigre , s'enfonce dans mon cœur et déchire ses blessures ; oui , il faut succomber sous de si amères douleurs, celui qui aurait la force de les soutenir
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ne les sentirait pas; mon sang se glace , mes > eux se ferment, et, dans l'accablcmcnr où je suis , j'Ignore ce qu'il me
me reste à faire pour mourir Mais,
Elise , si mon trépas expie ma faute , et que la sagesse daigne s'attendrir sur ma mémoire, souviens-toi de ma fille, c'est pour elle que je l'implore : que l'image de celle qui lui donna la vie ne la prive pas de Ion aflfeclion ; recueille-la dans ton sein, et ne lui parle de sa mère que pour lui dire que mon dernier soupir fut un regret de n'avoir pu vivre pour elle.
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CLAIRE A ÉLISE
Pardoî\'!VE, ô mon unique consolationi mon amie , mon refuge , pardoime si j'ai pu douter de ta tendresse! Je tai jugée non sur ce que tu es ; mais sur ce que je méritais j je te trouvais juste dans la séve'rilé, comme tu me parais à pre'sent aveugle dans ton indulgence. Non , mon amie , non , celle qui a porté le trouble dans sa maison et
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la défiance dans l'àme de son époux ne rnërite plus le nom de vertueuse , et tu ne me nommes ainsi que parce que lu me vois dans ton cœur.
Malgré' tes conseils , je n'ai point parlé avec confiance à mon raari; je l'aurais de'sire' , et plus d'une fois je lui ai donne' occasion d'entamer ce sujet , mais il a toujours paru l'éloigner; sans doute il rougirait de m'enlendrCj je dois lui épargner la honle d'un pareil aveu, et je sens que son silence me prescrit de guérir sans me plaindre. Elise, tu peux me croire, le règne de l'amour est passé; mais le coup qu'il m'a poi lé a frappé trop violemment sur mon cœur, je n'en guérirai pas; il est des douleurs que le temps peut user; on se rési^ne à celles émanées du ciel; on courbe sa lêle sous les décrets élernels , et le reproche s'éleint quand il faut l'adresser à Dieu. Mais ici tout conspire à rendre ma peine plus cuisante ; je ne peux en accuser {)et sonne ; tous les maux qu'elle cause refoulent verj» mon cœur, car c'est là qu'en est la source...
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Ceperidaiil je suis calme , car il n'y a plus d'agilation pour celui cjui a lout perdu. Néanmoins je vois avec plaisir que M. d^Vlbe est content de l'espèce de Iranquillilë dont il me voit jouir. 11 a saisi cet instant pour me parler de la lettre où lu lui apprends la réunion imprévue d'Adèle et de Fréde'rie; pourquoi donc m'en faire un mystère, Élise? Si celte charmante personne parvient à le fixer, crains -lu que je m'en afflige, crois-tu que je le blâme? Non, mon amie , je pense au contraire que Frede'ricasenti que quand l'attachement était un crime , l'inconstance devenait une Terlu , et il remplit, en m'oubliant, un devoir que l'honneur et la reconnaissance lui imposaient également ; c'est ce que j'ai fait entendre à M. d'AIbe, lorsqu'il est entré dans les détails de ce que tu lui e'crivais : j'ai vu qu'il e'iait étonné et ravi de ma réponse; son approbatioi. ii'a ranimée, cl l'image de son bonheur m est si douce , que j'en remplirais encore tout mon avenir si je ne sentais pas mes forces s'épuiser , cl la " coupe de la vie se retirer de moi'.