‹ Claire d'AlbeChapitre 51 sur 56 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

I JF. trait qui fait le sujet de celte histoire est vrai ; rimagiuatioii n'iiivenle point tics actions si touchantes 5 ni (les scnlimcns si généreux :; le cœur seul peut les inspirer.

La jeune fille qui a conçu le nob^e dessein d'arracher sou père à Texil , qui Ta exécuté en dépit de tous les obstacles, a réellement existé: sans doute elle cxibte encore : si on trouve quelque intérêt dans mon ouvrage , c'est à celle pensée que je le devrai.

J'ai entendu reprocher à quehjues écrivains de peindre dans leurs livres une vertu trop parfaite ;; je ne parle p is de moi , qui suis si loiu de posséder le talent nécessaire pour atteindre à ce beau idéal ^ mais \e ne sais quelle plume assez> éloquente pourrait ajouter quelque charme à la beauté dé la vertu. La v(rlu es si supérieure à tout ce qu'où en peut dire , qu'elle paraîtrait peut-être impossible si on la montrait dans toute sa perfection : voilà du moins la difficulté que j'ai éprouvée en écrivant Elisabeth.

La véritable héroïne est bien au-dessus de la mienne ^ elle a sou'ért biea davantage. En donnant un appui à £1 iabelh , en terminant soik

i.j PREFACE.

vovnge à Moscou , j'ai beaucoup diminué sos dangers , et par conséquent son mérite : mais si peu de personnes savent ce qu'un enfant pieux , soumis et tendre , est capable de faire pour ses païens , que , si j''a\ais dit tonte la vérilé , orf m'aurait accusée de manquer de vr.iisemblance , et le récit des longues fatigues qui n'ont point lassé le courage d'une jeune fille de dix-buit ans , aurait fini par lasser l'attention de mes lecteurs.

S'il m'a fallu aller jusqu'en Sibérie pour trouver le trait principal de celte bisloire, je ne puis m'empêcber de dire que pour les caractères , les expressions de la piété filiale , et surtout le cœur d'une bonne mère, je n'ai pas été les cbercber si loin (i).

(i) C'est Jans la tendresse de sa niére , et daus la bontr «)c son propre cœur , que madame Coltiu a puise ces traits saUlimes et touchans , qui font de son ouvrage un m*- QMtBCBt élève par la pitité filiale à raffection matcraella.

(rfate de V Éditeur.)

o u LES EXILÉS DE SIBÉRIE.

l^A ville de Tobolsk , capitale de la Slhe'rie , est silue'e sur les rives de l'Irlish; au nord elle est entourée d'immenses forêts qui s''e'tendent jusqu'à la mer Glaciale (i). Dans cet espace de onze cents

(i) La mer Glaci&le ou septenlri^^nale, appelée par les Russes LedoDiêtoë More ^ forme la frontière de tout le nord de la Russie, depuis la Laponie jusqu'au cap Tichukolskoy ou Tschurtsclii , à rexlrëmité septentrionale et orientale de l'Asie, c'est-à-dire, depuis le 5i/ degré jusqu'au îoS" de longitude. Elle baigne les gouvernemens d'Archaogel , de Tobolsk et d'Iikutsk. Sur son inimen«e côte , il n'y a que trois ports connus, R')la , Archaeigel et Mesen. Du côté du pôle arctique , Phipps , Cook , et d'autres navigateurs célèbres, ont en vain tenté de passer de la nier Glaciale dins les mers de l'iude qui séparent l'Asie de l'Amérique \ mais Cook a observé , en 1778, que le cap Tschurtski ou Tschukotskoynoss n'est él»i-

i6 ELISABETH.

Terstes (r^ , on rencontre des montagnes arides, locailleiises et couvertes déneigea éternelles ; des ])laines inrulies dépouillées, où, dans les jouis les plds chauds de l'année , la terre ne déi^èle pas à an pied; de tristes et larges fleuves donl les eaux glacées n'ont jamais arrosé tine prairie , ni vu épanouir une ileur. En avançant davantage vers Je pôle , les cèdres , les sapins , tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de mélèzes rampans et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces m'^érables contrées ; eulin , des mara;s chaigés de mousse se montrent comme le dernier ef-

gné que de irenle-six mille du cap opposé de l'Amérique , auquel il a douné le uoni du cap du Piioct de GjIIvs.

(i) La versie e>t une mesure qui serl à marquer les dislances eo Russie conime le nulle eu Angleterre^ ou la lieue en Fiance; elle est de trois mille cinq cents pieds. Uiie versle et demie vaut à peu pi es un mille d'Angleterre , la verste étant au mille comme lo.'i et demi est à 69. Le degré en Russie tA de cent quatre versics et demie.

fort d'une nature expirante ; après quoi toute trace de vege'lalion disparaît. Néanmoins c'est là qu'au milieu de» horreurs d'un éternel hiver, la nature a encore des ponapes niasjnifiques ; c'est là que les aurores boréales (r) sont fiéqucntes

(1) L'aurore boréale est un pliéaoniènc biillaiit delà nalurc, qui apparlittu presque exclusivcmc;;t aux régions septentrionales du globe terrestre, quoique le pôle du midi , suivant (juelques voyageurs , ait aussi des aurofî's australes. L. est utie espèce de nnago circulaire , étendu sur Pborizon , dont il sort des jet» , des gerbes ^ des colounes de feu de diverse» couleurs, jauDC*. rouge, sanglant, ron^'câtre , bleu , violet, etc.

La m'iliérc de raurore borédie paraît avoir son siège d^s l'altno-phèie , à des hauteurs coasidérables, la nicnrîe aurore .«yatil été vue à Péicrtbourg, à Naples , à Rome, à Li>bonne, et mêfiie à Cadix. M. de Mairan , dans sou Traité de V^urore bo'éale ^ estime que ce» sortes de j héuomcnes ont ordinaiiement entre trois et neuf cents milles dVlcvation. Les progiès de rélectricilc , dans le sitde qui viet>t de s"'écuuler, promeiieut une route certaine aux causes physiques de Pauiore lM)réale, dont les fusée<, •es jets, les nappes de lumière semblent autant de courans électriques qui se meuvent dans l^air ttît.* raréfié des régiuus élevées de ralmosphère.

i8 ELISABETH,

et majestueuses, et qu embrassant l'horizon en forme d'arc très -clair d'où j)artent des colonnes de lumière mobile , elles donnent , à ces régions byju'rborces (i) , des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du Midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Iscbim (2); des landes, pnrseme'es de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, les séparent des Kirguis (o) , peuple nomade et idolâtre. A gaucbe , il est borné par l'Irlisb , qui va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de

(1) Ilyperborée, ou hyperboréco , se dit des pcupici et des pays trcs-sepientrionaux.

('i) Le cercle d^Ischim ou I«sim , qui prend ion nom de la rivière de ce nom , est une immense plaicie de la Sibérie, au sud de ToboMv , eiilre l'Iiti>h et la rivière Iscliim. Ou Tappelle aussi la steppe (Tlschim ^ ou le désert dUschi ru.

(3) Les Kirguis sont une peuplade larlare, au nord delà Tartarie indépendante, divisée en trois hordes , la grande, la moyenne et la petite. Le désert dlscliim les sépare de la Sibérie \ on les appelle anssi Kaizaches.

la Chine et à droite par le Tobol (i). Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent à roeil que des fragraens de rocs brisés, entassés les uns sur les auti es, et surmontés de quelques sapins ; à leur pied, dans un angle du Tobol , on trouve le village domanial de Saïmka ; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents verstes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert , tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil, et triste comme son climat.

Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie , parce qu'il a quelques jours d^élé, et que l'hiver n'y dure que huit mois : mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord qui souille alors continuellement, arrive chargé

(1) Le Tobol prend sa source dans le pays des Kirguis , au milieu des montagnes qui les séparent du gouvernement d'Ufa. Il se jeté dans Plrlish , près de Tobolsk , après avoir fourni un cours d'euviron cinq cents versles. Ses bords sont si peu élevés, qu'il les dépasse ordinairement au printemps , et inonde une vaste étendue de pays.

20 ÉLTSABETIÎ.

des glaces des déserts aicliqncs (i) , et en apporte un froid si penéiranC el si vif, que , dès le raois de sep'cmhre, le Tobol chanie des glaces. Une ni^ige épaisse tombe sur la lerre, et ne la quine plus qu'à* la fin de mai. Il est vrai qu'alois , quand le soleil commence à la fondre , c'est une chose merveilleuse que la promptitude avec laquelle les aibies se couvrent de feuilles et les champs de verdure; deux' ou (rois jours suflUenl à la nature pour faire épanouir toutes ses fleurs. On cioirait presque entendre le bruit de la végétation ; les chatons (2) des bouleaux ex-

(1) Arciique pour sepicntiiouul n'csl guère (l\jsage que dans ces, phrases : Pôle arciique , cercle aiclir que , terres arctiques.

^2) Le chaton , terme de botanique, yimenfum , Ju/us Caltilus ^ en anglais catkin. C'est une sorte de réceptacle conimun , qui porte plusieurs petites fleurs, el que Ton distingue facilement des autres par sa fornie particuhcre , qui ofTie quelque icsseniblunce avec la queue <]\in chai. Ces petiles fleurs sont souvenl dépiiurvues de calices; mais le chaton qui les soutient est garni d'ëcaiilcs qui y suppIceiM; les saule«, les peupliers j les pius, etc. , eu fouruisscut des «xcmpl«s.

ELISABETH. ai

halent une odeur de rose; le cytise relu s'empare de tous les endioits humides; des troupes de cigognes , de canards ligre's , d'oies du nord , se jouent à la surface des lacs ; la grue blanche s'enfonce dans les roseaux des maiais solitaires , pour y faire son nid qu'elle natte industrieusement avec de petits joncs; et dans les bois , l'écureuil volant , sautant d'un arbre à l'autre , et fendant l'air à l'aide de ses pâtes et de sa queue charge'e de laine , va ronger les bourgeons des pins et le tendre feuillage des bouleaux* Ainsi pour les êtres animés , qui peuplent ces froides contre'es , il est encore d'heureux jours ; mais pour les exilés qui les habitent , il n'en est point.

La plupart de ces infortunés demeurent dans les villages qui bordent le fleuve , depuis Tobolsk jusqu'aux limites du cercle d'Lchi.n ; d'autres sont relégués dan* des cabanes au milieu des champs. Le gou- "vernement fournit à la nourriture de quelques-uns ; ceux qu'il abandonne vivent de leur chasse d'hiver : presque tous sont en

ces lieux l'objet de la pilic publique , et , n'y sont désignes que par le nom de ma/- j heureux. A deux ou trois versles de Saicnka , au milieu d'une forêt noare'cageuse , et remplie de flaques d'eau , sur le bord d'un lac circulaire , profond et borde de peupliers noirs et blancs , babilait une famille d'exile's. Elle était composée de trois personnes , d'un bomme de quarante-cinq ans , de sa femme et de sa fille, belle, et dans toute la fleur de la jeunesse.

Renfermée dans ce désert, celte famille n'avait de communication avec personne ; le père allait tout ^eul à la cbasse ; jamais il ne venait à Saimka , jamais on n'y avait vu ni sa femme ni sa fille ; bors une pauvre paysanne tartare qui les servait , nul être au monde ne pouvait entrer dans leur cabane. Ou ne connaissait ni leur patrie , ni leur naissance , ni la cause de leur châtiment ; le gouverneur de Tobolsk en avait seul le secret, et ne l'avait; pas même confié au lieutenant de sa juridiction établi à Saiuaka. En mettant cei

exiles sous sa surveillance , il lui avait seulement recommande' de leur fournir un logement commode, un petit jardin, de la nourriture et des vctemens , mais d'empêcher qu'ils n'eussent aucune communication au-dehors , et surtout d'intercepter sévèrement toutes les lettres qu'ils hasar- \ leraient de faire passer à la cour de Russie. Tant d'égards d'un côté , et de l'autre nt de rigueur el de mystère , faisaient jupçonner que le simple nom de Pierre pringer qu'on donnait à l'exilé, cachait un cm plus illustre ,. une infortune éclatante , n grand crime peut-être , ou peut-être ine grande injustice.

Mais tous les eiïorts pour pénétrer ce seret ayant été inutiles , bientôt la curiotté s'éteignit , et l'intérêt avec elle. On essa de s'occuper d'infortunés qu'on ne <ovait point, et on finit même par les ouûlier tout- à-fait : seulement , lorsque îuelques chasseurs se répandaient dans la brêt , et parvenaient jusque sur les bords lu lac , s'ils demandaient le nom des ha- >itans de cette cabane : ce sont des mal-*

ai ELISABETH.

heureux , leur rcpondait-on. Alors ils t)Vn demandaient pas davantage , el s'éloignaient tmus de pilië , en se disant au fond du coeur: « Dieu veuille If s rendre un jour a leur patrie!» Pierre Sprirger | avait bâii lui-même sa demeure , elle était en bois de sapin et couverte de paille ; des masses de rochers la garantissaient des rafales (i) du vent du nord el des inondations du lac. Ces roches , d'un granit tendre, reOéchissaient , en s'exfoliant , les rayons du soleil ; dans les premiers jours du printemps on voyait sortir de leur« fentes des familles de champignons , les uns d'un rose pâle , les autres couleur de soufre ou d'un bleu azuré , pareds à ceux du lac Btiikal ; et dans les cavités où les ouragans avaient jeté un peu de terre , des jets de pins et de sorbiers s'empressaient d'enfoncer leurs racines et d'élever leurs jeunes rameaux.

(i) Rdfalc est propiement ua terme de niarioe, qui se dit de ceiiains coups de reat d« tcirc à rapproche d«s moaiaguef.

Du côte méridional du lac, la forêt n'était plus qu'un taillis clair semé , qui laissait apercevoir des landes immenses , couvertes d'un »rand nombre de tombeaux : plusieurs avaient été pillés, et des osseraens de cadavres étaient épars tout autour ; reste d'une ancienne peuplade qui serait demeurée éternelb^ment dans l'oubli, si «les bijoux d'or renft-rmés avec elle au sein de la (erre , n'avaient révélé son exi>lence à l'avarice.

A re%t de celte i^iande plaine, une petite chapelle de bois avait éié élevée par des clnétieiis; on remaïquuil fjue de ce côlé, les tombeaux ayiient él(' respectés, et que , devatit ceite croix qui lappelle toute, les vertus, riioinine n'avait point osé pi of »n«'r la cendre des morts. C'est dans ces landes ou steppes (1), nom

(1) Lfs .sle(i|>e» i.e .«.ont pu> des de-eris marécageux , mais de Iitntes plaines iiicolie'* , et pour It plupart dénuées dMMbilan>. D;ins celles qui sont couveries de brous>ailIes el arrosées de ruisseaux , lej peuples nomades vojagenl avec leurs troupeaux: on j rencontre iiiême des villai^es. Elles sout générale-

26 ÉLISABKTIl.

qu'elles portent en SihcVie , que , rlnrant le long et rude hiver cle ce climat, Pierre Spriiiger passait loutes ses matinées à la chasse; il luait cl(s clans qui se nourrissent des jeunes feuilles de Ik mb!es et de peupliers. Il attrapait quehjuefois des raartres zibelines , assez rares dans ce canton , et plus souvent des hermines qui y sont en grand nombre; du prix de leur fourrure , il faisait veiu'r de ToboLsk des meubles commodes et agi e'ables pour sa femme , et des livres pour sa fille. Les ^ longues soirées e't.iient cmploye'es à Tins- Iruclion de la jeune Elisabeth. Souvent, assise entre ses parens , elle leur lisait tout haut des passages d'histoire; Springer arrêtait son attention sur tous leg traits qui pouvaient élever son ame; et

ment d''une ctendiiC inirncn-r. I,a slojipe ti lr<; Samara el Oarahk , auirefois flit Yaik , a [lis de sept cent verdies de longueur ^ il y en a dotil le sol cit extrèinerDent fertile et propie rgaleniciil à Tagiiculture cl au j àturage. Telle est la steppe de la Iiorde moyenne dcsKiiqiuis^ m:<is ccllrs des bords de l'Irtisli sont sabloQDeuses etdcïCiies.

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sa mère, PheMoia , sur tous ceux qui pouvaient raftcudj ir. L'un lui montrait toute ia beaulë Je la gloire et de Tliei oi>tne; l'autre, lout le chaitne des senfioiens p'eux et de la bonie moleste. Son père lui disait ce (jue la vei lu a de grand et de sublime; sa mère, ce qu'elle a de consolant et d'aimable : le premier lui apprenait comment il la faut révérer , celle-ci comment il la faut cbci ir. De ce concours de ioini, il resulla un caractère courageux , sensible, (|ui, re'uni>sant i'extraordinaii e énergie de Spiingcr a Tatigélique douceur de Pbcdora, fut loul à la fois nolile et liei' comme tout ce qui vient de Tbonneur , et tendie et dévoué comme tout ce qui Tient de l'amour.

Mais quand les neiges commençaient à fondre, et qu'une Ic'gèi e teinte de verdure s'étendait sur la lei re , alors la famille s'occupait en commun des soins du jardin: Springer labouraii les plates-bandes; Phé» dora préparait lt3S semences , et Elisabeth les coudait à la terre. Leur petit enclos était entouré d'uae palissade d'aunes, de

cornouillers blancs , et de bourflaine , espèce d'aihiissrau fort eslinaé en Sibe- 1 ie, parce (jiio sa llcur est la seule qui exbale cjucique paifum. Au midi, Sprinter avait pratique' une espèce de scn e , où il cultivait , avec un soin particulier, certaines fleurs irjconuues à ce climat ; cl (juand venait le moinenl de leur llt^uraisou, d les pressait cotitie ses lèvics, il les montrait à sa femme, et en ortiaii le fiotil de sa fille, | en lui disant : « Elisabeili, pare-loi des » fit" urs de t.i p;iliie, elles le ressemblent;. y> cnirne toi elles s'cndjellis^ent dans Texil. I » Ab ! puisses- lu n'y pas mouiir comme > elles! »

liois ces inslans d'une douce èmolion, il èla't loujouis silencieux, et grave : on le voyyii d«meuier, des lieures entières , ens<'V( li dans luie profonde i êverie , assis sur le même banc, les yeux tournes Ters le même j)oiiit , poussant de profonds soupirs que les caresses de sa femme ne colmaienl pas , et que la vue de sa fdle rendait plus amers. Souvent il la prenait iîâns ses bras , la pressait elioileiûent sur

ELISABETH. s^

son cœur, et puis tout à coup la rendant à sa mère, il s'ëcriait : « Emmène celte » enfant, Phèdora; sa détresse, la tienne » me feront mourir: ah! pourquoi as-tu » voulu me suivre ? si tu m'avais laisse' seul » ici , si tu ne porlais pas la moitié' de mes » maux, si je te savais tranquille et honore'e » dans ta patrie , il me semble que je vi- » vrais dans ce désert sans me plaindre. » A ces mots, la fendre Phédora fondait en larmes j ses regards, ses paroles , ses actions , fout en elle décelait le profond amour qui l'atfachnit à son époux. Elle n'aurait pu vivre un seul jour loin de lui, ni se trouver malheureuse quand ils étaient toujours ensemble. Dans leur ancienne fortune peut-être (pie de grandes (iiq.iité^ , dMIustrcs et dangereux emplois le tenaient souvent éloigné d'elle : dans l'exil ils no se quittaient plus. Ah! si elle avait pu no pas s'affliger du chagrin de son époux , peut-être aurait-elle aimé leur exil.

Phédora, quoiqu'àgée de plus de trente ans était belle encore ; également dévouée à son époux, à sa iille , et à son Dieu,

Zo

Ér.LSABETIL

CCS trois amoms avairnl î^rave sur son front i]*'s charm<:'s fjtic le tpjnjîs ii\ Iface T)oiiit. On y lisait (ju'i-'IIe avait ctci cvôée pour aimer avec innocence, et quVlle remplissait sa cicsliiiee. Elle h'occiipait à préparer elle iiièrae les raels qui pi. lisaient le plifs à son époux; attenUvea ses moindies desiis, elle cherchait dans ses veux ce cpiM allait vouloir, pour l'avoir fait avant qu'il reiil demande. L'ordre , la pioprelë, Taisance même régnaient dans leur pciile demeure. La plus grande pièce servait de clurabre aux deux e'poux; un grand poêle rechaidïail : les murs enfumes étaient ornes de quelques biodeiies et de divers dessins de la main de Phédora et de sa fille ; les fenêtres e'iaient en carreaux de venc, luxe assez raie dans ce pays, et qu'on devait au produit des chasses de Spiinger. Deux cahiiiels composaient le reste de la cabane : Elisabeth couchait dans l'un, l'autre élait occupe' par la jeune paysanne tai lai e , et par tous les ustensiles de cuisine et les ÎQStruracns du jardinage.

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Ain-ii la semaine s^ pissait dans ces soins inlërieurs , soit à tisser des étoffes avec des paux de lenries , ou à les doubler avec dVpaisses fourrures; mais rjuand le dimanclie arrivait , Phedora soupirait tout bas de ne pouvoir assister à Tuliice divin, et passait une parlie de ce jour en prières. Prosferne'ç devant Dieu et dt vant une image de saint Bisile , [)Our lequel elle avait une profonde vénération, elle les invoquait en faveur des objets de sb, tendresse; et si chaque jour sa dévotion devenait plus vive, c'est qu'elle avait toujours éprouvé qu'a la suite de ces pieux exercices , son cœur, |)lus éloquent , savait mieux trouver les j)ensées et les expressions qui pouvaient consoler soa époux.

Elevée dans ces bois sauvages depuis l'âge de quatre ans, la jeune Elisabetb ne connaissait jîoint d'autre patrie : elle trouvait dans celle-ci de ces beautés que la nature oliVe encore même dans les lieux qu'elle a le plus maltraités , et de ces plaiairs simples que les cœurs inuo-

cens goûlcnt parfout. Elle s'amusait à grimper sur les rochers qui bordaient le lac, pour y prendre des oeufs d'eperviers et de vautours blancs , qui y fout leurs nids pendant rëté. Souvent elle attrapait des ramiers au filet, et en remplissait une volière ; d'autres fois elle prenait des corrasins (r) qui vont par bandes, et dont les écailles pourpre'es , collées les unes conire les autres, paraissaient à travers les eaux du lac comme des couches de feu recouvertes d'un argent liquide. Jamais, durant son heureuse enfance , il ne lui vint dans la pensée qu'il pouvait y avoir un sort plus fortuné que le sien. Sa sanlé se fortifiait par le grand air, sa taille se développait par l'exercice, et sur son visage où repo-

(i ) Corrasin , ou pour mieux dire carassin, est le nom ipécifîque d'un poisson du genre cyprin , cyp'inus Carassius , Lmi*. On l'appelle aussi hamhurge. Son corps est très large, irès-épais, et couvert d'écaillcs de moyenne grandeur \ il est brun sur le dos , verdâlre sur les côtés , et jauii5lre avec quelques nuances rouges sons le ventre. II aiuie les lacs dont le fond ebt marneux.

sait la paix de Pinnocence , on voyait chaque jour naître un agie'raent de plus* Ainsi, loin du monde et des hommes, croissait en beauie' celte jeune vierge poui' les yeux seuls de ses parens , pour Tunique charme de leur cœur ; scinblable à la fleur du désert, qui ne s'épanouit qu'en présence du soleil, et ne se pare pas moins de vives couleurs, quoiqu'elle ne puisse être vue que par l'astre à qui elle doit la vie.

Il n'y a d'afFeclions tendres et profondes que celles qui se concerilrent sur peu d'objets : aussi Elisabeth, qui ne cormaissait que ses parens , et n^aimait qu'eux seuls dans le monde, les aima avec passion; ils étaient tout pour elle: les protecteurs de sa faiblesse, les compagnons de ses jeux , et son uni(jue société. Elle ne savait j itn qu'ils ne lui eussent appris i ses arause'nens , ses talens , son instruction, elle leur devait tout; et, voyanî, que tout lui venait d'eux , et que par clb -mC^me elle ne pouvait rien , elle se plaidait datis une dépeuda.ioe qu'ils ne lui faisaient

sentir qne par des bienfaits. CepenJanf , quand la jeunesse succéda à IVnfance, et que la raison commença à se développer, elle s'ajteiçut des lai mes de sa mè(e, et vil que son pèie ëlail ninlheureux. Plusieurs fois elle les conjura de lui en dire la cause, et ne put en ohienir d'aulre re'ponsc , sinon qu'ils pleuraient leur patrie; mais pour le nom de celle j>alrie et le rang q l'ils y occup.iiei!l , ils ne le lui confièrent jamais , ne voulant pas exciter de doulouKux regrets dans son âme , en lui apprenant de quelle hauteur ils avaient été prccipile's dans rcxil. Mais depuis le moment qu'Elisaheih eut découvert la liistesse de ses parens , ses pensées ne furent plus les mêmes , et sa vie cliaDgea entièrement. Les plaisirs dont elle amusait son innocence perdirent tout leur attiiiil; sa bassecour fut négligée; elle oublia ses fleurs, et cessa d'aimer ses oiseaux. Quand elle Tenait sur le bord du lac, ce n'était plus pour jeter Pliaracçon ou naviguer dans sa petite nacelle , mais pour se livrer à de longues médiialions , et rcnéchir à

lin projet qui était /^levenu l'unique occupation de son esprit et de son cœur.

Quelquefois , assise sur la pointe d'un rocher, les yeux fixe's sur les eaux du lac, elle songeait aux larmes de ses parens et aux nioyens de les tarir : ils pleuraient une patrie. Elisabeth ne savait poir»t quelle était cette patrie; mais puisqu'ils étaient malheureux loin d'elle , ce qui lui importait était bien moin» de la connaître que de la leur rendre. Alors elle levait les yeux au ciel po ir lui demander du secours , et dem: urait abîmée dans une si profonde rèvrrie , que souvent l.i nei^^e tombant par Uocons, et le vent soufllant avec violence , ne pouvaient l'en airacber. Cependant ses parens l'appeliiient-ils , aussitôt elle entendait leur voix , descendait lé^cieuient du sommet des rochers , et •venait recevoir les leçons de son pèie , et aider sa mère aux soins du menace : mais auprès d'eux , comme en leur absence, en 8'occupant d'une lecture comme en tenant l'aiguille, dans le sommeil et dan'? U vtille, une seule et unique pensée lu

oG ELISABETH.

poursuivait toujours; elle la gardait religieusement au fond de son cœur, décidée a ne la levéler que quand elle serait au moment de partir.

Oui , elle voulait partir , elle voulait s'arracher des bras de ses parens pour aller seule à pied jusqu'à Péfersbouig demander la grâce de son père: le^ était le hai'di dessein qu'elle avait conçti; telle était la téméraire entreprise dont ne s'effravait point une jeune fdie timide. En vain elle entrevoyait de grands obstacles , la force de sa volonlé , le cour.jge de son cœir et sa confiance en Dieu la rassuraient , et lui répondaient qu'elle triompherait de tout. Cependant quand son projet pi il un caractère moins vague , et qu'elle cessa d'y réfléchir pour songer à l'exéculer , son ignorance rcITiaya un peu : elle ne savait heulement pas la route du vjiliil^e le plus voisin; elle n'éiait jamais sortie de la forêt : comment trouveraitelle son chemin jusqu'à Pétersbourg? Com» ment se "erait-elle entendre en voyageant au milieu de tant de pei;ples dont la langue

lui e'iait inconnue? II lui faudrait toujours vivre d'aumônes. Pour s'y re'soudre , elle aj3peiait à son aide rhuraililé qu'elle tenait de la religion de sa mère; mais elle avait si souvent entendu son père se plaindre de la durelë des hommes, qu'elle appréhendait beaucoup le malheur d'avoir à solliciter leur pitié'. Elle connaissait trop la tendresse de ses parens pour se flatter qu'ils faciliteraient son déj)art; ce n'était pas à eux qu'elle pouvait avoir recours. Mais à qui s'adresser dans ce désert où elle vivait séparée du reste du monde? et dans cette cabane dont i'enliée était interdite à tous les humains , comment attendre un appui? Cependant elle ne désespéra pas d'en trouver un : le souvenir d'un accident dont son père avait pensé être la victime, lui rappela qu'il n'est point de lieu si .'^auv.ige où la Providenc»* ne puisse entendre les prières des malheureux et leur envoyer des secours.

Il y avait quelques années que dans une chasse d'hiver , sur le haut des âpres rochers qui bordent le Tobol, Springer avait

e!e délivre (1^1» pe'i il iramiuenf parl'inlié- ]>idifé (l\iii j'MifU' homme. Ce jeune homme t'tait le fils de iM. de Smololf, £!;oiiveriieur de Tobolbk ; il venait tous les iiiverspoui- •uivre les élans et les martres dnnsles landes d'ischim , et cornhaHre l'ours des monts OuraKk*; (i) dans les environs de Saimka. C'est dans celle dernière chasse ,

fi) Les monts Omal ks ( thn Vrulian chnin ^ ihe Vi (ilian niontaiiis) ^cwcwX de limites entre 1 Europe et. PAsie scpicntr ionale. Oural, ou ural , est un mol tarlaie (jui s'£;iiifie ceinture. Les Russes donnent ëgaletnent le nom de Kammenoi et S> innoi po\us à cette ch.iîrie de montagnes , coiiime si elle furiuail le ceinturon du gl^be terrestre.

Du sud au nurd les monts Ouralsks ont presque ea droite 1 f;ne m;e étendue de plus de quinze cents niilles d'Angleterre. On peut les diviser eu trois branches ptincipales , l'Oural des Rrrguis , POural fe tile en niincraux , et l'Oural désert ; ce dernier touche à I:» n.er Glaciale.

Le sommet le plus élevé des monts Oural ks est le lîa.hkircy , dans le gouvernement d'Orcnhourg. lis sont pour la |)lupart riches eu minéraux , et couverts d'épaisses forêts; ils doiment nai,«sance à dix ou donze rivières considérables, telles quç IcTobol, POural , le Y4,>jiiba , etc.

ÉLISAI3ETH. %

la plus dani^ereuse de loufes , qu'il avait renconfre Sprinter , et qi/il lui avait sauvé la vie. Depuis ce moment le nom de Smoloflf n'était f)rononcé dans la demeure des exilés qu'avec respect et reconnciissince. Elisabeth et sa mère rej^rellaienl vivement de ne point conn.-iîi! e i(Mir bienfaiteur , de ne pouvoir point lui offi ir leur bénédiction : chaque )'our elles priaient le ciel pour lui ; chaque année , quand elles entendaient dire que les chasses d'hiver avaient recommencé , elles se flattaient qu'il viendrait peuf-êhe dans i'' ir cabane; mais il n'y venait point : l'entrée lui en était interdite comme à ;out le monde, et il ne songeait point à trouver cet ordre rigoureux , car il ne savait pas encore ce que renfermait celle cabane.

Cependant, dej)uis qu*i:^lisabclh avait senti la dilîicullé de sotiir de son désert sans un secours humain , sa pensée se reportait plus souvent sur le jeune ^moloir. Un pareil pro'ecteur l'aurait déhvrée de toutes ses crai »tes , aurait levé tous les obstacles. Qui mijux que lui pouvait l'é-

clairersur les détails de la roule de Soïmka à Péîersbourg , lui iiuii(juer la plus sûie voie de faite passer une requête à l'empereur? et si sa fuile irritait le gouverneur de ToboUk , qui micax qu'un fils , * se disaiî-elle , saura de'saimersa colère, émouvoir sa pilié , et l'empéclier de punir mes parens , en les rendant responsables (le ma faute?

C'est ainsi qu'elle calculait tous les avantages (jui lui reviendraient d'un semblable aj)|)ui ; et , en voyant l'hiver s'approcher , elle résolut de ne pas laisser" passer le temps des chasses, sans s'informt'r si le jeune SraoloCï était dans le canton , et sans chert her les moyens de le voir et de lui pailei'.

Sj)ring('r avait éié si louché des (erreurs de <a fimrae et de sa fille au ié<it des dangers qu'il avait courus, que, depuis celle époque , il leur avait promis de ne plus retourner à la chasse aux ours , et de ne s'écarter de la for et que pour poursuivre l'écureuil et l'hermine.

Mulgté cette promesse, Phédora ne pou*

vait pUis le voir s'éloigner sans effroi , et, jusqu'à son retour , elle demeurait inquiète et tremblante , comme si celte absence eût e'ie' le pre'sage d'un grand malheur.

Une neige très-e'paisse , et durcie par un froid de plus de trente degre's , cou-» vrait la terre ; on était en plein hiver , lorsque , dans une belle matinée de décembre , Springer prit son fusil pour aller chasser dans la steppe. Avant de partir, il embrassa sa femme et sa fille, et leur promit de revenir avant la fin du jour : mais l'heure passa , la nuit s'approchait, et Springer ne revenait point.

Depuis l'événement qui avait menacé sa vie , c'était la première fois qu'il manquait d'exactitude , et les Trayeurs de Phédora furent sans bornes : tout en cherchant à les calmer , Elisabeth les partageait ; elle voulait aller au secours de son père, et ne pouvait se résoudre à quitter sa mère en pleurs. Jusqu'à cet instant , Phédora, délicate et faible, n'avait jamais été au-delà des rives du lac; mais

4a ELISABETH.

la violence ckî son inquiclLide lui persuada qu'elle aurait îles forces pour suivie sa fille , et aller chcrclier son époux. Toules deux sorliient ensemble , et marchèrent vers la lande à travers le taillis. L'air était très-fioid, les sapins paraissaient des aihres de glace; tin givre épais s'était attaché à chaque rameau et en blanchissait la supeiliciej une brume sombre couvrait Thoiizon ; l'approche de la nuit donnait encore à tous ces objets une teinte plus lugubre , et la neige , unie comme un miroir, faisait chunceler à chaque j)as la faible Phédora i Elisabeth, élevée dans ces climats , et accoutumée à braver les froids les plus rigoureux , soutenait sa mèie et lui [)rêtait sa force. Ainsi on voit un arbre transplanté hors de sa patrie , languir dans une terre étrangère , tandis que le jeune lejeton qui naît de ses racines, habitué a ce nouveau sol , élève des jets vigoureux , et, en peu d'années , soutient les branches du tronc qui l'a nouni, et protège de son ombre l'arbre qui lui donna la vie. En approchant de la plaine , ï'hé'

dora ne poiivai! plusraai cher ; Elisabelh lui dil : «Ma mère, le jour va finii-, rcpose- » loi ici, et laisse-moi aller senle jusqu'à » la lisière de la foi et ; si nous attendions »' plus lonj^-temps , la nuit mVmpêche- » rait de di lingner mon père dans la » lande. » Phedora s'appuya contre un sapin, et laissa partir sa fille. En peu d'instans celle-ci eut atteint la plaine; les tombeaux dont elle est couverte y forment d'a<isez hauts monticules. Debout sur l'un d'eux, Élisabelli , le coeur navre, les yeux pleins de larmes , regardait si elle n'apercevru't j>as son père; elle ne voyait i ien , tout était solitaire, silencieux, et l'objcuriie commençait à unir le ciel et la teri e. Cependant un coup de fusil , parti à peu de disîance, lui rend toutes ses espérances. Ce bruit , qu'elle n'entendit jamaif? que de la main de son jière , lui paraît un silène assure que son père est la ; elle se précipite de ce côté. Derrière une masse de i ochers elle voit un homme courbe' à demi , et qui paraissait chercher quelque chose* par terre ; elle

lui crie : « Mon père , mon père ; est-ce

> toi ? V Cet homme se relourne ; ce n'était point Springer : son visnge était jeune, beau , et à Taspect d'Elisabeth , il exprima une grande surprise. <ç Vous n'èles point » mon père , repi it-elle avec douleur ; » mais ne Tavez-vous point vu dans la

> steppe, ne pouvez -vous me dire de V quel côté je pourrais le trouver ?

» — Je ne connais point votre père , » répondit-il ; mais je sais qu'à cette » heure- ci vous ne devez point rester » seule dans celte lande ; vous j courez >> plusieurs dangers , et vous devez crain- » dre.... — Ah ! interrompit-elle , je ne » crains rien dans le monde que de ne » pas trouver mon père. » En parlant ainsi, elle élevait vers le ciel ses yeux,

.dont la fierté et la tendresse , le courage et la douleur , peignaient si bien son ame et semblaient présager sa destinée. Le jeune homme en fut ému ; il crovail réver ; il n'avait rien vu , jamais licn imaginé de pareil à Elisabeth. Il lui demanda le nona de son père. « Pierre Springer ,

» lui dll-elle. — Quoi! s'eciia-t-il , vous » êtes la fille de l'exile de la cabane du lac? » ïianquillisez-vous, je connais voire père;

V il n'y a pas une heure que je l'ai quille ;

V il a fait un détour pour se rendre dans » sa demeure; mais il doit y être ar- » rivé maintenant, v Elisabeth n'en écoule pas davantage ; elle court vers le lieu où elle a laissé sa mère ; elle l'appelle avec des cris de joie, afin que sa voix la rassure, avant même qu'elle ail pu lui parler ; elle ne la trouve plus : éperdue, elle fuit retentir la forêt du nom de ses parens. Du côté du lac, des voix lui répondent; elle double le pas, elle arrive, et, sur le seuil de la cabane , elle voit son pèie et sa mère, ils lui tendent les bras, elle s'y jette : en l'embrassant, ils s'expliquent; chacun d'eux était revenu dans la chaumière par un chemin diQérenI ; mais les voilà réunis, les voila tranquilles. Alors seulement Elisabeth s'aperçoit que le jeune homme l'a suivie : Spiinger le regarde, le reconnaît, et lui dit avec un profond regret : « Il est bien tard, M. de Smoloff;

» et cependant vous savez quM ne mVst > pas p( finis (le vous (jfTi ir un .nsile, raêmc » pour uni' seule iniit. — i\J. de Smololl! s'e* » crient Klisubcih et fa mèie, no'ie libe- » râleur ! c\"st lui fjui est ici ? ,v Ef toutes (ieuic tombent en>emble a ses pieds. Pbédora les biiigne de pleurs; Elisabelli lui dit : « M. de SinololF, depuis Irois ans qua » vous avez sauve la vie de mon père, » nous n'avons pas passe' un seul jour

V sans demander à Dieu de vous bénir. » — Ab ! il vous a entendue , puisqu'il m'a

V envoyé ici , répond le jeune bomrae avec » une profonde énaotion, car le peu que ^ j'ai fait ne méiilail assurément pas un » pareil prix. »

Cependant il était fort lard; une profonde obscuriîé enveloppait toute la forêt ; le retour à Sûïmka au milieu de la nuit n'était pas sans danger, et Springer ne pouvait se résoudre à refuser l'bospitalile à son libérateur; mais il avait prorais sur la foi de l'bonncur , au gouverneur de ToboUk , de ne i ecevoir personne dans J su demeure , et d lui était aifteux de

manquer à un pareil serinent. Il proposa au jeune homme de l'accoinp igner jusqu'à Saïmka. « J'aUuinerai un flambeau , lui » dil-il; je connais les détours de la » foiêi , les marais , les stagnes d'eau (i) » qu'il faut éviter ; je maicherai le pre- » raier.- » Pbédora cirrayée se jela audevant de lui pour l'arrêter. Sraoloirpiit la parole : « Permetlez-moi , Monsieur, » lui dit-il , de rester dans voire cabane » jusqu'au jour; je sais quels sont les or- » dres de mon père , et les motifs qui l'obli- » ç;cnt à vous montrer tant de ligueur: » mai> je suis sûr qu'il me permettrait en » celte occasion de vous délier de votre » serment, et je vous réponds de revenir » bientôt vous 1 emercier desa part de l'asile » que vous m'aurez accordé. » Springer prit alors la main du jejine homme , il entra avec loi dans la cabane, et tous deux s'assirent |.rès du poêle , tandis que Phédor» et sa fjiie préparaient le fiouper.

Elisabeth était vêtue selon l'usage des

(i^ Les stagiiës d'eau, au l.cu de due les eaux

stuiiiiaules.

paysannes tarlares , avec un court jnpon I ouge rclt've sur le côlc ; la jambe couverte d\iu pantalon de peau de i enne , et les clieveu\ Jombaiil en liesses j«isque sur ses talons ; un coiscl éiroil et boutonné 8ur le côie' laiss^ail voir toute Teleiî.ince de ji ta taille, el ses manches retroussées jus- j qu^au coude ne dérobaient point la beauté de ses b) as. La simplicité de son coslunae semblait rehausser encore la diguiié de son maintien , et tous ses raouveniens étaient , accompagnés d'une grâce que SmololF ad- , mirait avec une sin^lllière émotiou , et dont il ne pouvait déiacber ni ses regard* ni sou toeur. Elisabeib ne le legardait pas avec moins de plaisir ; mais dans ce Y, plaisir tout était pur, il ne venait (pje de j, la reconnaissance qu'elle lui devait , et des espérances qu'elle fondait .-ur lui. Dieu lui - même , qui sonde jusqu'aux derniers replis du cœur , n'aurait pas trouvé dans celui d'Eli-»abelli un seul sentiment qui se rapportât à ses parens , et qui ne tàt entièrement pour eux. Pendant le souper , le jeune Sraoloff dit aux exilés qu'il n'était que depuis trois

jours à Saïmka ; qu'il avait appris que les loups affames ravageaient tout le canion, et qu'avaril peu on ferait une chasse générale pour les détruire. A cette nouvelle, Pliédora se pressa contre son époux en pâlissant : «Vous n'irez point , j'espère, » lui dit-elle , a celte chasse dangereuse; » vous n'exposerez pas votre vie , votre » vie , le plus précieux de mes biens ! » —Hélas! Piiédora , que dites-vous? re- » prit Spiinger avec un sentiment d'a- » merlurae. Qu'est-ce que ma vie? sans » moi serii z-vous ici? savez-vous ce qui » vous I endrait la liberté , à vous et à » notre enfant ? le savez-vous? » Sa femme l'interrompit par un cri douloureux : Elisabeth quitta sa place , vint auprès de son })ère , lui prit la main , et lui dit : « Mon père , lu le sais , élevée dans C€S » forets, je ne connais point d'autre pa- » trie; ici, à les côtés, ma mère et moi » nous vivons heureuses : mais j'atteste » son cœur comme le mien , que dans » aucun lieu de la terre nous ne pouri> rions vivre sans loi , fiit-ce dang ta

»û ELISABETH.

» pairie.— Entendez-vous , M. de StnoloiT, » répliqua Spi if)ger ; vous croyez que de » telles paroles devraient me consoler , ei » elles enfoncent au contraire le poignard » plus avant dans mon sein : des vertus qui

V devaient faire ma joie , font mon déses-

V poir , quand je pense qu'à cause de » moi , elles demeureront ensevelies dans » ce désert ; qu'à cause de moi Elisa- » })eûï ne sera point connue , ne sera point » aime'e. » La jeune fille Tinterrorapit ■vivement par ces mots : « O mon père ! » me voici entre ma mère et toi , et tu » dis que je ne serai point aimée?» Spria* ger, sans pouvoir modérer sa douleur , continua ainsi : «Jamais tu ne jouiras de » ce plaisir que je le dois, jamais la voir >> d'un enfant adoré ne le feia enlendre » de si douces paroles ; tu vivras seule » ici , sans époux, sans famille, comme i> un faible oiseau égaré dans le désert. i> Innocente victime, tu ne connais point » les biens ({ue tu perds; mais moi qui 5> ne peux plus te les donner , j'ai tout l> perdu. » Pendant celte scène le jeune

ELISABETH. 9t

SmolofT avait essuyé ses larmes plus d'une fois; il voulut parler, sa voix e'iail altérée. Cependant il dit : « Monsieur, dans » la tiiste place qu'occupe mon père, » vous devez croire que je ne suis pas >> e'tranger au malheur; souvent j'ai par- » couru les divers cercles de son vaste » gouvernement; que de larmes j'ai re- » cueillies! que de douleurs solitaires j'ai » entendu gémir! J'ai vu, j'ai vu dans j> les de'serts de l'afTteux litresof (i) des » inforlunés , qui vivaient sans amis, sans » famille; jamais ils ne recevaient uns i> tendre caresse, j^amais une douce pa- » rôle ne réjouissait leur cœur : isolés » dans le monde , séjiarés de tout ,

(i) Beresof , Bercsov ou lîeresovv , est une ville de la Sibérie, située clans la province du même nom , au uoid-ouesl el ii trois cent soixante-douze nrlies de Tobolsk , au 64" degré d." latitude septentrionale, et au 65" degré 1^ minutes de longitgde orientale : le prince de Menzikof y mourut en exil ca 1729. Le distiicl de Beiesof a des mines d'or, qui, depui; l'année 1 ■^54 , ont valu ii la couronne de Rus-ic un leveau uet de prè* de 86 1,000 roulhs par an.

52 KLISABETII.

» ils n'claient pas seulement exiles , ils » étaient malbeui eux — El quand le ciel >•> t'a laissé la fille , interrompit Pliédora V fPun ton de reproche et d'amour , lu » dis que tu as tout perdu : si le citl y le Tôtait , que dirais-tu doncrv Spiinger IressaiHit ; il pi it la main de sa iiile , et la serrant sur son cœur avec celle de sa femme , il répondit en les rci^irdant toutes deux : <« Ah! je le sens, je » n'ai pas tout perdu.»

Quand le jour parut , le Jeune SmolofT Prit congé des exilés ; Elisabeth le voyait partir avec regret , car elle élait impatiente de lui révéler son projet, de lui demander sa protection ; elle n'avait pas trouvé un moment pour lui parler en particulier ; ses païens ne l'avaient pas quittée , et elle ne voulait pas s'expliquer devant eux ; elle espéra qu'en Is voyant souvent , elle trouverait l'occa- •ion de l'enlietenir. Aussi lui dit -elle Irès-viveraent : «Ne reviendrez-vous pas, i> monsieur? Ah! proraellez-moi que ce > jour-ci n'est pas le dernier où j'auiai

» vu le sauveur de mon père ! » Springer fut surpris de ces paroles , surtout de l'air dont elles étaient prononcées ; une secrète inquiétude le saisit. Il se ra|)pela les ordres du gouverneur , et assura qu'il n'y désobéirait pas deux foii. Snioloff répondit qu'il était certain d'obtenir de son père une exception pour lui, et que dès ce jour même, il allait retourner ù Tobolsk pour la solliciter.

« Mais, monsieur, continua-L-il , en rè- » clamant ses bontés pour moi , ne lui » dirai-je rien pour vous? ne serai-Je pas » assez beureux pour vous servir ? n'a- » vez-vous rien à lui demander? — Rien, » monsieur , répliqua Springer d'un air » i^rave. » Le jeune borame baissa tristenirnf les yeux vers la terre; et puis s'adressant à Pliédora , il lui fit la même question. «Monsieur , répondit-elle, je » voudrais qu'il me donnât la permission » d'aller tous les d mancbes entendre la » messe à Saimka avec ma fille, » SmololF s'engagea à la lui faire obtenir , et s'éloigna , emportant toutes les bénédic-

tions de la famille et les vœux secrP'ts (iKlisabetlî pour son prompt retour. Vai s'en relouruant , il irétait occupé que (IMle ; il ii'avcfit plus d'autres pensées. Cette jeune fille, qui lui était apj)arue lu yeilie dans le déseï t sous une foi me si belle , avait commencé par frapper son imagination; bieniôi , en la voyant auprès de ses pareus , son t(K:'(ir avait été profondément louché , il te letraçait ses n^oindrcs paroîes , sou air , ses regards , suitout le dernier mot qu'elle lui ava.t dif. Sans ce mot, peuf-cire, une sorte de respect iVût-il emji'éché de l'aimer : mais cette vivacité avec laqticlle Elisabeth avait expiimé le déiir de le revoir; celte prière , dont l'accent décelait un sentiment si lendie, lui fn ent croire qu'elle avait été émue comine lui. Sa jeune imagit!a(io:i s'excdtant par celte pensée , il se pei'uula (|!ie la rencontie de la veille n était pas un coup du hasard, qu'une mutuelle sympathie avait agi sur Elisabclhcomme sur lui , et il était imj)atienl de lire dans ce coeur innocent la conûima-

(ion (Je tout ce quM osait espe'rcr. Ah! qu'il était loin de deviner ce qu'il devait y lire un jour 1

Cependant, depuis la visite de Siuoloir, la tiislesse de Springer avait pris un caractère plus sombre. Le souvenir de ce jeune homme si aimable , si généreux , si intrépide , lui rappelait sans cesse l'époux qu'il aurait désiré à sa fille : mais sa triste position lui interdisant foute pensée de ce genre, loin de dé-ircr le retour de SraolofF, il le craignait ; car Elisabeth pouvait être sensible , et c'eût éîé le dernier terme du malheur pour son cœur paternel , cpje de voir sa fille atteinte par la secrète douleur d'un amour sons espoir.

Un soir, [ilongé dans ses rèveiies, la tète entre ses deux mains , le couile appuyé sur le poêle , il poussait de profonda soupirs. Phédora , à cet aspect , avait laissé tomber son aiguille; les yeux fixés sur son époux , le coeur plein d'anxiété , elle demandait au ci( l de lui iu'^pijer ces paroles qui consolent et qui ont le pouvoir de faire oublier le malheur. Un

peu ])lus loin dans l'ombre, Elisabelh les legardait Ions denx , et songeait avec joie qu'un jour viendrait peut-être, où ils ne pleuiei aient plus. Elle ne doulait point que Sraololl ne consentît à favoriser son entrepiise : un secret instinct lui repondait d'avance qu'il en serait louche , et qu'il la protégerait; mais elle craignait le refus de ses parens , surtout celui de sa mère. Cependant , comment partir sans leur aveu , sans savoir le nom de leur patrie , et pour quelle faute elle allait demander grâce ? Elle sentit qu'il fallait leur ouvrir son cœur , et que le moment était venu. Elle mit un genou en terre pour demander à Dieu de disposer ses parens à l'entendre ; ensuite elle s'approcha doucement de son père , et demeura debout derrière lui , appuyée contre le dossier de la chaise où il était assis. Elle garda le silence un moment, dans l'espoir qu'il lui parlerait peut-être le premier ; mais voyant qu'il ne quittait point son attitude pensive ; elle commença ainsi : « Mon père , permets-moi de t'adresser

» une question. » Il releva la têfe , et lui fît signe qu'elle le pouvait. « L'aulre » jour , quand le jeune Smolcfï te de- » manda si lu ne desirais rien ; rien , lui » re'pondis-tu : est-il vrai, ne de'sires-lu » rien ? — Rien qu'il puisse me donner. — » Et qui pourrait te donner ce que tu » de'sires? — L'cquile , la justice! — Mon » père, où peul-ou les trouver? — Dans » le ciel, sans doute; mais sur la terre, » jamais , jamais. » Ayant parle ainsi , les noirs soucis qui ombrageaient son fjont prirent une teinte plus sombre , et il laissa retomber sa têle dans ses mains. Après une courte pause, Elisalj^lh reprit la parole, et d'une voix plus animée elle dit : « Mon père, ma mère , écoute z-moi ; » c'est aujourd'hui que j'accomj/Iis ma » dix-sep' ième année ; c'est aujourd'hui » que j'ai reçu de vous celte vie qui me » sera si chère , si je puis vous la con- % sacrer; ce cœur, avec lequel je vous » aime et vous révère comme les images » vivantes du Dieu du ciel. Djj)uis ma nais- » sance , chacun de mes jours a èie' mar«

» que par vos bif'nfails ; je n'ai pu y re- » pondre encore ([ne par ma reconnais- » sance cl ma IcnJi esse : mais qu'<?;:f-ce que V ma I c connaissance , si elle ne se monire » poinl ? qu'est-ce que ma lendresse, si » je ne puis vous la piouvei-? O mes pa- » rens î pardonnez à Paudace de voire i> fille, mais une fois ea sa vie, elle vou- » diait faire pour vous ce que vous n'avez » cesse' de faiie pour tlL' depuis sa nais- » sance. Ali! duii^ncz eiiûu verser dans » son sein le secret de (ous vos malheurs. i> — Ma Iiile, que me demandes-(u? in- » lerrompit Jrès-vivemenl son père. — Que > vous nvinstri^isiez de tout ce que j'ai » besoin de savoir pour vous montrer » tout mon amor.r , et Dieu sait quel » motif m'aniîue , lojfque j'ose vous adres»^ » ser un pareil vœu. » En d sant ces mots y. elle tomba aux genoux de son père , et éleva vers lui des regards snpplians. Un sentiment si grand , si noble, b; illuit dans ses yeux, à travers les lai mes dont ils étaient pleins et l'iiëroisme de son âmejelait quelque ciiosc de si divin sur Tliu-

miîife de son allitiulc , que Spiirger en- Irevit a l'instant i ne pai tie de ce (|i!e sa fille pouvait voidoir. Sa poitiinc* s'oppressa : il ne pouvait ni parler, ni pleurer; il demeurait silencieux , immobile , accable comme devant la présence d'un an.^e : l'excès de l'inforîur.e n'avait point eu li puissance de remuer son coeur, comuiî vcnaent de fiiiie les pat oies dElisabeihj et celfe âme si ferme, que les rois ii'in-' liraidaient point , et qiie l'advcr^ifé ne pouvait abalf 1 e , alteniii io à îi voix de son er.fant , chercbait en vain sa force et ne la trouvait plus. Pendant que Springet* gardait le silence , liiisabelli demeurait toujours prosternée devant lui. Sa mère s'approclia pour la relever. Placée derrière sa fille, elle n'avait pu voir , lorst^ue celle-ci e'iait toœbe'e à genoux , ni le geste, ni le regard qui venaient de re'vèler son sublime secret à son [>ère , et elle était resie'e bien loin du mc»lheur qui menaçait sa tendresse. « Pourquoi, dit-elle à sorï » e'ponx , pourquoi r( fuserais-tu de luii » conliei' nos secrets.^ est-ce fj^ue s» j,eijr

6o ELISABETH.

V nesse l'tfFraie ? crains -lu que l'âme » (l'EIisabelli ne s'alUige jusqu'à la fai- » blesse, de la grandeur de nos revers? » Non, reprit le père, en regardant fixe-

V ment sa fille , non , ce n'est pas sa i) faiblesse que je crains. » A ce mo! , Eiisabelh ne doula pas que son père ne l'eût comprise; elle lui serra la main, mais en silence, afin de n'élre entendue que de lui , car elle connaissait le cœur de sa mère , et était bien aise de refarder l'instant qui devait le déchirer. « Mon » Dieu! s'e'cria Springer , pardonnez mes » murmures ; je connaissais tous les biens » que vous m'aviez ravis , et non ceux » que vous me destiniez; Elisabeth, tu » as cirace' en ce jour douze années d'ad» » versité. — Mon père, répondit-elle, puisy qu'on entend de semblables paroles sur .V la terre, ne dis plus qu'il ne s'y trouve » pas de bonheur ; mais parle , réponds- » moi , je l'en conjure : quel est ton > nom , ta patrie , tes malheurs ? — Mes » malheurs , je n'en ai plus ; ma patrie , » où je vis auprès de toi; mon nom,

ELISABETH. 6t

» Pheureux père d'EIisabelh. — 0 mon eny fanl ! interrompit Pliëdora , je pouvais » donc l'aimer davantage; lu viens de » consolei" ton père.» A ces mots, la fermeté de Springer fut lout-à-fait vaincue ; il serra dans ses bras sa femme et sa fille; et, les baignant de ses larmes, il lèpetail d'aune voix entrecoupée : «Mon » Dieu , pardonnez , j'étais un ingrat ; » pardonnez, ne punissez pa3. » Quand celte violente émotion fut calmée, Springer dit à sa fille : « Mon enfant , je vous » promets de vous instruire de tout ce V que vous de't.irez savoir ; mais attendez » quelques jours encore , je ne pourrais » vous parler de mes mallieurs aujour- » d'bui , vous venez de me les faire ou- » blier. »

L'obéissante Elisabeth n'osa point le presser davantage, et attendit avec respect l'instant où il voudrait s'expliquer : mais elle l'attendit vainement; Springer semblait le craindre et le fuir ; il avait deviné son projet, et aucun terme ne pourrait exprimer l'admiration et la re-

connai'sance (]o ce irndie pcie; il ne se sentait pas le dioit de refuser à *a fille le consentement qu'elle allait lui demander : mais il ne se sentait pas non plu* le courage de le donner. Sans doute ce moyen était le seid rpii Im laissât quelques espérances <le sortir de l'exd , et de replacer Elisabetli au rang qui lui était dû : mais quand il considérait les fatigues inouies et les terribles dangers de ce voyage , il n'en pouvait supporter la pensée. Pour rétablir sa famiile et retrouver son pays , il eût dor:né sa vie : mais il ne pouvait pas risquer celle de sa fiile.

Le silence de Springer dictait à Elisabeth la conduite qu'elle devait tenir ; elle était siue que son père Tavait devinée^ qu'il était touché de ce qu'elle voulait faire : mais s'd eût approuvé son projet y aurait-il évité avec tant de soin de lui en parler? En elTet , ce projet était si extraordinaire , que ses parens ne pou- Yaient le voir que comme une pieuse et tendre folie. Pour paivenir à le h ur faire

ÉLÎSABETIL 63

adopler, il était nëc essaire qu'elle le présentât sous le jour le pUis favoiable, dégage de ses plis grands obsfacles, protège de l'aide et des conseils de SmoIoflT. Jusque-là il serait rrjeie, elle n'en doutait point. Elle se décida donc à se taire encore , et à n^acbever d'ouvrir son coeur à ses païens , que quand elle aurait eu un enirelien avec SmoloIT sur ce sujet. Comme elle pre'voyait aussi ([u'nne des plus fortes raisons que ses païens opposeraient à son départ, serait l'impossibilifë de lui laisser faire , à son âge , huit cents lieues à [)icd , dans le climat le [)lus rigoureux du monde; el , pour répondre d'avance à celte diflicullé, elle essayait chaque jour ses forces dans les landes d'ischiui : aucun temps ne la retenait ; soit que le vent chassât 1 1 neige avec violence, soit qu'un brouillard cpjis lui cachât la vue de tous les objets , elle partait toujours,, quelquefois malgie ses parens , et s'exerçait aii;si , peu à peu, à braver leurs ordres et les tcmpélts.

Les hivers de Sibérie sont sujets aux

orages; souvent, au moment où le ciel paraît le plus serein , des ouragans terribles viennent l'obscurcir tout à coup.

Partis des deux points opposes de Thorizon , l'un arrive charge de toutes les glaces de la mer du Nord (i), et Taulre des tourbillons orageux de lu mer Caspienne : h'ils se rencontrent , s'ils se choquent les sapins opposent en vain à leur furie leurs troncs robustes et leurs longues pyramides; envain Us bouleaux plient jusqu'à terre leurs flexibles rameaux et et leur m(jb;Ie feuillage : tout est rompu , tout es» renversé ; les neiges roulent du haut des montagnes ^ entraînées par leur chute, d'énoimes masses de glace éclatent et se briseut contre la pointe des rochers

(i) La mer du Nord «loiil il e-i parlé ici , n'est poiut celle panie de l'Océau qui est entre TAngleicrre , rAlk-inagne , le Daiieinarck et la Norwcge^ niais ceue mer qui baigne les côles orientales de rAniérique (Me No' th. Padjic Océan). Elle est appelée ainsi par opposition à celle qui en baigne 1« côle5 oc(.ideiitalej , et (jui s'appelle mer dn Sud {^the Pacijic Océan , Qr Qreath S Mih Sea. )

qui se brisent à leur lour, et les vents sVraparent des débris des monfs qui s'ecroulent, des cabanes qui s'abîment, des animaux qui succombent , les enlèvent dans les airs , les poussent , les dispersent , les rejettent vers la terre , et couvrent des espaces immenses des ruines de toute la nature.

Dans une matine'e du mois de janvier, Elisabeth fut surprise par une de ces horribles tempêtes; elle était alors dans la grande plaine des Tombeaux , près de la petite cliapelle des bois. A peine vitelle le ciel s'obscurcir , qu'elle se réfugia dans cet asile sacre. Bientôt les vents dècbaîne's vinrent heurter contre ce frêle édifice , et Tébranlant jusqu'en ses fondemens , menaçaient à toute heure de le renverser. Cependant Elisabeth , courbée devant l'autel, n'éprouvait aucun elFroi, et l'orage qu'elle entendait gronder autour d'elle, atteignait tout, hors son cœur. Sa vie pouvant être utile à ses parens , elle était sûre qu'à cause

d'eux , Dieu ▼cillerait sur sa vie , et qu'il ne la laisserait pas mourir avant qu'elle les eût dulivrefî. Ce sentiment , qu'on noramera supeistilieux pcut-élre , mais qui n'efait autre chose que celle voix du ciel que la piélë seule fait entendre ) ce sentiment , dis-je , inspirait à Elisabeth un coura^^e si tran(|uille , qu'au milieu du bouleversement des élemens et sous l'allcinle même de la foudre, elle ne put s'empêcher de céder à la faligue qui l'accablait , et se couchant au pied de l'nulel où elle venait de prier , elle s'endormit paisiblement comme l'innocence dans les bras d'un père; comme la vertu sur la foi d'un Dieu.

En ce même jour , SmolofT e'iait revenu de Tobolsk ; son premier soin , en arri- Tant à Saitnka , avait ele' de se rendre à la cabane des exilés. Il apportait à Phédora la permission qu'elle avait sollicite'e. Elle et sa fille allaient être libres de se rendre tous les dimanclves à l'oflice de Saimka ; mais loin que cette gi ace s'étendît jusqu'à Springer, les ordres de la cour â son

égard étaient plus sévères que Jamais , et en permettant à SmolofT de le revoir une fois encore , le gouverneur de ToboLk avait plus consulte' son coeur que son devoir. Au reste , celle visite devait être la dernière, le jeune homme Pavait jure a son père. Il était cruellement afflige' de tant de rigueur : mais en s'avancant vers la demeure d'Elisabeth , insensiblement sa tristesse se changeait en joie , et il sentait moins le chagrin qu'il aurait à lu quitter , que le chai me qu'il allait goùler à la revoir. Dans la première jeunesse , la jouissance du bonheur présent a quelque chose de si vif, de si complet, qu'elle fait oublier loiiîe pensée d'avenir. On est alars trop occupe' d'èfje heureux pour songer si on le sera toujours , et la felicie remplit si bien le coear , que la crainte de la perdre n'y peut trouver place. Mais en entrant dans la cabane, Smololf chercha vainement Elisribeih ; elle n'y e'tail point : il prévit ([u'il serait peutêtre oblige de repartir avant qu'elle fût de retour, et le sincère jeune hoitmiie ne

sut point dissimuler sa peine. En vain Phë* dora , bénissant la main qui lui rouvrait la maison de Dieu el celle qui avait sauvé 60.1 c'poux , lui adressait les tendres expressions de sa reconnaissance; en vain Sprinter le nommait l'appui, la providence des infortunés , il demeurait faiblement louché de ce qu'il entendait ; il répondait à peine, et le nom d'Elisabelli s'échappait à tout moment de sa bouche. Son trouble révéla aux exilés une partie de son secret; peut-être eu devint-il plus cher à Phédora. Cet amour , dont sa fille était l'objet , flattait vivement son orgueil, et ce n'est pas un faible orgueil que celui d'une mère. Springer, moins accessible à celle tendre faiblesse . el craignant «eulemenl que sa fille ne s'aperçut d'un sentiment qui pouvait troubler son repos, pressait SmolofT d'obéir à son père , en terminant au plus tôt une visite que sous mille prétextes ce jeune homme s'elForçait de prolonger. Sur ces entrefuiles l'orage se déclara, et les exilés tremblèrent pour leur fille. « Elisabeth ! que va devenir mon

» Elisabeth ! » sVcriail la mère désolée, v iSprir)gpr prit son bâton en silence , et ouvrit Ja porte pour aller chercher sa fille ; Smoloir se précipita sur ses pas. Le venl soufflait avec violence ; les arbres se rompaient (le tous côfe's ; il y allait de la vie à traverser la forêt. Springer voulut le représenter à Smolofï, et l'empêcher de le suivre ; il ne put y re'ussir : le jeune homme voyait bien le pe'ril , mais il le voyait avec joie : il était heureux de !« braver pour Elisabeth. Les voilà tous deux dans la foiêt : « De quel cô ë iroiisy nous .'demande SmololF. — Vers la grande » lande , reprend Springer : c'est la » qu'elle va tous les jours , j'espère qu'elle V se sera réfugiée dans la chapelle. » Us n'en disent pas davantage , ils ne se parlent point , leur inquiétude e^t pareille , ils n'ont rien à s'apprendre , ils marchent avec la même intiépidiié; s'inclinant , se baissant pour se garantir du choc des brandies fracassées, delà neige que le vent chassait dans leurs \eux , et des éclats de rochers que la tempête faisait tourbil-

fO KLISABETII.

loniier sur \cuv [etc. Kn atteignant la laiulf , ils cessèrent d'être atteints par le «lechiriMnent îles arbres de la forêt ; mais sur cotte jilaine rase , ils étaient pousses , renvtis«s par les rafales de vent tjui souf- Haient avec fuiie; enrin , après bien dci ctljrls , ils gngnèienl la chapelle de boi> , où ils espéraient qu'Elisabeth se serait réfugiée : mais en apercevant de loin ce pauvre et f:.ible abri dont les planciies disjointes craquaient horriblement et semblaient pi êtes a s'enfoncer, ils commencèrent a frémir de Tidèe qu'elle était la. Animé d'une ardeur exfraonliaaiie, Smoloff devance le péi e de quelques pas ; il entie le premier, il voit... est-ce un songe? il voit Elisabeth, non pas eili a>i ée , pâle et tremblante , mais doucement endormie au pied de l'autel. Fiappé d'une inexprimable surprise , il s'arrête, la montre a Springcr en silence, et tous deux par un même sentiment de respect , tombent à genoux auprès de l'ange qui dort sous la protection du ciel. Le père se p( nche sur le visage de son enfant, le jeune homme baisse les yeux

ELISABETH. yr

avec raoclestie , et se recule , comme rrosant regarder de trop près une si divine innocence. Elisabeth s'éveille , reconnaît son père , se jetle dans ses bras, et s'écrie : « Ah ! je le savais bien que tu veillais sur » moi. » iSpi)np;er la série dans ses bras avec une sorte d'èlreinte convulsive. « Maly> heureuse enfant , lui dit-il , dans quelles » angoisses lu nous a jelès, <a pauvre mère » et moi! — Mon père, pardonne-moi ses » larmes , re'pond Elisabeth , et allons les » essuyer, v Elle se lève et voit Smololl. « Ah 1 dil-elle avec une douce surprise, » tous mes protecteurs veillaient donc sur » moit| Dieu , mon père , et vous. » Le jeune homme c'mu relient son cœur prêt à s'échapper. « Imprudc^nte! reprend Sj)rin- » ger, lu parles d'aller retrouver ta mère, » ^ais-tii seulement si le retour est possi- » ble, et si ta faiblesse re'sistera à la vio- » Icnce de la tempête, quand M. de Smo- » loir et moi n'y avons échappe que par » miracle P — ïïlss ayons , répond -elle : j'ai » plus de force que lu ne crois ; je suis » bien aise que lu l'en assures, el que tu

y voies toi-même ce que je puis faire pour » consoler ma mère. » En parlant ainsi, §es yeux hnllenl d'un si grand courage , que Springcr voil bien qu'elle n'a point abandonné son projet ; elle s'appuie sur le bias de son pèi e , elle s'appuie aussi sur celui de Smoloif: tous deux i.i toutienneni , tous deux garantissent sa lê!c , en la couvrant de leurs vastes manteaux. Ah 1 c'est bien alors (jue SmolofF «e p t s'empêcher d'aimer ce tonnerre , ces vent.4 épouvantables qui font chanceler Elisabeth, et Tobligent à se presser contre lui. Il ne craint point pour sa propre vie fju'il exposerait mille fois pour prolonger^e pareils momens ; il ne craint point pour celle d'Elisabith, il est sûr de la sauver : dans l'exaltation qui le possède, il défierait toutes les tempêlcs de pouvoir l'en empêchei-. Cependatit le ciel ne menace plus, les nuages s éclaircissent , il cessent de (n'w avec une elFrayanle rapidité; le vent tombe et s'apaise ; le cœur de Springer se rassure , celui de Smololf gémit. Elisabeth dégage »oa bras; elle veut marcher seule; tlïc

veut braver, aux yeux de son père, ce reste d'orage qui agite encore les airs ; elle est fière de ses forces , elle e'prouve une sorte d'orgueil à les montrer à son père, elle espère le convaincre qu'elle n'en manquera point pour aller chercher sa grâce, fallut-il aller la chercher à l'autre extrémité' du monde.

Phe'dora les reçoit tous trois dans ses bras, en bénissant le Dieu qui les ramène, et console sa fille des larmes que sa lille vient de lui coûter ; elle fait sécher ses boites (Je poil d'écureuil , lui cie son bonnet foLuré, et peigne ses longs cheveux. Ces soiîis maternels, si simples et si lendics, qu'Elisabeth reçoit tous les jours, et dont sorv cœar est tous les jours plus louché, émeuvcrït vivement le jeune SmololF, il sent qu'il est impossible d'aimer Eiisabeîh sans aimer aussi sa mère , et qu'au bonheur d'être Tépoux de celle jeune iîlle, tient un bonheur presqu'aussi grand , celui d'être le lils de Phédora.

L'orage était entièrement dissipé, le ciel était bcrein , la nuif approchait .Springer

prit la main du jeune hoairae , la serra avec un seulimeut donloureux et tendre, cl lui i appela (ju^il (ilail lemps de parlif. Alors seuleaient Elisabeth apprit quM était venu pour la dernière fois; elle rouyit et se troubla : «Quoi! lui dit-elle, ne V vous reverrai-je plus? — Abl re'pondy il avec une i^i ande vivacité, tant que » je serai libre, et aussi lonj^-lcmps que » vous habiterez ces déserts , je ne quitie » plusSoitr.ka : je vous yen al dans la foièf, » dans la pluinc, sur les bordi du fleuve; » je vous verrai partout, v II s'arrête subitement surpris lui même de ce qu'il éprouve et de ce qu'd exprime , mais il n'a point élé compris par Elisabeth : dans ce qu'il vient de diie, elle n'a vu que. la certitude de pouvoir bientôt lui confier ses piojels; et, rassurée par celle espérance, elle le voit partir avec moins de regret.

Quand le dimanche fut arrivé , Elisa^ helh et sa mère se préparèrent de bonne Ikeure à partir pour Saimka. Sprinter Jeur dit adieu, le cœur un peu senéj

depuis leur exil , c'était la première fois qu'il restait seul dans sa chaumière : mais il sut dérober son émotion a leurs yeux, et les bënit d'une voix calme , en les recommandant aux hontes du Dieu qu'elles allaient implorer. Le temps était heaii ; la route leur parut courte ; la jeune paysanne lartare leur servit de guide dans la foiét et jusqu'au vill.ige de Saïmka. En entrant dans Teglise, les regards de tout le monde se tournèrent vers elles; mais elles ne tournèrent les leurs que vers Dieu.

Le coeur plein d'une égale pieté , la tête baissée, elles s'avancèient vers l'autel , se pro-vlernèrent humblement , j)rononcèrcnt les mêmes vœux en f.iveur du même objet, et si ceux d'Elisabeth fijient plus étendus que ceux de sa mère, Dieu ne les entendit pas moins.

Pendant tout le temps de la ce're'monie, celte jeune fille ne leva pas le voi!? qui couvrait son visage ; sa pensée , toute à Dieu et à son père; ne fut pas môme jusqu'à celui dont elle attendait du secours. Le p^eux concert de toutes les voix qui

se réunissaient pour chanter l'hvmne divin, lui fit une impression profonde, et qui tenait de Texlase; elle n'avait janiais entendu rien de pareil ; il lui semblait voir les cicux ouverts et Dieu luin;ème lui présenter un de ses anges pour la conduire pendant sa roi:'e. Celle vision 11^ cessa qu'avec la musique; alors seulement Elisûbetli 1-eva la (éle , et le premier objet qu'elle vit fut le jeune Smolofr debout à quelques pas , le dos appuyé contre un pilier , et les veux fixés sur elle avec la plus tendre expression. Elle crut voir l'ange que Dieu venait de lui f promettre , l'ange qui devait l'aider à délivrer son père ; elle le regarda avec beaucoup de reconnaissance. Scttolotf fut ému ; ce regard lui semblait d'accord avec ce qu'il tn uvail dans son propre cœur.

En sortant de l'église, il proposa à Phédora de la reconduire dans son traîneau jusqu'à l'entrée de la forêt; elle y ponsenlit avec joie ; c'était un moven de retrou» ver plus lot son époux ; ni.iis Elisabeth pprouva un véritable chagrin de cet ar-

rangement. En naarchant à pied , elle se flattait de trouver le moment de parler en secret à Smolofï" : dans un traîneau cela devenait impossible. Pouvait-elle s'ouvrir devant sa mère , qui , n'ayant aucune ide'e fie son projet, le repousserait avec effroi, et défendrait an jeune homine d'y donner le moindre encouragement ? Cependant allait-elle encore perdre cette occasion favorable, celte occasion pcut-êfre unijfue, de re'véler son projet à Sraoloff? Le trouble, l'incertitude agitaient son cœur ; déjà le traîneau touchait aux premiers arbres de la forêt; Smolofï lui-même avait déclaré ne pouvoir pas aller plus loin. Cependant, ne pouvant se résoudre à quitter sitôt Elisabeih , il poussa jusqu'aux bords du lac; mais là il fallut s'arrêter. Phédora descendit la première ; en lui donnant la main, Smoloff lui dit : « Ne venez-vous pas vous » promener ici quelquefois? » Elisabeth, qui descend après sa mère, répond d'une voix basse et précipitée : «Non pas ici; mais » demain , demain , dans la petite chapelle » de la plaine. » Elle venait de donner

un rendez-toiis , mais elle ne le savait pas : elle croyait n'avoir parle que pour son père ; et , en voyant dans les yeux de Srao- IcIÎ qu'il avait entendu sa prière , une douce joie éclata dans les siens.

Tandis que sa mère et elle marchent vers leur cabane , SmolclF b'en retourne seul à travers la forêt, plonge dans les plus délicieuses rêveries. Api es ce qu'il vient d'entendre, comment ne serait-il pas sûr d être aime' d'Elisabeth? Et, avec ce qu'il connaît d'elle, comment ne serait-il pas trans» porte de son bonheur ?

Ce ne fut point avec le trouble d'une démarche hasardée, mais avec toute la sécurité de l'innocence qu'Elisabeih se rendit le lendertaain à la petite chapelle de bois. Sa marche était plus légère, plus rapide ; elle faisait les premiers pas vers la délivrance de son père. Le soleil je- 1 lait sa lumière sur une plaine de neige; mille glaçons attachés aux aibrcs multipliaient sa brillante image sous toutes les formes et dans des miroirs de toutes les grandeurs : mais cet éclat si divin et bi pur

ÉLÎSABETÎL 7^

çfalt moins pur et moins divin que le coeur d'Elisabeth. Elle enire dans la chapelle; .Smo'ofT n'y est point encore : ce relard la trouble , un léger nuage paraît dans ses yeux. Ah ! ce n'est ni la vanité, ni l'amour ([tii l'y place. En ce moment , ni les faiblesses , ni les passions ne peuvent s'élever jusqu'à Elisabeth ; mais elle craint qu'un accident , une circonstance imprévue n'arrêtent les pas de celui qu'elle allend. Inquiète, elle demande a Dieu de ne pas prolonger plus long-temps l'incertitude ou cile vil. Tandis qu'elle prie , Smoloif accourt ; il est surpris qu'elle l'ait devancé, il s'était hâté beaucoup. On va vite sans doute quand c'est la passion qui entraîne, njsis Elisabeth venait de prouver en ce jour que la vertu qui court à son devoir , peut aller plus vite encore.

En voyant Smololï , elle lève les yeux elles mains au ciel, et se tournant ensuite vers lui avec une grâce vive et louchante. « Ah ! monsieur, lui dit-elle , avec quelle » impatience je vous attendais ! » Ces mots j l'expression de ses regards , ceren-

8o ELISABETH.

dez-vons , l'excicfifude qu'elle a mise à s'y rendre , font confirme au jeune homme qu'il est aime ; il va aussi dire qu'il aime, elle ne lui en donne pas le temps : #; M. » SmolofF, s'ecrie-î-ellc , écoutez -moi; » j'ai besoin de vous pour sauver mon père, » promettez-moi votre appui. » Ce peu de mots confond toutes les idées du jeune homme : troublé, confus , il presse sa méprise, mais n'en aime pns moins Elisabeth. Il tombe à genoux ; elle croit que c'est devant Dieu : non, c'est devant elle; il jure d'obéir. Elle reprend ainsi : <c De- » puis que j'ai commencé à me connaître, » mes parens ont éié ma seule pensée , » leur amour mon unique bien , leur bon- » beur le but de ma vie entière. Ils sont » malheureux, Dieu m'appelle à les sec ou- » rir , et il ne vous a envoyé ici q\iepour » m'aider à remplir ma destinée. M. de V SmolofF, je veux aller à Pélersbourg » demander la grâce de mon père. » Il fit un geste de surprise comme pour combattre ce projet; elle se hâta d'ajouter : <x Je » ne pourrais vous dire moi-même depuis

ELISABETH. Bt

» quel temps cette pensée est enire'e dans » mon esprit ; il nie semble que je l'ai re- » eue avec la vie, que je l'ai sucée avec i/ le lait , elle est la première dont je me » souvienne , elle ne m'a jamais quittée : je > m'endors , je ra'evrille , je respire avec » elle; c'est elle qui m'a toujours occupée » auprès de vous ; c'est elle qui m'amène » ici; c'est elle qui m'inspire le courage » de ne craindre ri la fatii»ue, ni la mi- » sère , ni la mort , ni les rebuts ; c'est » elle qui me ferait désobéir à mes parens » s'ils m'ordonnaient de ne pas partir. » Vous voyez , M. Sraololf, qu'il serait V inutile de me combattre, et que de » pareilles re'solulions ne peuvent être » ébranle'es. »

Pendant ce discours , les tendres espe'rances du jeunf' homme s'étaient toutes évanouies; mciis il goûtait jusqu'à l'i\r."sse le sentiment de l'admiia'ion; et rhéroisoTe de celte jeune (îlle lui arrachait des larmes aussi douces peut-être que celles de l'amour. «Ah! lui dit-il, heureux , mille » fois heureux que vous m'ayez choisi

Sz ELISABETH. .

9 pour vous entendre , pour vous aîdcr , » mais vous ne connaissez point tous les » obstacles — Deux seuls m'ont inquié-

> lée , interrompit-elle , et il n'y a peut-

> êlrc que vous au monde qui puissiez V les lever. — Parlez, parlez, lui dit-il,

> impatient d'obéir : que pouvez-vous de- » mander qui ne soit au dessous de ce que » je voudrais faire ?--Ces obstacles, les » voici , re'pondit Elisabeth : j'ignore la » route que je dois prendie, et je ne suis » pas sùie que ma fuite ne nuise pas à

> mon père ; il faut donc que vous m'in* » diquicz mon chemin , les villes que je

> trouverai sur mon passage, les maisons

> hospitalières qui recueilleront ma mi-

> sère , le moyen le plus sûr de faire passer

> ma requêie à l'empereur ; mais , avant

» tout , il faut que vous me re'pondiez J » que votre père ne punira pas le mien » de mon absence. » SmolclFen repondit : « Mais , ajouta-t-il , savez-vous à quel » point l'empereur est irrite' contre votre » père ? savez-vous qu'il le regarde comme

> son plus mortel ennemi ,'*— J'ignore , dit-

» elle, de quel crime on peut l'accuser; » je ne connais encore ni son vrai nom , ni » sa patrie; mais je suis sûre rie son inno- » cence. — Quoi ! repartit SmolotT, vous » ne savez point quel était le r^ng de votre » père , ni le nom que vous lui rendrez ? » — Non, je ne le sais point . rcpondit- » elle. —O fille étonnante ! s'écria-l-il, pas » un mouvement d'orgueil , de vanilé » dans ton dévouement ; tu ne sais point » ce que tu vas reconquérir : lu n'as pensé » quk tes parens ; mais qu'est-ce que la » "randeur de ta naissance devant ceJlede » ton âme? qu'est-ce auprès de les senli- » mens que le nom des....?— Ariêlez , in- » lerrompit-elle vivement ; ce secret est » celui de mon père , et je ne dois l'appren- » dre que de lui. — Elle a rai->on , répartit » Smolofîdans une sorte d'enthousiasme ; » rien n'est assez bien pour elle quand elle » peut encore faiie mieux, y La joune fille reprit la parole pour lui demander quand il lui donnerait les lumières dont elle avait besoin pour sa roule. « Je vais j travailler , » lui dit-il; mais, Elisabeth, croyez-vous

» que vous puissiez traverser les froi? » mille cinq cents verstes qui séparent le » cercle d'I-^clutn de la province d'Ingrie, » seule, à pied sans secours? — Ah! s'e'cria-t- » elle en se prosternant devant l'autel , » celui qui mVnvoie au secours de mes » parens i^ m'iiband')nnera pas. » Smo- ]ofr, les yeux pleins de larmes , lui répondit après un moment de silence : « Il » est imj)ossible que vous songiez à une

V telle entreprise avani les beaux jours; » maintenant elle serait impiaticable. Voici » la saison où les traînages vont êlre in-

V terrompus, et où vous seriez inondée

V dans les forêts humides de la Sibérie; » je vous reverrai dans quelques jours , i> Elisabeth; alors seulement je pourrai >> vous due tout ce que je pense d'un » projet qui m'a trop ému pour que j'aie » pu le juger. Je retournerai à Tobclsk , M je veux parler à mon [)ère... I\Ion père

V est le meilleur des hommes; il y aurait » bien plus d'infortunés s'il n'y coraman- » dait pas. Les grandes actions plaisent ^ à son cœur : il n'est pas libre de tous

» aider, son devoir le lui défend; mpiis , » je vous le jure, il ne punira pas Totre » père d'avoir donné le jour à une fille » si vertueuse. Ah ! qu'il s'enorguillirait » au contraire de vous nommer la sienne ! » Elisabeth, pardonnez, c'est maigrç moi » que mon cœur se déclare : je sais bien » qu'il ne peut y avoir de place dans le » vôtre pour un autre sentiment que pour » celui qui. l'occ'ipe , je n'attends donc i> rien; mais, s'il vient un jour où vos » parens lendus à leur patiie soient heu- » reux, et vous tranquille, souvenez-vous » alors que dans ces désert;» Smoloff vous » vit, vous aima, et qu'il eCit préféré y » vivre obscur et pauvre avec Elisabeth, » fille d'un exilé, à tous les honneurs que i> le monde pourrait lui offrir. » Il ne peut achever , des larmes étouffent sa voix : lui-même s'étonne d'une si extraordinaire émotion; car jusqu'alors il n'avait jamais été faible, mais jusqu'alors il n'avait point aime'. ,

Cependant, Elisabeth est demeurée immobile ; l'idée d'un autre amour que

l'amour filial lui paraît si nouvelle, <Ju^à peine elle la conçoit : peut-être lui eûtelle paru moins étrange , si son cœur avait eu de la place pour la recevoir ; peut-êlre que si elle avait vu ses parens beureux , Smololf aurait été aimé; s'ils le sont un jour, pcul être Paimera«t-elle : mais tant qu'ils seront dans l'infortune , elle demeurera fidèle dans sa pieuse passion ; pour en contenir deux, le cœur humain, tout vaste qu'il est, ne l'est point encore assez.

Elisabeth n'a jamais vécu dans le monde, elle en ignore les usages et les bienséances ; cependant , une sorte de pudeur , qui est confine l'instinct de la vertu , lui apprend qu'après l'aveu qu'elle vient d'entendie, une jeune fille ne doit pas rester seule avec îe jeune homme qui l'a osé faire. Elle marche vers la porte , elle va sortir. SmolofF , qui voit son dessein , lui dit : € Elisabeth, vous aurais-je ofTensée ? ah I

> j'iiHeste ce Dieu ici présent que s'il y a » de l'amour dans mou cœur , il n'y a pas

> moins de respect ; il sait que si vous me

» l'ordonnez , je puis me taire et mourir t » comment donc, Elisabeth , pourrais-je » vous avoir ofTensëe ? — Vous ne m'avez » point ofTensëe , rëpondit-elle avec dou- » ceur; mais je ne suis venue ici que pour » vous parler en faveur de mes parens : » maintenant que vous m'avez entendue , » je n'ai plus rien a vous dire , et je vais » les reliouver. — Eh bien , noble fille, re- » tourne à ton devoir en m'associant à lui , » tu m'as rendu digne de toi ; et , loin » même de jamais .songer a t'en écarter, » même dans ma plus sec» èfe pensée , je ne » vais m'occuper que de l'aider à le rem- » plir. »

Alors il lui promit de lui remettre le dimanche suivant , à l'eglise de Sdïqaka , toutes les noies et les renseign<'mens dont elle aurait besoin pour rexéculion de son projet j et ils se sëpaièrent.

Quand le dimanche arriva , Elisabeth suivit sa mère , avec joie à Saïmka ; elle était impatiente de retrouver SmololF, et de recevoir enfin toutes les instructions qui allaient faciliter son départ. Cependant la cére'monie Euit , et Smoluff ne parut point ;

88 ÉLISABETIÎ.

Eiisabelli devint inquièle. Pendant que sa mère priait encore , elle demanda à une vieille feraïue si M. de Smololf n'était pas dans l'église ; on lui répondit que non, et qu'il était parti depuis deux jours pour Tobolsk. A ce mot , Elisabeth fut frappée d'une véritable douleur : l'objet de ses plus cbers désirs semblait toujours fuir devant elle , au moment où elle se croyait prête à l'atteindre. Mille craintes funestes la troublèrent : puisque iSmolofF avait quille Saïmka sans se souvenir de sa promesse , qui lui réj)ondait qu'd s'en souviendrait a Tobolsk? tt alors quel serait son recours? Celte pensée la poursuivit tout le jour; et le soir accablée d'un chagrin d'autant plus cruel , qu'elle en portait seule tout le poids, et qu'elle emplovail. tout son courage à le dérober aux yeux de ses parens , elle se retira de bonne heure dans son petit réduit , aBn de se hvrer , du moins sans contrainte, à l'inquiétude qui la tourmentait, Ausssitôt qu'elle fut sortie , Pliédora pencha sa tête sur le sein de son époux , et lui dit : « Ecoute la sollicitude qui pèse » sur mon cœur. N'as-tu pas remarque le

s> changement de notre Elisabeth ? Près » de nous elle est pensive : le nom de » SmolofF la fait rougir , son absence Tin- » quièîe; ce raatin à l'église elle ëlait » préoccupée, ses regards erraient de tous » côtes ; je l'ai entendue demander si » SmoloiT n'était point à Saïmka ; et elle » est devenue pâle comme la mort, quand >> on lui a dit qu'il était parti -pour To- » bolsk. O Stanislas ! je m'en souviens , » dans ces jours qui précédèrent celui où » je devins Ion heureuse épouse , c'est » ainsi que je rougissais quand on me » parlait de toi ; c'est ainsi que mes

V yeux le cherchaient partout , et qu'ils » se remplissaient de larmes , quand

V iU ne te re )Con!raient pas Hélas !

» ces symptômes d'un amour qui ne de- » vait point finir, comment ne les ver- » rais-je point avec terreur dans l'amc » de ma fille? elle n'est pas destinée à » être heureuse comme sa mère. — Heu- » reuse ! repiit Springer avec amertume; » heureuse dans le désert , dans Texil ! » — Oui, dans le désert, dans Texil , infer- » rompit vivement Phédora , heureuse

gô ÉLÎSABr/r[I.

y partout où l'on aime. » Et ses bras serrèrent son cpoiix contre son sein. Mais bientôt , revenant à la première pensée fpii l'occupait, elle dit : «Je crains que y> mon ICIisabelli n'aime le jeune SmolofT; y 'oulc charmante qu'elle est, cependant » il ne verra en elle que la fdle d'un » panvre exile ; il la dedaii^nera , et mon » unique enfant , née de mon sang , nour- » rie de mon luit, mourra comme sa » mère avec son amour.... »

En parlant ainsi elle pleurait , et la vue de son époux qui la console de tout, ne pouvait la consoler du malheur de sa fdle. Springer réfléchit un moment , puis il réj)0ndit : « Phédora , ma bien-aimée , » calme tes craintes; j'ai étudié aussi notre » Elisabeth ; peut-être ai-je vu plus avant i> que toi dans son àwe ; une autre pen- » sée que celle de Smololf l'occupe tout » entière, j'en suis sûr; je suis ans'^i sûr V que si nous la voulions donner à Srao- » loff , il ne la dédaignerait point , même 3> dans ce désert , et ce sentiment le ren- » diait digne de l'obtenir, si jamais.....

» Non , Elisabeth ne restera pas toujours

V dans ce désert , elle ne demeurera pas » inconnue , elle ne sera pas malheu- » reuse , cela est impossible : tant de

V vertus sur la terre annoncent une jus- » tice dans le ciel ; lot ou tard elle se v montrera. »

Depuis leur exil, c'e'tait la première fois que Springcr n'avait pas desespéré de l'avenir : Phédora en conçut les plus doux présages; et , rassurée par les paloles de son époux, elle s'endormit paisiblement entre ses bras.

Pendant deux mpis , Elisabeth alla chaque dimanche à Saïmka , s'altendant toujours à y trouver SmolcfF. Ce fut en vain ; il ne parut plus , et même elle apprit qu'il avait quille. Tobolhk. Alors toutes ses espérances Tabandonnèrenf ; elle ne douta plu> que SmololF ne rcùt entièrement oubliée; et plus d'une fois elle versa sur celte pensée des larmes amères , dont la plus pure innocence n'aurait pu lui faire un reproche. Vers la fin d'avril , un soleil plus doux venait de fondre

les dernières nc.ges, les îles sablonneuses des lacs comincnçaient à se couvrir d'un peu de verdure , raubepine épanouissait ses grosses lioupes blanches, semblables à des ilocons d'urjc neige tiouvelie, eJ la campanule avec ses boutons d\in bleu pâle, le velar qui élève ses feuilles en forme de lance , et l'armoire cotonneuse , tapissaient le pied des buissons. Des nuëes de merles noirs s'abattaient par troupes sur les arbres depouille's , et interrompaient les premiers le morne silence de l'hiver; déjà sur les bords du fleuve volli£;eait cà et là le beau canard de Perse , copieur de rose , avec son bec noir et sa liupe sur sa tête , qui , toutes les fois qu'on le tire, jette des cris perçans, même lorsqu'on l'a manque'; et dans les roseaux des marais accouraient des be'casses de toute espèce , les unes noires avec ^es becs jaunes, les autres hautes en jambes avec un collier de plume. Enfin, un printemps prématuré' semblait s'annoncer à la Sibérie , et Elisabeth , pressentant tout ce qu'elle allait perdre,

si elle manquait une année si favorable pour son voyage , prenait la résolution hardie de poursuivre son projet , et de ne compter pour en assurer le succès , que sur elle et sur Dieu.

Un malin, Springer s'occupait à labourer son jardin; assise près de lui, Elisabeth le regardait en silence; il ne lui avait point confie encore le secret de son infortune, et elle ne cbercbait plus cette confidence, il s'était cieve' dans son àme une soi 11* de tendre fierté , qui lui faisait dé irer de ne connaître les malheurs de ses parons, que quand elle seiait au moment de pa»tir, et de n'entendre le récit de tout ce qu'ils avaient perdu qsie quand elle pourrai! leur répondre : Je vais tout vous rendre. Jusqu'à ce jour , elle avait compté sur les promesses de SmolcfF, et c'était la-dessus qu'elle avait fondé des espérances raisonnables; mais, après les espérances raisonnables, il en est d'autres enco.e , et ce furent celles-là qui la déterminèrent à parler. Cependant avant de comoaencer , elle repasse dans sa tête

toutes les objections qu'on va lui faire , tous les obstacles qu'on va lui opposer : ih sont terribles , elle le sait , Smoloii" lelui a dit , et elle e>l bien sûre que la tendresse de ses parens les exagérera encore. Que 1 epondra-l-elie à leurs frayeurs , a ieurs ordres, à leurs prières? Que répondra-t-elle , quand ils lui diiont que les joies de la patrie ne sont rien pour eux au prix de l'absence de leur enfant? Un instant elle oublie que son père est auprès d'elle , et tout en larmes , elle tombe à genoux, en demandant à Dieu de lui accorder l'éloquence nécessaire pour persuader ses parens. Springer, qui l'entend pleurer , se retourne , court à elle , la prend dans ses bras , et lui dii : « Elisa- » betb , qu'as-tu, que veux-tu ? Ab ! si » ton coeur est déchiré , pleure du mcfîns » dans le sein de ton père. — Mon père ,

> répond-elle, ne me retiens plus ici; tu » sais que je veux partir : permets-moi

> de partir ; je le sens , c'est Dieu lui-

> même qui m'appelle » Elle ne peut

achever. La jeune Tarlare accourt : « M. de

y Sinoloff, leur dil-elle , voici M. de » Smoloir. » Elisabeth jette un cri de joie , serre les deux njains d<? son père contre sa poitrine , en ajoutant : « Tu le vois bien ,

V cVsl Dieu lui-oiécne qui m'appelle; il i> envoie celui qui peut m'ouvrir les clic- » mins , il n'y a plus d'obstacles. O tnoa y père! ton heureuse fille brisera îa » chaîne. »Sans attendre sa réponse, elle court au-devant de imoloff; elle rencontre sa mère , elle la serre dans ses bras j Tenlraîne en s'ecriant : « Viens , ma

V mère , il est revenu ; M. de Siuololi' c>t y ici. » Elles entrent dans leur' chambie, et y trouvent un homme de cinquante anS;, en habit d'uiufcrme , et suivi de plusieurs ollicicra. La mère et la fille s^ar- 1 èlent avec surprise. « Voici M. de Sraolot?, » leur dit la jeune Tarlare. » A ces mots , toutes les e^perances qui venaient de renti-er dans le coeur (.rElisabelh , l'abandonnent une seconde fois ; elle pâlit , ses yeux se remplissent de larmes. Phedora, frappée de la viva(;ile' de cette impression, s'approche de sa filie , se place devant

ç)C ELISABETH.

elle , afin de cacher son trouble ; heureuse , si, en lui donuaut sa vie, elle avait pu lu délivrer de la funeste passion dont elle la croyait dévorée.

Le gouverneur de TohoKk fit éloigner sa suite; et, dès quM fut seul avec les exilés , il se tourna vers Springcr , et Im dit: «Monsieur, depuis que la prudence y de la cour de Russie a cru devoir vous

V envoyer ici , voici la première fois que

V je viens visiter ce cercle éloigne; ce de • » voir m'est doux , puisqu'il me permet » de montrer a un iihiUre proscrit tome » la part que je prends a son infortune ; » je gémis que ce même devoir me dé- » fende de le secourir et de le protéger. »

— « Je n'attends rien des hommes, mon- » sieur , interrompit froidement Sprin- » ger ; je ne veux point de leur pitié , et » je n'espère rien de leur justice : heu- » reux dans mon malheur de ce qu'ils » m^ont placé aussi loin d'eux , je pas-r > serai mes jours dans ces déserts, sans » me plaindre. — Ah! mopsieur, reprit le » gouverneur avec émotion , pour un

» homme comme vous, vivre loin de sa » pairie est un affreux tlestin! — Il en est V un plus affreux encore , monsieur le » gouverneur , repartit Sprinj^er , c'est de » mourir loin d'elle. » Il n'acheva point : s'il eût ajoute' un mof , peut-être eût-il verse une larme, et i'illusfie infortuné ne voulait pas se montrer moins grand que son malheur. Elisabeth , cachée derrière sa mèie regardait timidement pas-dessus son épaule si l'air et la physionomie du Gouverneur annonçaient assez de honte pour qu'elle o^ât s'ouvrir a lui. Ainsi la craintive colomhe, avant de sortir de son jiid , élève sa tête entre les feyilles , et regarde long-temps si la pureté du ciel lui promet un jour serein.

Le gouverneur la remarqua , il la reconnut; son fds lui avait souvent parlé d'elle, et le portrait qu'il en avait fait, ne pouvait ressembler (|u'à EUsabeth.

<f Mademoiselle , lui dit-il , mon iils vous » a connue; vous lui avez lais-é des sou- » venirs ineffaçables. — Vous a-l-il lit, Mon- » sieur , qu'elle lui devait la vie de son

V I ère , interrrmpif vivement Plie'dora ? — » INoi), midame, icporuJil le i^ouverneur;

V mais il m'a dit qu'elle donnerait la sienne » pour son pèie et pour vous. — Elle la

> donnerait , rej)rit Springer , et celle i> tendresse esl le seul bien qui nous reste, » ie seul que les hommes ne pourront » jamais nous ravir. »

Le gouverneur détourna la lêie avec émotion : après un court silence, il ret>rit la parole , en s*adressant à Elisabeili. si; Mademoiselle , il y a deux mois que

> mon ûls, étant à Saïmka , reçut Tordre » de l'empereur de partir sur-le-cban:p , » pour rejoindre l'armée qui se rassem-

> blait en Livonie ; il fallut obéir sans » délai. Avant de me quiiler, il me con- » jura de vous fjire passer une lettre: cela » était impossible. Je ne pouvais, sans me » coraproratttre, en charger personne; je i> ne pouvais que vous la donner moi-même ;

> la >oici. i> Elisabeth la prit en rougissant; le gouverneur vit la surprise de ses parens , et s écria : « Heureux le père , heu- » reusc la mère dont la fille ne leur cache

» que de semblables secrets ! » Alors il rappela sa suiie, er, devant elle, il dit à Springer : « Monsieur , les ordres de mon » souverain me prescrivent (oujouis de

> vous empêcher de recevoir personne » ici; cependant, je suis informe' cpie de » pauvres missionnaires, revenant des fron- » tières de la Chine , doivent traverser » ces montagnes; s'ils viennent frapper^

> votre cabane , et vous demander pour 9 une nuit riiDspilalilë , il vous seia per- » mis de la leur donner. »

Quand le i;oiiverneur fut parli , Elisabeth demeura les yeux baisses , rej^iidant sa lettre, et n'osant l'ouvrii : « iMa tiile,

> lui dit Springer , si tu allend> de la inèiC » et de moi la pei mission de liie ce pa- » pier, nous le la donnons. » Alors iPune main trembl.mie , Elisabeih brisa le câchet de la letli e , la parcoui ut loul bas , ef s'interrompit plusieurs fois par des exclama-^ lions de reconnaissance et de joie. A la fin, ne pouvant plus se contenir, elle se précipita sur le sein de ses parens. « Le mo- » ment est venu, leur dit-elle ; tout favo«

loo ELISABETH.

» lise mes projois : la Providence m'ouvre

» une route sûre; le ciel m'approuve et

» bënit mes intentions. O mes païens !

» ne les opprouverez-vous pas , ne les bé-

> nirez-vous pas comme lui? »

A ces mots, Springer tressaillit, car il cora[)rit ce qu^il allait enlen Ire ; mais Phédora , qui n'en avait aucune idée, s'écria: « Elisabeth, quel est donc ce mystère,

> et que contient ce papier? » Et elle fit un mouvement pour le prendre ; sa fille osa le retenir : « O ma mère ! pardonne » lui dit-elle , je tremble de parler devant » toi ; lu n'as rien devine' , ta douleur

> m'épouvante : c'est maintenant l'unique

> obstacle, c'est le seul devant lequel je » recule.... Ah î permets que je ne m'ex-

> plique que devant mon père ; lu n'es pas » préparée comme lui... — 3ion,ma fille, » interrompit Sprinj^er , ne fais point ce » que l'exil et le mallieur n'ont pu faire, y ne nous sépare pas. Viens , ma Pliédora, » viens contre le cœur de ton époux , et » si lu as besoin de force pour les paroles » que tu vas entendre , il le prêtera loule

ELISABETH. loi

» la sienne. » Phedora , éperdue , et se voyant comme menacée par la foudre , sans savoir de cfuelle main elle allait partir, répondit avcceilVoi : « S'anislas, que veut » dire ceci ? n'ai-je point soulenu tous nos » revers avec courage? je n'en manquerai » point, ajoula-t-elle en serrant fortement » contre son cœur son époux et sa fille ; » je n'en manquerai point con'.re tous'ceux. » qui m'atteindront entre vous deux, v Elisabeth voulut répondie ; sa mère ne le permit pas. « Ma fille , s'écria-t-elle avec » un accent déchirant , demande-moi » ma vie, nuis ne me demande pas de l"é- » loigner d'ici. » Ces mots disaient (fu'elie avait tout deviné ; il ne s'agissait plus de lui rien apprendre , mais de la déterminer : baignée de larmes , et tremblante devant la douleur de sa mère, Elisabeth, d'une voix entrecoupée , laissa seulement échapper ces mois : « Ma mère , pour le bonheur de mon » père , si je te demandais quelques jours ? » —Non , pas un srul jour, i>iterro:npit sa » mère éperdue: quel horiible bonheur » pourrait s'acheter au piix de ton ab-

iO± ELISABETH.

» sence ! non , p^s un seul jour. O mon > Dieu ! ne permellez pas qu'elle me le » demande. » Ces paroles anéantirent les forces d'Elisabelh : hors d'elat de prononcer elle-mêtne ce qui doit aflliger sa mère , elle présente en silence à son père la lettie du gouverneur de ïobolsk , et lui fait signe de la lire. Springer soutient sa femme contre sa poitrine , en lui disant ^ Repose-toi avec confiance , car ce sou- » tien-là ne le manquera jamais. » Puis , d'une voix qu'il s'elforce en vain de raffermir , il lit tout haut la leltie suivante écrite de Tobolsk par le jeune ijmoloff , et a deux mois de date :

« Un de mes plus vifs regrets , en quit-

V tant Saïraka , Mademoiselle, a ële' de ne » pouvoir vous instruire de l'obligation a rigoureuse qui me forçait a m'éloigner » de vous : je ne pouvais vous aller voir , » vous e'crire , ni vous envo^ er les expli- » calions que vous m'aviez deraanJc'es ,

V sans contrevenir aux ordres de mon » père, et sans compromettre tiu sûreté;

f'LTSABETH, io3

» peut-être Teusse-je fait sans l'exem-

ple que vous veniez de me donner :

» mais quand je venais d'apprendre au- » près de vous tout ce qu'on doit à son » père , je ne pouvais pas ii>qucr la vie » du mien. Cependant, je Tavoue , je ?) n'aime pas mon devoir comme vous » iiimez le vôtre, et je suis revenu à ïo- » bolsk le coeur déchire. Mon père m'ap- » prend qu'un ordre de l'empereur m'en- » voie à mille lieues d'ici , et qu'il faut » obe'ir à l'instant : je vais partir ; Elisai> belh , vous ne savez point ce que je souf- >.^ fre. Ah ! je ne demande point au ciel que » vous le sachiez jamais; il ne peut être » juste qu'autant que vous serez heureuse.

» J'ai ouvert mon coeur à mon père :

» je vous ai fuit connaître à lui , j'ai vu » couler ses larmes quand je lui ai dit » vos projets; je crois qu'il veut vous voir, » et qu'il ira exprès celte année visiter le » cercle d'Ischira. Eu attendant, s'il le peut, » il vous fera parvenir celte lettre. Elisa- » belh, je pars plus tranquille, puisque » je vous laisse sous la protection de mon

10 f ÉLISABET[Î.

» père. Cependant , Je vous en conjure , y n'en usez point pour partir avant mon y lelour ; j'csj.ère icvcnir a ToboUk avant >•• un an , c't^sl moi (jui vous conduirai à Pti- » lerslioui g , cVsl moi qui vous prcsenlerai » a l'empereur , c'est moi qui veillerai sur >^ vou'î peiiflant ce long voyage : ne craignez y poini mon amour , je n'en parlerai plus, y je ne seiai ({ue voii e ami , que vofre frère ; i) et , si je vous sers r.vec toute la vivacité » de la passion, je jure de ne vous par- » \tv jamais qu'un langage pur comme i> Tinnocence , comme les anges, comme y vous. »

Un peu plus bas, l'apostille suivante était écrite de la main même du gouverneur.

« Nor) , Mademoiselle, ce n'est point » avec mon fds que vous devez partir ; » je ne doute j)oint de son honneur; mais » le vôtre doit cde a Tabri de tout soiip- » çon. En allant montrer à la cour de » Russie des vertus trop louchantes pour V n'être pas couronnées, il ne faut pas » risquer de faire dire que vous avez » clé conduiie [)ur votre amant, et fié-

ELISABETH. io5

» trir ainsi le plus beau trait de piété » filiale dont Je monde puisse s'honorer. » Dans voire situation, il n'y a de pro- » lecteurs dignes de volie innocence , » que Dieu et votre j)ète : votre père » ne peut vous suivre , Dieu ne vous » abandonnera pas. La i eb'gion vous prê- » lera son (lambeau et son appui; aban- » donnez-vous à elle; vous savez à qui » j'ai permis l'entrée de v(jtre cabdne. » En vous remettant ce papier, je vous » lendà dépositaire de mon sort : car f-i » une pareille lettre était connue, si on » j)Ouvait se douter que j'ai favorisé vo-

V tre départ , je serais à jamais perdu ;

V mais je ne suis pas même inquiet : je » sais à qui je me confie, et tout ce qu'on i> doit attendre de la force et de la vertu » d'une fille qui s'apprête à dévouer sa y vie à son père. »

En finissant cette lettre , la voix de Springer était plus forte et plus animée , car il voyait avec orgueil les vertus de 8a fille et l'estime qu'on en faisait : mois la tendre mère ne voyait que son départ;

ic6 ELISABETH.

paie, abattue, sans mouvement , elle regardait sa fille, levait les yeux au ciel , et n'avait plus la force «le pleurer. Elisabeth se mit à genoux devant eux , et leur dit : « O mes parens ! laissez-moi » vous patlcr ainsi : ce n'est que dans » une humble attitude qu'on doit dcman- > der la plus grande de toutes les fëlici- » tés. J'ose aspirer à celle de vous ren- » dre votre liberté', votre bonheur, vo- » Ire patrie ; depuis plus d'une année , » voilà quel est l'objet de mes plus chè- -^ res espérances ! j'y touche enfin , et » vous me défendez de l'alleindre? Ah î » s'il est un bien au-dessus de celui que » je demande , refusez-moi , j'y consens ;

» mais s'il n'en est pas » Emue ,

tremblante, sa voix, expira, et ce ne fut qu'en embrassant les genoux de ses parens qu'elle put achever sa ])rière.

Springer posa les mains sur la tête de sa fille sans proférer un seul mot. La mère s'écria : « Seule à pied , sans se-

> cours! non, je ne le puis, je ne le puis.

> — Ma mère , reprit vivement Elisabeth ,

ELISABETH. ' fo7

» ]C. l'ai conjure , ne repousse pas mes » vœux. Si lu savais depuis combien de » temps je nourris mon projiH et toules » les conso!;iiions que je lui dois'. Aussitôt » que mon âge me perm ( de comprendre s> vos infortunes , je me prorais de consa- » crer ma vie a vous en délivrer. Heureux » jour que celui où je promis de servit* » mon père : heureux espoir qui me sou- » tenait quand je le voyais pleurer !■ . . Ah ! » que de (bis , étant témoin de vos muets » chagt ins , j'aurais e'fe' consume'e d'une » mortelle tristesse , si je n'avai'^ pis pu » me dire : moi , moi , je leur rendrai C3 » qu'ils regrellent...! Mes parens , si vous » m'arrachez celte espérance , vous m'ar- » rachez la vie. Pi ivée de celle pense'e , où » toutes mes autres pensées venaient ahou- » tir , je ne verrai plus de but à mon exis- » tence , et mes jOurs s'élejudronl dans la 9 langueur... Oh ! pardonnez si je vous * afflige; non, si vous me retenez ici, je » ne mourrai pas, puisque ma mort serait » pour vous un malheur de plus , mais » permettez-moi d'clre heureuse. ZS'e dites

io8 ELISABETH.

» pas que mon enlrepiise est impf>ss b!e ; » elle ne l'est pas , mon cœur vous en re- » pond ; il trouvera des forces pour aller

V demander justice , et des paroles pour » vo is lu faire obtenir; il ne ctaint rien , » ni les faliijues , ni les obstacles, ni les » mej)ris , ni la cour , ni les rois; il ne » craint que votre refus... — Laisse, laisse,

V Elisabeth , interrompit Spriiii^er , je ne » me connais plus, tu bouleverses mon

V àme ; jusqu'à ce jour elle n'avait point » recule devant une belle action , et des

V vertus supérieures à son courage ne » s'étaient point présentées à elle.... Je ne » croyais pas ê ic faiole ; 6 ma fille ! tu 9 viens de m'apprcndre que je le suis : » non , je ne puis consentir à ce que lu » veux. » Ranimée par ce refus , Phedora prit les mains de sa fille entre les siennes et lui dit : « Ecoute moi IJisabeth ; si ton

V père est faible , tu peux bien permettre » à ta mère de Tèlre aussi , pardonne-lui » de ne pouvoir se résoudie à te laisser » déployer tant de vertus. Eirange situa- » tion , où une mère demaude à sa fille

» d'être moins vertueuse; mais ta mère te

» le demande, elle ne le Tordonne point,

» car en Televant au-dessus de tout , tu

» as mérite de ne plus recevoir d'ordre

» que de toi-même. — Ma mère, repi it Eli-

» sabeth, les tiens me seront toujours sa-

V crës; si tu me demandes de re»ter ici, j'esy père avoir la force de l'obéir; mais puis- » que mon dessein l'a touchée , laisse-moi » espe'rer qu'il aura ton assentiment : il

V n'est pas le fruit d'un moment dVnibou-

V siasme , mais de longues années de me'- » diialion : il s'appuie autant sur des raisous » solides que sur les plus tendres senti- » mens. Exisle-l-il un autre moyen d'arra- » cher mon père à l'exil? Depuis douze ans > qu'il languit ici , quel ami a pris sa dè- » fense ? et quand il s'en tiouverait un

V qui l'osât , oserait -il pailer comme » moi? serait-il inspire par un semblable

» amour? Oh! laisez-moi toujours

» croire que Dieu n'a donne qu'a voire

» unique enfa'it le pouvoir de vous ren-

» dre au bon'ieur , et ne vous opposez

V pas à i'augusle mission que le ciel a

110 KLISABETIÏ.

» a ddii^iie lui confier. Dites - moi , que » trouvez-vous donc de si eflrayanl duns » mon entreprise ? Est-ce mon absence ? » Mais ne vous ai-je pas enleii«]iis gëmir » souvent ensemble , d'un exil qui vous

> empècbait de me donner un époux ?

V Un époux, ô mes parens! ne m'aurait- » il pas séparée de vous aussi? Des dan- » gers , il n'y en a point : les bi^ers de

> ce climat m'ont accoulumée à la ri- » gueur des saisons , et mes courses dan^

V nos landes , à la faligue d'une longue

> marche. Avez- vous peur de ma jeu- » ncsse ? elle sera mon appui : on vient » au secours de tout <!e qui est faible. » Enliu, rcdoutez-vous mon inexpérience?

» je ne itérai pas seule : rappelez -vous » les paroles et la letne du gouverneur.

> S'il permet à un pauvre missionnaite

> de se reposer sous notre toit , c'est pour » me donner un guide et un protecteur*

> Vous le voyez, tout est prévu , il n'y » a point de peiil, il n'y a plus d'obs- » lacles , et rien ne me manque que volte

V consentement et votre bénédiction...—

ELISABETH. m

:> El ton pain , tu îe mendieras , repondit

V Springer avec amertume? les aïeux de » ta mère , qui régnèrent jadis dans ces » contrées ; les miens , qui se sont assis x^ sur le trône de Pologne , verront rhë- >> rilière de leur nom parcourir , en de- % mandant l'aumône, cette Russie qui a

V f.tit de leurs royaumes des provinces de » son empire! — Si tel est le rang d'où je » sors , reprit Elisabeth avec une modeste » surprise, si je descends des rois , et

> que deux couronnes aient été sur le

V front de mes aïeux, j'espère me mon* » trer digne deux et de vous, et ne point » avilir le nom qu'ils m'ont lais'^ë; mai» y la misère ne l'avilira point. Pourquoi » la fiile des Se'ids et de Sobie^ki rou- » girail-elle d'avoir recours à la charité » de ses semblables ? tant de grands » hommes, précipites du faite des hon- * neurs, Tonl implorée pour eux-mêmes !

> Plus heureuse quY'ux tous , je ne Tim-

> plorerai que pour servir mon père. » La noble fermeté de cette jeune fille,

une sorte de divin orgueil que faisait bril*

1er dans ses yeux la pensée de s'Iuirailinr pour ses païens^ donnait à tout ce qu'elle disait UTK! force et une a;ilOii(equi trioinphèrenl de Springer ! il ne se sentit pas le droit (IVmpêcher sa fille de mettre tant de vertus au jour; il se serait cru coupable de la forcer a les ensevelir dans un désert. « O ma Phedora ! s'ëcria-t-il en

> serrant les mains de son e'j)Ouse , la lais- » serons-nous mourir ici, la priverons nous

> du bonheur de donner le jour à des en-

V fans qui lui ressemblent ? Prends courage, » ma bien-aimee; et puisqu'il n'existe nul

> autre moyen de la rendre à ce monde » dont elle sera la gloire , laissons-la » partir. » Dans ce moment , la mère l'emporta sur l'ëpouse , et , pour la première fois de sa vie, Phe'dora s'ëleva contre la plus sainte autorité : « Non , non ,

> je ne la laisserai pas partir ; en vain

V mon e'poux le demande, je saurai lui » résister. Quoi ! j'exposerais la vie de » mon enfant ! je laisserais partir mon » Eiisabeili , pour apprendre un jour

V qu'elle a péri de froid et de misère

ELISABETH. n3

» clans crafTieux deseris, pour vivre sans » elle, pour Ja pleurer toujours! voilà i> ce qu^on ose exiger d'une mère ! O » Stanislas! devais-tu m'apprendre qu'il » est un sacriûce que je ne puis te faire, » cl une douleur dont tu ne me cor>so- » lerais pas?» En parlant aini, elle ne pleurait plus , et e'iait comme dans un état de délire. Springer, le cœurdechiië de sa peine, s'ëcria : «Ma fille, si votre » mère n'y peut consentir, vous ne par- » lirez pas. — Non, ma mèie, si tu l'or- » donnes , je ne partirai pas , lui dit » Elisahetli eu l'accablant des plus tou-» » chantes caresses; je t'obëiiai toujours. V ^-ais peut-être Dieu obiicndra-t-il de » toi ce que tu as refu'^e' à mon j)ère ; » viens le prier avec moi , ma mère : » demandons-luî ensemble ce que nous » devons faire ; c'est la lumière qui guide » et la force qui soutient : toute vèrilc » vient delà, et toute lèsignation aus^i! »

En priant, Phèdora pleura. Celte pieté qui calme, adoucit, et ne s'empare du cœur que pour se met Ire à la place de

114 ÉLISAIJETU.

ce qui le touunenle vl \c (1<m iiire ; crife piélé divine (|ui ne piescMit j.iraais un devoir sans en montrer la récompense; eeîle voix (le Dieu , si puissanJe sur les âmes leiiJie'^, loueha celle de PlieJota. T)an9 le.s^jcaraclèies nobles et liers , (jui ne composent le bonheur que de gloire , l^estiine des hommes peut obtenir le saciifice des plus chères affjciîons; mais la religion seule peut loblenir des cœurs (jui ne composent le bonheur que d'amour.

Le lendemain ) Springer, s'etanl trouve seul avec sa fille, lui fit le récit de ses longues infoi tunes; il lui apprit quelles funestes guerres avaient déchire la Pologne, et comment ce malheureux royaume avait été elFace' du nombre des empires. « Mon » seul crime, ma fille, lui dit-il, est d'a- V voir trop aime' ma patrie, et de n'avoir » pu supporter son asservissement. Ses » plus grands monarques e'taient du même » sang que moi ; je pouvais moi-même » être appelé au troue , et je devais bien » mon aiuour cl ma vie au pays dont je

ELISABETH. ii5

» firais lou(e ma gloire; je l'ai ser%'i comme » je le devais : seul, a la tète d'une poi- » gnée de nobles Polonais , je Tai défendu » jusqu'à la dernière extiemité contre les » trois «1 andes puissances qui s'avançaient » pour l'envahir; et, iorsqu'accablé par » le nombi e de dos ennemis , sous les murs V de Varsovie, a la vue de cette vaste ca-

* pilaie livrée aux tijmmes et au pillage ,

* il a fallu céder , et se soumettre a la iv- » rannie , an fond de mon âme je résistais » encore. Humilié d'être toujours dans

ma patrie , et de n'en plus avoir , par-

* tout je cherchais des armes , partout je ^ chercbais des alliés qui m'aidassent à i rendre à la Pologne son existence et son

nom. Vains efForls , tentatives inutiles, chaque jour rivait davantage des cbaines

> que mesfaibles mains ne pouvaient ebran-

> 1er. Les tenes de mes aïeux étaient dans k la partie lond^ee sous la domination de la

> Russie: j'vvivdis avec Piiédora , heureux,

■> mille fois heureux , si le joug de Tétran-

i> ger n'avait pas pesé sur mon front ! Mes

,v plaintes peu mesuiées , eL surtout le»

iiG ELISABETH.

» nombreux me'conlensquise rassemblaient » chi'7. moi ii)quiëlèrenl un monarque ah- » solu et soupçonneux. Un matin , je fus » arrache Je ma maison . des bras de ma » femme, des liens, ma iille : tu n^avais i) alors que quatre ani , et tes larmes ne » coulaient sur Ion malheur, que pat ce

V que tu voyais pleurer ta mère. Je fus » traîne dans les pri-^ons de Peler.- bourji; ; » Phëdora m^ suivit : la permission de » S'y enfermer avec moi fut la seule grâce » qu'elle put oijienir. JNous vécûmes près

V d'une année dans ces affreux cachots , » prives d'air, presque du jour, mais non » pas d'esj)e'rance. Je ne pouvais croire » qu'un monarque juste n'excusât pas un » citoyen d'avoir soutenu les droits de sa » patrie, et qu'il ne se fiât pas à la pro- » messe (juc je lui donnais de demeurer » soumis. J'avais trop bien présumé des » hommes ; je fus ju^e sans être entendu, » et exilé pour la vie en Sibéiie. Ma fi- » dèle compagne ne m'abandonna point, » et je dois diie qu'en m'accompagnant » ici, elle avait l'air d'écouler plus encore

» son cœur que son devoir • si j'eusse été » envoyé' dans les fénèbres glacées de » l'atFteux Beresof , dans les solitudes

V perdues du lac Baikal ou du Kamchalka,

V )e n'y aurais pas été seul encore ; il » n'est point de désert, il n'est point » d'antre si sauvage où ma Phédoia ne » m'eut suivi : oui , je le veux croire , c'est » à ses vertus , c'est à son dévouement 9 si généreux que j'ai dû un exil plus » humain. O mon eiifant ! s'il y a eu » quelques douceurs dans ma vie , c'est y à ta mère ([ue je le dois ; et s'il y a » eu du malheur dans la sienne, je n'en » dois accuser que moi. — Du malheur!

)» mon père, lui dit Elisabeth, et tu l'as » toujours airaée ! » A ces mois , Springcr reconnut le cœur de Piiédora, et vit bien , qu'ainsi que sa mère, Elisabeth auprès d'un époux pourrait ne pas êfre malheureuse dans l'exil. <? Ma fille, répondif-il, » en lui remettant la lettre du jeune Smo- » lolF, qu'il ûvuit gardée depuis la veille , » si je dois un jour a ton zèle et à ton i> courage dci biens que je ne désire plus

ii8 ELISABETH.

» que potir Cen accabler , au sein de la » j)rO'p('rilc , celle ieUre le rappelliM'a nos » bicnfaiJciirs ; ton cœur, Elisabeth, d(jit

> être reconn lissant , et l'alliance de 1»

> vertu peut honoier le sang des rois. » La jeune fille rougit , prit la lelfre d s 1 mains de son père , Taflacba sur son cœur , cl s'ëcria : « Le souvenir de celui

» qui t'a pljinl, qui l'a aime , qui l'a servi ,

> ne sortira jamais de là. »

Durant quelques jours , on ne parla ' plus du voyage d'Elisabeth : sa mèi« n'y avait pas consenti enco/i-; mais, à la tristesse de ses regards , au profond abat- Icment de sa contenance, on voyait assez que le consentement était au fond de son cœur, el que l'espeiance n'y était plus.

Cepeiidant, peut-être n'eût-elle jamais trouve la force de dire à sa fille : lu peux partir^ si le Ciel ne la lui eul envoyée. Un dimanche soir, la famille était en prières, lorsqu'on entendit à la porte un homme avec un bâlon, Spriuger ouvre ; à l'instant Phèdora s'écrie : « Ah ! mou > Dieu , mon Dieu , Yoilà celui qu'on nous

ELISABETH. irg

i) a annonce, celui qui vient enlever mon » enfant. » Et elle tombe lout en pleurs le visage contre la table, sans que sa p"ëiJ puisse lui donner le couratje d'aller autlevanl de l'homme de Dieu. Le missioi)naiie entre : une laige barbe blanche lui descend sur la poitrine , son air est vénérable , il est couibé par la fatigue plus encore que par les années; les épreu\t'«» de sa vie ont usé son corps et fortifié son âme, aussi, poite-t-il dans ses regaids quelque chose de tri>le, comme l'homme qui a beaucoup souffert , et de doux, comme celui qui est bien sûr de n'avcr pas souffert en vain.

« Monsieur, di!-il, j'entre chez vous » avec joie ; la béné<iiction de Dieu est » sur cette pauvre cjb.iue , je sais qu'il

> y a ici des richesses plus précieus '& que

> les perles et l'or : je viens vous deman- » der une nuit de repos » Elisabeth s'empressa de lui apporter un siège. « Jeune » fille, lui dit-il, vous vous êies bien ha!ée » dans le ch' min de la vertu, et dès les » premiers pas, vous nous avez ii4i>sés

ino ÉLTSABETII.

V loin derrière vous. » Il allait s'asseoir, lorsqu'il entendit les sarii^lots de Phetlora : « Mèie clii eiienrie , lui dil-il , pourquoi » pleurez-vous i* le fiuit de vos entrailles

V n'est-il pas bërii ? Ne pouvez-vous pas » aussi vous dire heureuse entre toutes les

V femnaes ? Si vous ver.sez des lai mes parce » (jue la vei tu vous sépare de vofre enfant » pour uu peu de temps , que feront les » mères qui su voient arfacher les leurs » par le vice , et qui les perdent pour » rèternitë ? — O mon père ! si je ne devais

> plus la revoir ! s'ëcria la mère désolée.

> —Vous la reverriez, reprit-il vivement, » dans le ciel qui est déjà son partage ; » mais vous la reverrez aussi sur terre : » les fatigues sont jurandes , mais Dieu la » soutiendra ; il mesure le vent à la laine » de Vagneaii. » Phédora courba la tête avec résignation. Springer u'avait pas dit un mot encore; \\ ne pouvait parler, son cœur se déchirait : et Elisabeth olie-mcme, qui jusqu'à ce jour n'avait senti que son courage , coruinciiça à sentir ea faiblesse. L'espoir d'être utile à ses parens lui avait I

ELISABETH. izt

caché la douleur de s'en se'parer : mais à présent que le moment e'tait venu , rjuand elle pouvait se dire : « Demain je n'entendrai plus la voix de mon père , demain je ne recevrai plus les caresses de ma mère, et peut-êlre un an entier se passera avant que je retrouve de si douces joies , y alors il lui semblait que tout s'abîmait devant elle; ses yeux se troublèrent, ses genoux fléchirent, elle tomba en pleurant sur le sein de son père. Ah ! timide orpheline , si déjà tu tends les bras à ton protecteur , et que dès les premiers pas tu penches vers la terre comme une vigne sans appui, où trouveras-tu donc des forces pour traverser seule presque une moitié du monde ?

Avant de se coucher , le missionnaire s'assit à la table des exilés pour prendre le repas du soir. La franche hospilahté y présidait; mais la gaîié en était bannie, et ce n'était qu'avec effort que chacun des exilés retenait ses larmes. Le bon religieux lei regardait avec une tendre compassion ; il avait vu beaucoup d'afïlictions dans le

cours de ses longs voyages, cl l'art de les adoucir avait elè la j)rincij)ale étude de sa vie : aussi pour toutes les douleurs il avait une consolation; pour chaque situation, chaque caractère , il avait des paroles qui rencontraient toujours juste. Quelquefois il n'empêchait point de pleurer ; mais les larmes qu'on versait sur une dou4eur personnelle , il savait , en présentant l'image d'une infortune plus grande , les délourner sur les douleurs d'autrui , et , par le sentiment de 1j pilië , adoucir le sentiment du malheur. C'est ainsi qu'en racontant ses longues traverses, et les désastres dont il avait été le témoin , peu à peu il attacha raltenlion des exilés, les émut de compas'-ion pour leurs fières , les conduisit a se dire intérieurement qu'en comparaison de tant d'infortunés, leur sort était bien doux encore. En effet, que n'avaitil point vu, que ne pouvait-il point dire, cet homme vénérable qui , depuis soixante ans, à deiix mille lieues de sa patrie, BOUS un ciel étranger , au milieu des pei>séculions , travaillait , sans se lasser ja-

ELISABETH. laS

maî*; , à la conversion de barbares qu'il appelait ses frères, et qui souveni elaient ses bourreaux ? Il avait vu la cour de Pékin , et l'avait efonne'e par ses vastes connaissances , et plus encoie par ses vertus : il avait vécu parmi les sauvages, dont il avait adouci les mœuis; il avait réuni des hordes errantes , qui tenaient de lui les premières notions de l'agricuUuie. Ainsi , des landes changées en champs fertiles , des hommes devenus doux et humains , des familles auxquelles les noms de père , d'époux et dVnfans n'étaient plus étrangers , et des coeurs qui s'élevaient à Dieu pour le bénir de tant de bienfaits , étaient le fruit des soins d'un seul homme. Ah ! ces gens-là ne disaient point de mal des missions; ils ne disaient point que la religion qui les cqmmande est une religion sévère cl tyrannique ; ils ne disaient point surtout que les hommes qui la pratiquent avec cet excès de charité et d'amour, sont des hommes inutiles et ambitieux. Mais pourquoi ne pas dire qu'ils sont ambitieux ? Eu se dé-

Touant au service de leurs fières , n*as* pirent-ils pas au plus î^iatid prix possible? ne venlt'nt-ils pas. plaire à Dieu et gagner le ciel ? L'ambilion des plus ce'lèbres conqueians ne s'est jamais e'ievee si haut; elle s'est conlente'e du sullVase des hommes et du sceptre de l'univers.

Le bon père apprit ensuite aux exiles que, rappelé par ses supéiieurs , il retournait à pied dans TEspagne , sa patrie. Pour s'y rendre , il avait à traverser encore la Russie, l'Allemagne et la France ; mais il disait que c'était peu de chose. Celui qui vient de voyager dans les déserts , qui pour tout abri trouvait un antre , pour tout oreiller une pierre , pour toute nourriture un peu de farine de riz délayée dans de l'eau , doit se croire au. terme de ses fatigues en arrivant chez des nations civilise'cs ; et , pour le père Paul , c'était être déjà dans sa patrie que d'être chez des peuples chrétiens. Il racontait des choses extraordinaires des maux qu'il avait soufferts , des diilicuUés qu'il avait essuyées, lorsqu'à-

près avoir dépassé les grandes murailles de la Chine , il s'était enfoncé dans l'immense Tartarie. Il disait encore comment , à l'entrée des vastes déserts de la Soongorie , qui appartiennent à la Chine et lui servent de limites avec la Sibérie, il avait trouvé un pays abondant en magnifiques pelleteries , en précieuses fourrures , et susceptibles de faire, à l'aide de celte richesse , un grand commerce avec les peuples européens : mais nul vestige de notre industrie n'avait encore pénétré jusque-là; aucun marchand n'avait osé porter son or et ses calculs là où le missionnaire avait planté une croix et répandu des bienfaits : tant il est vrai que la chariié va encore plus loin que l'avarice!

On arrangea pour le père Paul un lit propre el commode, dans le petit cabinet qu'occupait la jeune Tarlare , et celle-ci vint dormir , enveloppée d'une peau d'ours, auprès du poêle.

Quand le jour commença à paraître , Elisabeth se leva : elle s'approcha doucement de la porte du père Paulj et ayant

entendu qu'il était déjà en prières , elle demanda la permission d'entrer et de l'entretenir seul : devant ses parens , elle n'aurait pas ose lui pailer de ses projets, et du désir qu'elle avait de ne point attendre plus loin que l'aube prochaine pour se mellre en route. A genoux près de lui , elle lui raconta l'histoire de toute sa vie; touchante histoire , qui n'était composée que de sa tendresse pour ses parens ! Sans doute , dans le long récit de ses incertitudes et de ses espérances , elle prononça plus d'une fois le nom de SmololF; mais il semblait que ce nom n'était la que pour rehausser son innocence, et montrer qu'elle l'avait conservée dans toute sa pureté : aussi le pèie Paul fut-il profondément louché de tout ce qu'il entendit : il avait fait le tour du monde et vu presque tout ce qu'il contient.; mais un cœur comme celui d'Elisabeth, il ne l'avait point vu encore.

Springer et Phédora ne savaient point que l'intention de leur fille était de les quitter le lendemain ; mais le matin , en

l'embrassant , ils se sentirent e'mus et agifce's de ce frissonnement involontaire qu'e'prouvent tous les êtres vivans à la veille de Torage. A chaque pas qu'Elisabeth faisait dans la chambre, sa mère la suivait des yeux, et souvent la relenait brusquement par le bras , sans oser lui adresser une question, mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour le lendemain , et lui donnant des ordres pour divers ouvrages«à faire à quelques jours de là. Ainsi elle cherchait à se rassurer par ses propres paroles ; mais son cœur n'en e'Jait pas plus tranquille , et le silence de sa fille lui parlait toujours de départ. Pendant le dîner , elle lui dit : « Elisabeth , » si le temps est beau demain , vous » monterez dans votre petite nacelle avec * votre père pour aller pêcher quelques V poissons dans le lac. » Sa fille la regarda, se fut, et de grosses larmes tombèrent de ses yeux. Springer déchire' de la même inquiétude que sa femme , reprit un peu vivement : « Ma fille , avcz-vous entendu » l'ordre de votre mère , demain vous

ii3 ELISABETH.

» viendrez avec moi. » La jeune fille pencha sa tê(e sur l'épaule de son père , et lui dit à voix basse : « Demain vous console- » rez ma mère. » Springer pâlit : c'en fut assez pour Phëdora , elle ne demanda plus rien , elle était sûre que le mot de départ venait d'être prononcé , et elle ne voulait pas l'entendre : car le moment où on oserait en parler devant elle , serait celui où il faudrait y donner son consentement, et elle espérait que tant qu'elle ne l'aiyrait pas donné , sa fille n'oserait pas partir. Springer ramasse toutes ses forces , il voit qu'il aura à soutenir le lendemain et le départ de sa fille et la douleur de sa femme ; il ne Suit point s'il survivra au sacrifice qu'il va faire, saciifice auquel il ne peut se résoudre que par excès d'amour pour sa fille , il a l'air de le recevoir ; il la remercie de son dévouement ; et , cachant ses larmes au fond de son cœur , il feint d'être heureux , pour donner à son Elisabeth la seule récompense digne de ses vertus.

Ah ! dans ce jour-là que d'émotions secrètes , de senlimens inaperçus , de caresses

tîves el déchirantes entre les parens et leur fille ! Le missionnaire cherchait à fortifier les courages , en rappelant toutes les histoires des saintes Ecritures , où Dieu se montre prorapt à récompenser les grands sacrifices de la piété filiale et de la résignation paternelle ; il leur faisait entrevoir aussi que les fatigues du voyage seraient moins grandes , parce qu'un homme puissant, qu'il ne nommait pas , mais qu'on devinait assez , lui avait fourni les moyens de rendrela route plus commode el plus douce. Enfin, quand le soir fut arrivé, Elisahelh se mit à genoux, et, d'une voix émue, demanda à ses parens de la bénir. Le père s'approcha , des larmes coulaient le long de ses joues; sa fille lui tendait les bras : il comprit que c'''tait un adieu; son cœur se serra, ses larmes s'arrêlèrent, il posa les mains sur la tête d'Elisabeth , en la recommandant à Dieu dans son coeur, mais sans avoir la force de proférer une parole. La jeune fille alors regardant sa mère , lui dit : « Et loi , ma mère , ne veux-tu » pas bénir aussi ton enfant ?— Demain,

» reprit-elle , avec Paccent e'touffe d'une V profonde désolation, demain. — Et pour- » quoi pas aujourd'hui aussi , ma mère ? » —Ali ! oui , réparlit Pliédora , en s'élaa- » çant impétueusement vers elle , tous les >^ jours , tous les jours. » Elisabeth couiba la têîe devant ses parens , qui, les mains 1 eunics , les yeux élevés , la voix treniblanie , prononcèrent ensemble une bénédiction que Dieu dut entendre.

A quel(|ues pas , le missionnaire priait aussi : c'était la vertu qui priait pour l'iniiocence. Ah ! si de pareils voeux n'étaient pas écoutés du Ciel, quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'à lui?

On était alors à la fin de mai ; c'est le temps de l'année où , entre le crépuscule du soir et Taube du jour, à peine y a-t-il deux heures de nuit. Elisabeth les employa à faire les piéparalifs de son départ ; elle mit dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures; depuis près d'un an elle y travaillait la nuit à riai)Cu de sa mère , et depuis

ELISABETH. i3i

lé même temps à peu près elle mettait de côté à chacun de ses repas quelques fruits secs et un peu de farine , afin de relarder le plus long-teraps possible le moment d'avoir recours à la charité' d'autrui , sans être obligée , en partant , de rien emporter de ce pauvre toit paternel , où il n'y avait que le pur nécessaire. Huit ou dix kopecks (r) formaient tout son tre'sor; c'était le seul argent qu'elle possédât sur la terre, et toute la richesse avec laquelle elle s'embarquait pour traverser un espace de plus de huit cents lieues.

« Mon père , dit-elle au missionnaire en 9 ouvrant doucement sa porte, partons » pendant que mes parens dorment en- » core ; ne les e'veillons point , ils pleu- » reront assez tôt ; ils sont tranquilles » parce qu'ils croient que nous ne pou- » vons sortir (jue par leur chambre; mais » la fenêtre de ce cabinet n'est pas haute, » je saulerai facilement en dehors, et je

(0 Kopeck , ou Copeck , petite monnaie russe vaUut UQ peu au-delà d'un sou de Frauce.

iZz ELISABETH.

» vous ûîJerai ensuite à descencire sans » vous faire aucun mal. » Le missionnaire se prêta à ce pieux stratagème , qui devait épargner de décbirans adieux à trois infortunes. Quand il fut dans la foret avec Elisabeth , &lle mit son petit paquet sur son dos , et fit quelques pas pour s'éloigner; mais en tournant encore une fois la tête vers la cabane qu'elle abandonnait , ses sanglots la sulloquèrent , elle se précipita tout en larmes devant la porte où dormaient ses parens : « Mon » Dieu! s'écria-t-elle , veillez sur eux, » protégez-les, conservez-les-moi, et ne » permettez pas que je repasse jamais ce » seuil , si je ne devais plus les retrouver. » Alors elle se lève, se retourne, elle voit son père debout derrière elle. « O mon » père! vous? Pourquoi, mon père, pour- » quoi venir ici ? — Pour le voir , l'embras- » ser , te bénir encore une fois; pour te y dire : Mon Elisabeth , si durant les jours » de ton enfance j'en ai passé un sans te » montrer ma tendresse, si une seule fois i> j'ai fait couler les larmes , si un regard ,

ELISABETH. i33

y une parole se'vère ont afflige' Ion cœur, » avant de l'éloigner , pardonne , par- » donne à fon vieux père , afin que s'il

V n'est plus destine' au bonheur de le » voir , il puisse mourir en paix. — Ah ! ne » dis point , ne dis point ceci, interrompit » Elisabeth. — Et ta pauvre mère , conti- » nua-t-il, quand elie s'éveillera, que lui » dirai-j(^? que lui rèpondrai-je, quand » elle me demandera son enfant? Elle le » cherchera dans celte foiêl,surles tives

V de ce lac; je la suivrai partout en pleu- » rant avec elle , en appelant partout avec » elle notre enfant, qui ne nous re'pondra » plus. » A ces mots , Elisabeth s'apj)uya à demi-èvanouie contre le mur de la chaumière. Son père vil qu'il l'avait trop émue, il se reprocha vivement sa faiblesse. « Ma » fille, lui dit-il avec une voix plus calme, » prends courage : je prendrai courage » aussi; je te promets, non de consoler ta » mère , mais de la fortifier contre la dou- » leur de ton dépari ; je te promets de le la » rendre quand lu reviendras ici. Oui , mon » enfant , soit que le succès couronne ou

i54 ELISABETH.

» non ton pieux voyage , les parens ne

V mourront pas sans l'avoir revue. » Alors il dit au missionnaire qui, les yeux baissés ^t dans un profond atlendrissement , se tenait à quelque distance de celte scène d'iillliction : « Mon père, je vous remets un bien » qui n'a point d'égal , c'est plus que mon » sang, que ma vie; je vous le remets

V cependant avec confiance; partez en- » semble : des milliers d'anges veilleront » autour d'elle et de vous ; pour la dé- » fendre, les puissances célestes s'arme-

V ront ; celle poussière qui fut ses aïeux » se ranimera , et Dieu , puisqu'il est tout- » puissant , et (ju'il est père aussi de mon

V Elisabeth , Dieu ne permettra pas que » notre Elisabeth périsse, v

La jeune fille , sans oser regarder son père , mit une main sur ses yeux , donna l'autre au missionnaire, et s'éloigna avec lui. En ce moment l'aurore commençait à éclaircir la cime des monts , et dorait déjà le faîle des noirs sapins , mais tout reposait encore. Aucud souille de vent ne ridait la surface du lac , u'ugitait les

ELISABETH. i35

feuilles des arbres; celles même du bouleau étaient tranquilles , les oiseaux ne chantaient point, tout se taisait jusqu'au moindre insecte. On eût dit que la nature entière se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix d'un père qui, à travers la foi et , criait encore un adieu à sa fille , fut le dernier son qu'elle pût entendre. J'ai essaye de dire les douleurs du père , mais celles de la mère , je ne l'essaierai point.

Gomment peindre celte infortunée qui, s'e'veiilani au cri de son époux , accourt à lui, et, en lisant dans son attitude désolée que son enfant est parti , tombe dans de mueties angoisses qui semblaient être à tous moraens les dernières de sa vie? Eu vain son époux, rappelant tous les malheurs de l'exil, la conjurait de se calmer; elle n'entendait plus la voix de son époux, et l'amour lui-même avait perdu sa puissance , et n'arrivait plus à son cœur : tant il est vrai que les douleurs d'une mère s'élèvent au-dessus de toutes les consolations humaines , et ne

iZ6 ELISABETH,

peuvent élre atteintes par rien de ce qui vient (le la terre. Ah! Dieu seul s'est réserve le pouvoir de les adoucir , et s'il les donne en partage au sexe qu'il a fait le plus faible , c'est qu'il l'a fait assez tendre pour pouvoir aimer la main qui le frappe, et croire au seul espoir qui console.

Ce fut le i8 de mai qu'Eli.>abeth et son guide se mirent en route; ils employèrent un mois entier à traverser les foi êls humides de la Sibérie, sujettes en cetle saison à des inondations terribles. Quelquefois des paysans lartares leur permettaient , pour une faible re'ti ibution , de monter dans leur charrette, et tous les soirs ils se reposaient dans des cabanes si misérables, qu'il ne fallait pas moins que la longue babitude qu'Elisabeth avait de la pauvreté , pour pouvoir goûter un peu de repos. Elle se couchait touîe vêtue sur un mauvais matelas, dans une chambre remplie d'une odeur de fumée, d'eaude-vie et de tabac, où le vent souillait souvent à travers les fenêtres collées avec

du papier , et où , pour surcroît de de'sagrëment , dormaient pêle-mêle le père, la mère , les enfans , et quelquefois même une partie du be'tail de la famille.

A quarante verstes de Tioumen (i), on passe dans un bois où des poteaux indiquent la fin du gouvernement de Tobolsk : Elisabeth les remarqua; elle quittait la terre d^l'exil , il lui sembla qu'elle quittait sa patrie , et qu'elle se séparait une seconde fois de ses parens. « Ah ! » dit-elle , que me voilà loin d'eux à V pre'senl ! » Celte reflexion , elle la fit encore lorsqu'elle mit le pied en Europe. Être dans une autre partie du monde lui pre'senlait l'image d'une distance qui l'effrayait plus que le chemin qu'elle venait de faire; elle laissait en Asie ses seuls protecteurs , les seuls êtres dans toute la nature sur qui elle eût des droits, et dont l'affection lui fut assurée/ Et que trou-

(1) Tioumen ou Tiuraen , est la première ville de la Sibérie en entraot dans le gouvernement de ToboUk du côté de la Russie européeaue. Oa l'appelait anciennement Ouzigidin.

i38 ELISABETH.

verait-elle clans cette Europe si célèbre par set lumières , dans cette cour impe'riale où aflluent les richesses et les talens? Y trouverait-elle un seul cœur touche' de sa misère, ëmu de sa faiblesse, dont elle pût implorer la protection ? Sans doute à cette pense'e il était un nom qui devait se présenter à elle. Ah ! si elle avait espéré de rencontrer à Pétersbour^.. mais il n'y était point. L'ordre de l'empereur l'avait mandé pour joindre l'armée en Livonie; elle ne le trouverait donc pas dans cette Europe qui lui semblait n'être habitée que par lui , parce qu'il était la seule personne qu'elle y connût. Alors tout son recours était dans le père Paul. Un homme qui avait passé soixante ans à faire du bien, devait, dans les idées d'Elisabeth, avoir un grand crédit à la cour des rois. De Ferme à Tobolsk on compte près de 900 verstes»: les chemins sont beaux, les champs fertiles et bien cultivés : on rencontre fréquemment de riches villages russes et tartares, dont les habltans ont l'air si heureux , qu'on a peine à croire

ELISABETH. iSg

quMIs respirent l'air de la Sibe'rie ; il y a même quelques auberges ornées de trèsbelles images , de tables , de tapis et de plusieurs ustensiles de luxe qui e'taient inconnus à Ehsabeth et qui commençaient à ëlonner sa simplicité'.

Cependant , la ville de Ferme , quoique la plus grande qu'elle eût vu encore, Tatti^sta par ses rues sales et e'troiles , la hauteur de ses maisons , le mélange confus de palais et de chaumières, et l'air fétide qu'on y respirait. Ferme est enfourée de marécages; et, jusqu'à Casan , le pays, entrecoupé de bruyères stériles et de noires forêts de sapins , présente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des orages , la foudre tombe trèsfréquemment sur ces vieux arbres , qu'elle embrase avec rapidité , et qui paraissent alors comme des colonnes d'un rouge ardent, surmontées d'une vaste chevelure de flamme. Flusieurs fois Elisabeth et son guide fuient témoins de ces incendies. Obligés de traverser ces bois , qui brûlaient des deux côtés du chemin ;

tantôt ils voyaient des arbres consurae's par le bas, soutenir de leur seule ëcorce leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnées ; ou renverses à demi , former comme un arc de feu au milieu de la roule ; ou enfin s'ëcroulant avec fracas , retomber l'un sur l'autre en pyramides embrase'es ; semblables à ces bûchers antiques , oïl la pieté païenne recueillait Ja cendre des be'ros.

Cependant , maigre' ces dangers et ceux plus imminens peut-être du passage des. 1 fleuves deborde's, Elisabeth ne se plaignait point , et trouvait même qu'on lui avait exage're' les difficultés du voyage. Il est vrai que le temps était très-beau, et qu'elle n'allait pas toujours à pied : on rencontrait , le long de la route , des charrettes et des kibicks (i) vides qui revenaient de mener des bannis en Sibé-

(i) Le kibick est une voiture de voyage trés-lcgcre fort usilce en Russie. Un kibick n'est cependant pas commode , car il n'est suspendu que sur les roues de derrière , mais il est assez long pourqjc le voyageur puisse y coucher à son aise. •

rie; pour quelques kopecks, nos voyageurs obtenaient facilement des courriers la permission de monter dans leurs voitures. Elisabeth acceptait sans.bugiiliation les secours du bon père; car, en les recevant de lui , elle croyait les tenir du Ciel.

Arrivés sur les bords de la Kama , vers les premiers jours de septembre , nos voyageurs n'étaient plus qu'à deux cents verstes de Casan ; c'était avoir fait presque la moitié du voyage. Ah ! si le Ciel eiit permis qu'Elisabeth l'eût fini ainsi qu'elle l'avait commencé, elle aurait cru avoir faiblement payé le bonheur d'être utile à ses parens : mais tout allait changer , et avec la mauvaise saison s'approchait le moment qui devait exercer son courage , mettre au jour sa vertu , et sur la tète du juste la couronne immortelle de vie.

Depuis quelques jours , le missionnaire s'iiiraiblissait sensiblement ; il ne marchait plus qu'avec peine, et, quoiqu'appuyé sur son bâton et sur le bras d'Elisabeth, il était obligé de se reposer sans cesse ;

s'il montait dans un kibick , la roule, formée de gros rondins places sur des marécages , lui causait des secousses horribles^qiii épuisaient ses dernières forces sans altérer un moment son courage.

Cependant , en arrivant à Sarapoul , gi os village à clocher, sur la rive dioile de la Karaa, le bon religieux éprouva une défaillance si extraordinaire, qu'il ne lui fut pas possible d'aller j)lus loin. Il fut recueilli dans un mauvais cabaret auprès de la maison de l'Oupravilel , qui régit les biens de la couronne dans le territoire de Sarapoul. La seule chambre qu'on put lui donner était une espèce de galetas élevé, avec un plancher tout tremblant, des fenêtres sans carreaux, pas une chaise, pas un banc ; pour tout meuble une mauvaise table et un bois de lit vide ; on y jeta un peu de paille , et le missionnaire s'y coucha. Le vent qui soullliit par la fenêtre élait si froid , qu'il aurait éloigné le sommeil du malade, lors même que ses soufli anres lui eussent permis de s'y livrer. Dd funestes pensées commençaient

à efTraver Elisabeth. Elle demanda un médecin, il n'y en avait point à Sarapoul ; et comme elle vit que les gens de la maison ne prenaient aucune part à l'état du pauvre mourant , elle fu: réduite à n'avoir recours qu'à elle-même pour le soulager. D'abord elle attacha contre la croiice un lambeau -de vieille tapisserie qui pendait le long du mur; ensuite elle alla cueillir dans les champs de la réglisse a gousses velues , ainsi que des roses de Gutldre , et puis les mêlant , comme elle l'avait vu pratiquer à sa mère, avec des feuilles du cotylédon épineux, elle en fit une boisson salutaire, qu'elle apporta au pauvre religieux. A mesure que la nuit approchait , son état empirait de plus en plus , et la malheureuse Elisabeth ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelquei'oi'» elle s'éloignait pour étouflêr ses sanglots ; au fond de son grabat le bon père les entendait 5 et il plenrait sui^çette douleur [ qu'd ne pouvait pas soulager , car il sen- ( tait qu'il ne se relèverait plus , et que j iQut était fini pour lui sur la leire. Ah !

'44 ÉLTSABETII.

ce n'est pas quand on a employé soixante ans à travailifr pour Dieu qu'on peut craindre la mort ; mais comment ne pas regretter un peu la vie , quand il y reste beaucoup de bien à faire ? « Mon Dieu , » disait-il à voix basse, je ne raurraiire y point contre votre volonté ; mais si vous ,v m'aviez permis de conduire celle pauvre » orpheline jusqu'au terme de son voyage, » il me semble que je serais mort plus

V tranquille. » Eiisabelli avait allumé un flambeau de résine , et demeura debout toute la nuit pour soigner son malade.

Un peu avant le jour, elle s'approcha pour lui donner à boire; le missionnaire prévoyant qu'avant peu il ne serait plus en état de parler , se souleva sur son séant , prit le verre des mains de la jeune fdie , et l'élevant vers le ciel , il dit : « Mon

V Dieu , je la recommande à celui qui » nous a promis qu'un verre d'eau offert » en son nom ^e serait pas un bienfait > perdu. » Ces mois révélèrent à Eh'sabelh toute l'évidence d'un malheur que jusqu'alors elle s'était cirorcée de ne pas

croire pos-ible , elle vit que le reliçjieui senfail qu'il allait mourir ; elle vtl qu'elle aîlciit (ont perdie : son cœur se biisj,elle (omba a ^«'iioux «levjnf le lit , le fiont codverf (l'une sueur froide, el la poittine SuiTcHjuee (le sariglols. « Mon Dieu , prenez » ^iti<? (I\ He , pienez piTie (i'tlle , inori » Dieu , V rc^ît^ldit le m s iounaue en la regardant avec une profonde eorapaision.

A la fin , eorauie il vj! que la violence de sa doideui' ail lil loujours croissatit , il lui dit : « Au no<n du Ciel el de vofre père, » Ccdmez-vous , ma fille , tf c'c^oufcz- » moi. » Klisabetli fres>aillit , eionfFa ses cris, essuya ses lai mes, el les \eux fixés sur le i-eligieux , affendi» avec, respecl ce qu'il 4i!lail lui dire. Il s'appiiva contre la planche qui servait de dossier a son lit , et recueillant toutes ses foi ces, il pail.t ainsi: « IMon enfaiU , vous allez êire exposée à i> de £;randes peuies en vovaj»eanl seule » à votie âge , au milieu de la mauvaise » saison; cependant c'est la vo!rp rnoin- » dre péril : la cour vous en oliiira de » plus terribles. Un courage ordinaire

jaG klisabeth.

V peut lutler contre rinforUine, et ne

V le'sJNle |>as a la seduclioi) ; mais vous » n'avez pas un coiirr.i^'o ordinaire , ma

V fiile, et le séjour de I;» cour ne vous

> changera pas. Si quelques mechans ( et » voiis en trouverez beaucoup ) voulaient

> abuser de valre siluaiiou et de voire y mi'^^ère pour vous écarter de la vertu ,

V vous ne croiiez poinf a leurs promesses,

> rt toutes leurs vaines richesses ne vous

> éblouiront pas. La cr.unte de Dieu et » l'amour de vos païens, vodà ce qiij » est îiu-dessus de tout , et voila ce que » vous avez. A quelque exirémifé que » vous sovez réduite , vous n'abandon-

V nercz jamais ces biens pour quelque î* bien qu'on pui>se vous otlVir, et vous » vous souviendrez toujours qu'une seule

> faute porterait la mort au sein de » ceux qi.i vous ont donné la vie. — Ah! » mon pèi e î interrompit-elle , ne craif

> £»ne/ pas — Je ne crains rien, dit-

» il ; votre piéié, votre dévouement ont » mérité une confiance sans bornes j # et je suis sûr que vous ne succombe*-

i> rez pas à l'ëpreuve à laquelle Dieu y vous soumet. Maintenant, ma fille, pre- » nez dans ma robe la bourse que le » généreux gouverneur de ïobol^k me i> donna , en vous recommandant à mea » soins. Gat dez-lui le secret : il y va de » sa vie.... Cet atgent vous conduiia à

> Pelersbourg. Allez chez le patriarche, » parlez-lui du père Paul , peut-être ne » Taura-t-il pas oublie' : il vous donnera » un asile dans un couvent de filles , et » piesentera sans doute lui-même votre » reqiiêie a l'emperi^ur.... II est impossi- » "blè qu'on la lejettc.Au moment delà » mort , je puis vous le du-e , ma fille , » voue vertu est grande; le monde en V voit peu de semblable , il en sera lou- » elle ; elle aura sa récompense sur la

> terre avant de l'avoir dans le ciel... » Il s'arrêta , sa respiration devenait gênée , et une sueur froide coulait sur son front. Elisabeth pleurait en silence, la tête pen* cht'^' sur le lit. Après une longue pause, le missionnaire détacha de dessus sa poi-

148 ÉLT.SABETH.

Irine un pefit crucifix de bois d'e'hène , et le piëscnlant a Elisab«^ih , il lui dit d'une VOIX ijfLiblie : « Prends ceci, ma » fille, c'est le seul bien que j'aie à don-

> ner , le seul que j'aie posse'dé sur la y terre : avec lui , je n'ai manqué de y rien. » Elle le pressa cotiire ses lèvres avec un vif transport de douleur, car l'abajidon d'un pareil bien lui prouvait que le missionnaire était sûr de n'avoir plus qu'un moment a vivre. « Pauvre bre- 9 bis abandonnée , ajouia-t-il avec une » grande compassion , ne crains plus rien,

> car voila le bon pasteur du troupeau

V qui vcilleia sur loi ; s'il le j)rend ton » appui , il le rendra plus qu'd ne le prend , » fie-toi à sa bon'e." Ctdui qui donne la » nourrilvire aux petits passeieaux et qui » sait le compte des sables de la mer, » n'oubliera pas Elisabellv. — M )ti père , ô » mou père ! s'écria-t-clle , en serrant la » main qu'il étendait vers elle , je ne puis » me soumettreà vous perdi e... — Mon en-

V faiit , repril-il , Dieu l'ordonne : rési" » gnc-loi , calme la douleur , dans peu

ÉLISAl^ETH. J49

i> cVinsfans je serai là haut, je prierai pour » toi, pour tes parens....» Il ne put achever , ses lèvres remuaient encore , mais on ne distinguait aucun son : il retomba sur sa paille , les yeux élevés veis le ciel; SCS dernières foi ces furent employées à lui recommander l'orpheline gémissante, et il semblait encore prier pour elle quand déjà la mort l'avait frappé : lant érfait grande en son âme l'habilude de la charité; tant, durant le cours ue sa longue vie , il avait négligé ses propres inféi êts pour ne songer qu'a ceux d'autrui; au moment terrible de coraparaîlre devant:

le trône du souverain juge , et de lotiiber pour toujours dans les abîmes de l'éternilé , ce n'élait pas encore a luimême qu'il pensait.

Les cris d'Elisabrlh aftirèicnl plusieurs personnes : on lui demanda ce qu'elle avait; elle montra son pioUct.ur étendu sans vie. Aussitôt , au bruit de ct t événement , la chambre se remplit de monde : les uns venaient voir ce qui se passait avec une curiosité stupide ; ceax-ci je-

i5o KLISABETII.

talent un coup (Vœil de surprise sur celle * jeune fille qui pleurait auprès de ce moine mort; d'autres la regardaient avec pitié : mais les maîtres de l'auberge , occupés seulement de se faire payer les misérables alimens qu'ils avaient fournis , trouvèrent avec joie dans la robe du missionnaire la bourse que dans sa douleur Elisabelb n'avait pas songé à prendre; ifs s'en empâtèrent, et dirent a la jeune fdle qu'ils lui rendraient le reste quand ils se seraient remboursés de leurs frais et de ceux de l'enterrement. Bientôt les Popes (i) arrivèrent avec leurs ILnibeaux. et leur suite : ils jetèrent un grand drap sur le coi ps du mort; la pauvre Elisabeth fit alors un cii douloureux. Obligée de quiltt'i- Ijl main de son guide qu'elle tenait toujours, elle dit uu dernier adieu

(i) Pope est un nom grec qui signifie pcie. Ou le donne à tous le» ministres de l'Eglise grecque. Ils sont habilles à lorienlale , et quoiq'^e gcnéialenicut peu éclaiiés , ils sont exlièmenienl leconimaudablts par leur esprit de tulérauce pour toute aulie profession de lui. • ■

ELISABETH. i5i

à cette figure véne'rable , qui respirait ilejà une sërënitë divine , et se précipita a genoux dans le coia le pluîî obscur de la chambre. La, baignée de larmes, la têie couveiJe d'un monciioir , comme pf)ur se cacher ce monde désert où elle allait marcher seule , elle s'ëcriait d'une voix étoi.irëe : <ç O esprit bienheureux 1 » n'abandonne pas la pauvre délaissée ! » O mon père , ma tendre mère , tjue » failes^vous , maintenant que tout se- V cours vient dèue ùlé à Teufant de » votre amour ? »

Cependant on commença quel(|ue:4 chants funèbres , on mit le corps dans Kl bière ; et quand vint le moment de remporter, Elisubc^lh , quoique faible , Itembiante et désespérée , voulut accompagner jusqu'à son dernir asile celui qui l'avait soutenue, secourue, fortifiée, et qui était mort ej» priant poar elle.

Sur la rive droite de la Kama , au pied d'une éminence où s'élèvent les ruines d'une foilercàse construite pendant les

i52 I^LISABETH.

anciens fio'ubles des Basclikirs (r), est le lieu consacre à la se(iiiliure des liabitnns de Sarapoul. Celle place est en pleine campagne; elle est eniourée d'une haie de mélèzes nains ; au milieu on voit •une pelite maison de bois qui sert d\)ratoire , et tout autour des araoncellemens de terre surmontés d'une croix qui de'signcnt auiani de tombeaux; cà et là quelques sapins epars projettent des ombres lugubies, et de dessous les pierres se'pulcrales sortent des loiiiTes de chardons en forme de bluet , avec de larges

(i) Les Baschkirs , ou Baihkirs , sont une peuplade de la Russie asiaiique. Ils se nommeut proprement Baihkourti , et tireiU leur origine eu partie des ïailare» N>>g«ys , ei en paille des Bulgares. Ils ha- Litcnt prin<,ipaleiiiei)l en Sibérie, sur les boids da Volga et de rOural. Ei 1770, «n en comptait vingi- 9ept mille familles di rniciiioes d;'ns les gouvernemens d'Ufa et de Ptrme. En été , il» dejiieur«'iil sous des tentes piè* de leurs troupeaux , et en hiver dtins de mauvaises huiles. Leur religion est celle de Muholuet \ niais iU sont irès-supei&lilieux , el croient aux ioililé''U3 et aux euchauicuicns-

ELISABETH. i53

feuilles pendantes et découpeVs , et une autre plante dont la lige nue et Jiencbëe se divise en plusieurs rameaux eflile's , et dont les fleurs d'un jaune livide semblent faites pour ne s'épanouir que sur les tombeaux.

Le corie'ge cpii suivait le cercueil du missionnaire était assez nombreux. On y voyait plusieuis sortes de nations, des Persans , des Trukmènes, des Arabes éch;ijy pés à l'esclavage des Kirguis , et reçus dans des collèges fondes par la dernière imj)cratrice. Ils suivaient péle-raêle , un llaraheau de paille à la main , le convoi funèbj e , en mêlant leurs voix à celles des Popes , tandis qu'lilisabeih silencieuse marcbait a pas lont-s, la tèfc eotiveile, et ne sentant de relation , au milieu de cette foide tumultueuse, (p.i'avec celui qui n'etail plus.

Quand le cercueil fut pLicc dans la fosse, le Pope , selon Tusage du lit grec, mit une petite pièce de monnaie dans la main du mort pour payer son passage, elapiè& avoir jeté un peu de lerre par-dessus j il

i54 ELISABETH.

é"'eloigna; et là demeura enseveli dans un éierneF oubli , un mortel charitable qui n'avait pas passé un "seul jour sans faire du bien a quelqu'un : semblable à ces "venis bienfai.^ans qui portent en tons lieux les graines utiles, et qui les font germer dans tous les climats , il avait parcouru plus de la moitié du monde , semant partout la sagesse et la vérité, et il mourait ignoré du monde; tant la renonrmée s'attache peu à la bonté modeste; tant les hommes qui la disti ibuent ne Tac* cordent rju'a ce qui les étonne, à ce qui les détruit , et jamais à ce qui les console. O rayon éclatant , éblouissante lumière , superbe gloiie humaine , ne pense pas que Dieu lYùt permis d'être ainsi le prix de la grandeur , s'il n'avait réservé 2>a propre gioiie pour êîre le prix de la vertu 1

Elisabeth resta dans ce lieu de tristesse jusqu'à la cliute du jour; elle y pria beaucoup, et ses larmes et ses prières la soulagèrent. Dans les grandes infortunes , il est bon , il est utile de pouvoir pas-

tLISABETII. i55

ser quelques heures à méditer entre le ciel et la mort ; du tombeau s'elèveiit des pensées de courage ; du ciel descendent de consolantes espérances : on craint moins le malheur la où on en voit la lin ; et, la où on en pressent la récompense, on commence presque a l'aimer.

Elisabeth pleurait et ne murmurait point; elle remerciait Dieu des bienfaits qu'il avait répandus sur une partie de sa roule, et ne croyait point avoir le droit de se plaindre , parce qu'il les avait retirés à l'autre. Ell^se retiouvait sur les bords du Tobol , sans guide , sans secours , mais armée du même courage , et remplie des mêmes sentirnens : « Mon père ! ma mère, » jj'écriail-elle , ne craignez rien , votre » enfant ne se laissera point abattre. » Ainsi elle cherchait a les ra^su^er , comme s'ils eussent pu deviner l'abandon où elle se trouvait. El quand un secret effroi gagnait son cœur : «. Mon père, ma mère! * vépétait-elle encoie, et ces noms calmaient sa frayeur. «Homme juste et main- » tenant bienheureux, disait-elle eu 3p-

i56 ELISABETH.

» puyanl son front sur la lerre fraîchement

> remuée , faut-il vous avoir perdu avant

> que mon noble père , ma tenJre mère » vous aient remercié de vos soins pour leur » pauvre orph< line !... O bonheur d'être y béni par eux , faut-il que vous en ayez » été privé ! v

Quan<l la nuit commença à s'approcher , et qu'Elisabeth sentit qu'il fallait s'arracher de ce lieu funèbi e , elle voulut y laisser quelques traces de son passage ^ et pienant un caillou tranchant , elle traça ces mots sur la croix qui ^'élevait audessus du cercueil : Le Juste est mort , et il n'y a personne qui y prenne garde (i).

Alors , disant un dernier adieu aux cendres du pauvre rchgieux , elle sortit du cimetière et revint tristement occuper la chambre déserte de Touberge de Sarapoul. Le lendemain , quand elle voulut se remettre en route, Thôte lui donna trois roubles, en l'assurant que c'était tout ce qui restait dans la bourse du mi&^

(i.) Isaïci chap. Sj, y. i.

ELISABETH. i57

sionnaire. Elisabeth les prit avec un sentiment de reconnaissance et ti^atlendiissement , comme si ces richesses, qu'elle devait à son protecteur, lui étaient arrivées de ce ciel où il habitait maintenant. <c Ah! s'éc."ia-t-elle , mon guide, mon ap- » pui , ainsi votre chai itë vous survit ; et V cfuand vous n'êtes plus auprès de moi , » c'est elle qui me soutient encore ! »

Cependant , dans sa route solitaire , elle ne peut cesser de verser des larmes; toot est pour elle un objet de regret; toui lui fait sentir l'importance du bien qu'«'lle a perdu. Si un paysan , un voy.ii^eur curieux la regarde et rinlerroge , elle n'a plus son vénérable protecteur pour com-» mander le resjiect ; si la fatigue l'oblige à s'asseoir, et (pi'un kibick vide vienne à passer, elle n'ose point l'arjêler, dans la crainte d'un refus ou d'une insulte; d'ailleurs , ne possédant (pie trois roubles , elles aime mieux qu'ils lui servent à retarder le moment d'avoir recours aux aumônes , qu'à lui procurer la moindre commodité : aussi se lefuse-l-elle main*

i58 ELISABETH.

tenant les lei^ères douceurs que le bon missionnaire lui procurait souvent. Llie choisit lojjours pour s'abriter les plus pauvres asiles , et se contente du plus mauvais lit et de la nourriture la plus grossière.

Ainsi , cheminant très-lcntemciil , elle ne put arriver à Cusan que d^ns les premiers jojrs d'octobre. Un grand vent du nordouest souflLit depuis plusieurs jours , et avait amassé beaucoup de glaçons sur les rives du Volga , ce qui avait rendu son passage presque impraticable. On ne pouvait le tiaverser que partie en nacelle , et partie à pied , en sautant de glaçon en glaçon. Les bateliers , accoutumes aux dangers de celle navigation , n'osaient aller d'un bord du Ikuve a l'autre que pour Tappàt d'un gain très-considc'rable , et nul passager ne se serait expose' a faire le .trajet avec eux. Eliiabelh , sans examiner le péril , voulut entrer dans un de leurs bateaux ; ils la repoussèrent brusquement , en la traitant d'insensée, et jurant qu'ils ne permettraient pas qu'elle traversât le ileuve avant qu'il fût entièrement gUcë.

ELISABETH. iBg

Elle lenr demanda combien de temps il faudrait probablement attendre. « Au moins deux semaines , rëpondirenl-ils. » Alors elle re'solut de passer sur-le-champ. « Je vous en prie , leur dit-elle d\iue » voix suppliante , au nom de Dieu , » aidez- moi à traverser le fleuve : je » viens de par-deià Tobol^k ; je vais à » Peîersbourg demander à l'empereur la » grâce de mon père exile' en Sibérie ; )> et j'ai si peu d'argent , que si je de- » meurais quinze jours a Casan , il ne me » resterait plus rien pour continuer ma » route. » Ces paroles louchèrent un des bateliers ; il prit Elisabeth par la main : <^ Venez, lui dit-il, je vais essayer de » vous conduire; vous ê es une bonne » fille , craignant Dieu et aimant votre » père; le ciel vous protégera. » Il la fil entrer avec lui dans sa barque , et navigua jusqu'à moitié du fleuve ; alors ne pouvant aller plus loin, il prit la jeune fille sur ses épaules , et marchant sur les glaces en se soutenant sur son aviron , il atteignit sans accident l'autre rive du

i6o ELISABETH

Volga , et V déposa son fardeau. Elisabeib , pleine de reconnaissance, api es l'avoir remercié avec touîe rc-irijsion du cœur le plus touché , voulut lui donner quelque clio-e. Elle lira sa bourse, qui contenait un peu moins de trois roubles :

« Pauvre fiile , lui du le batelier en re- » gardant son trésor, vcila iloric tout ce

> que tu possèdes , tout ce que tu as pour

> te rendre a PéterNbouig, et tu crois j que iS'icolas Ki^ololF t'en ôierait une 9 obole? Non, je veux pluiôt y ajouter:

> cela me portera bonheur ainsi (ju'a mes * six enfans. »

Alors il lui jeta une petite pièce de monnaie , e^, s'éloigna, en lui criant : » Dieu veille sur toi , ma tille 1 »

Elisabeth ramassa sa petite pièce de monnaie ; et, la considérant avec un peu d'émotion , elle dit : « Je te garderai pour

> mon père , afin que tu lui sois une » preuve que ^es vœux ont été entendus , » que son e<>piit ne m'a poif»t (juitiée ,

> et que paiioiU une prolecliou paler- » celle a veillé sur mui. >

ELISABETH. i6i

Le temps e'iait clair et serein ; mais par moment il venait du côté du nord de»

boufTées d'une bise Irès-froide. Apiè-i avoir marché qua're heures sans s'ari èter , Elisabe(h se senlil très-fafiguée. Aucune maison ne s'offrant a ses regards , elle fut chercher un asile au pied d'uiie petite colline , dont les rochers bruns et coupés à pic la garantissaient de fous les vents. Près de là s'éendait une forêt do chênes ; ce n'est que sur celte rive du Volga qiTon commence à voir celte espèce d'arbres. Elisabeth ne les connaissait point, et (}i?oi;ju'ils eussent déjà perdu une partie de leur parure, ils pouvaient être admirés encore ; mais quclqi^ beaux qu'ils fussent, Elisabeth ne .| ou vait aimer ces arbres d'Europe , ils lui faisaient trop sentir la «lisfancc (pji lu séparait de ses parens ; elle leur pi élcrail beaucoup le sapin; le sapin était l'arbre de l'exil, l'ai bre qui avait protégé son enfance, et sous l'ombre duq lel ses parens se reposaient peuiêtraen cet instant. De telles pensées la faisaient fondre en larmes. « Oh ! quand les

i62 ELISABETH.

> reverrai-)e ! s*ecriait-clle , quand én- » tendrai-je leurs voix ! quand relouri> nerai-je de ce côtti jioiir fomber dans V leurs bras !» Et en parlant ainsi , elle tendait les siens vers Gasan , dont elle apercevait encore les (ours dans le lointain, et au-dessus de la ville, l'anliquè forteresse des kans de Tartarie, se prë-^ sentant sur le haut des rochers d'une manière imposante et pittoresque.

Le long de sa roule, Elisabeth rencontrait souvent des objets ({ui portaient dans son cœur une tristesse à peu près semblable à celle qui naissait de ses propres malheurs : tantôt c'élaient des infortunés enchaînas deux à deux , qu'on envoyait , soit dans les raines de Nerlshink , pour y travailler jusqu'à la mort , soit dans les campagnes d'Iikoutz , pour peupler les rives sauvages de l'Angara ; tantôt c'étaient des troupes de colons destii.cs à peiipler la nouvelle ville qu'on bâtissait , par l'ordre de l'empereur, sur les front ères de la Chine. Les uns allaient à pied, et les autres étaient juchés sur des cba-

ELISABETH. i63

riots avec les caisses et les ballots , les chiens et les poules. Cependant tous ces hommes exiles pour des fautes qui ailleurs eussent peut-être éle' punies de raorf, n'excilaient que la commisération d'Elisabeth; mais quand elle rencontrait quelques bannis conduits par un courrier du sénat, et dont la noble figure lui rappelait celle de son père, alors elle eiait émue jusqu'aux larmes ; elle s'approchait avec respect du mallieureux , et lui donnait ce qui de'pendait d'elle : ce n'était point de l'or; elle n'en avait pas ; mais c'était ce qui souvent console davantage , et ce que la plus pauvre des créatures peut donner comme la plus opulente , c'était de la pitié. IJélas I la pitié était la seule lichesse d'Elisabeth; c'était avec la pitié qu'elle soulageait la peine des info|lunés qu'elle rencontrait le long de sa roule, et c'était à l'aide de la pitié qu'elle allait voyager désormais, car en atteignant Volodimir, il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait mis près de trais mois à se ren-, dre de Sarapoul à Volodimir ; et grâce à

i64 ELISABETH.

l'hospifalile des paysans rnsses , qui, pour du lait et du pain, ne demandent jamais de paiemeni , son faible trésor n'élait pas entièrement épuise; mais elle commençait à maDquer de tout : ses chaussures étaient déchirées , ses habils en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui C'ait déjà à plus de trente degrés, et qui augmentait tous les jours. La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'ëpaibseur ; quelquefois en tombant elle se gelait en l'air , et semblait une pluie de glaçons qui ne permeltait de distinguer ni ciel, ni terre; d'autres fois c'étaient des torrens d'eau qui creusaient des précipices dans les chemins, ou des coups de vent si furieux, .; ^Elisabeth , pour éviter leur atteinie, élaieut obligée de creuser un trou dans la neige, et de se couvrir la tête de longs morceaux d'écorce de pin, qu'elle arrachait adroitement, ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer à certains habitans de la Sdiéiie.

Un jour que Ja tempéîe soulevait la neige par bouilécs , et en formait une

ELISABETH. i65

brume ëpnîsse qiii rempli'isait Tair de ténèbres, Elisabeib, chance l.in» a chaque pas , et ne |»oiivunt pliis (hstin£»ijer son chemin, fui forcée (le s'aii èler ; elle se réfugia sous un i^iantl rooluT , contre lequel elle s'atlacl);» en oilcrneni , afin de résister aux touibiilons de veni qui renversaifut lout autoui dVIie. TandiN qu'elle dcmcui ait là , ajq)ijyée , immobile et la tête baissée , elle crut entendie assez près un bruit confus , qni 1 «i donna Pespérance de trouver un rneillenr abri ; elle se traîna avec peuie de ce cô é , et ajierçnt eu elî'et un kibuk renversé et biisé, et un p<'U plus loifi une chaumière. Elle ne hâ'a d'aller frapper a cet le porte hospitalière; une vieille femme vint lui ouvrir : « Pauvre jeune fille! lui dit-elle, émue i> de sa profonde détiesse, d'où vicns- » tu, à ton âge, ainsi seule, transie et ji> couveite de neige?» Eli>abeih répondit comme à son ordinaire : « Je viens de » par-delà Tobolsk , et je vais à Péy ter?boiirg demander la grâce de mon i? père. » A ces mots , un homme qui

iG6 ÉLTSABETII.

avait la fêle penchée dans ses mrïins , la releva Joui a coup, re^^.-irda Elisabeth avec surprise: « Q le clis-lu? s'ecria-t-il ; » tu. viens de la Sibérie duns oef elal , dans » celle misère, an milieu <les lempêles, pour » dem;ir;(ler la giâce de ion j)è»e?... Ah! » ma pauvre fille ferail comme îoi pout- >» être ; mais on m'a a» i ache de ses bras sans * » qu'elle .saclie où Ton m'cinrnène , sans » qu'elle puisse solliciter poin- mui ; je » ne la verrai plus, j'en mourr.u.... Ou » ne peul pas vivre ioin de sor» enf.jut... » » Elisabflh Iressaillit. « Monsieur , re- » pril-elle vivement , j'e^pèie qu'on peut » vivre quelque temps loin de sou enfant.

> — Maintenant que je connais mon soit , » conlinua l'exilé , je pourrais en ins-

> truire ma fille : voici une leitre que je » lui ai écrite ; le c )urrier de ce kibi(k » renversé, qiu rclourne à Riga où est » ma fille , consejihfait à s'en charger

> si j'avais la moindre récompense à lui

> offrir : mais la moindre de toules n'est » pas en mon pouvoir : je r.e posscJ»

y pas un simple kopeck; les cruels m'ont » tout enlevé. »

Elisabeth sortit de «a poche le rouble qui lui restait , en rougissant beaucoup (l'avoir si peu à lui olFiir. « Si cela pou- » vail sulFire , » dit-elle d'un voix tunide en le mettant dans la main de Texile. Celui-ci serra la raain généreuse qui lui donnait toute sa fortune , et coût ui pro* poser Pjrgeiit au courrier : c'était le denier ^^e la veuve; le courrier a'en contenta. Dieu sans floule avait béni l'offiaude, il permit qu'elle parût ce qu'elle était , grande et ni;ii»nin(jue , afin que , sei vanl à rerijL'e une fille à son père , le bonlieui" à une famille , elle portât des fruits dignes du cœur qui l'avait fuite.

Quand l'ouragan fut calmé, Elisabeth voulut se aiettre en route. l'Jle embrassa la vieille fjinine qui l'avait soignée comme sa propre fille , elle dit tout bas, pour que l'exilé ne Tentendît pas : « Je ne » puis vous récompenser, je n'ai plus » rien du totit ; je ne puis vous olilir p que les bénédictions de mes parens ;

» elles sont àpieseni ma seule richesse, —

V Quoi! intei 1 odipi» la vieille fenime tout

> haiif , pauvie fille, vous avez tout » doDnc? » Elisabeth ioij«;iJ et baissa les yeux. LVxiie leva les mains au ciel, et lomba a "cnoux devant elle : « Anse y qui m'as tout ('oniie , \i^i dii-il, ne » puls-je lien pour loi? » Un couteau é?ail sur la table, IClisabeib lepri*, coupa une boucle de ses cbev(n:x , et la donnant à Texilé , elle dit : « Moniieur ,

V puisque vous ùllez en Sibe'iie, vous » venez le gouvt-meui de Tobobk ; don- » ucz-liii ceci , je vous en prie : Elisay bel h l'envoie a ses païens , lui^'Hiez- » vous.... Peil-éie conseii(^a-l-il que

V ce souvenir aille les instruire que leur

V enfant exisfe encoie. — Ah! je jure de

> vous obf il- , lepondit l'exi-e; et, dans

V ces dëseris où l'on m'envoie , si je ne » suis point tout-à-fait esclave , je saurai » trouver la cibane de vos païens , et » leur dire ce que vous avez fait aujourj^ J'bui. »

Avec ie coeur J'Eli&abeth, le don d'un

ELISABETH. i6g

trône l'eût bien moins touche'e que l'espoir des consolations qu'on lui promettait de porter à ses parens. Elle ne possédait plus rien , rien que la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et cependant elle pouvait se croire opulente , car elle venait de goiiler les seuls vrais biens que les richesses puissent procurer : par ses dons elle avait fait la joie d'un père, elle avait console Torpheline en pleurs; et voila pourtant ce qu'un seul rouble peut produire entre les mains de la charité' I

Depuis Volodimir jusqu'à Pokrof , village de la couronne , le pays est dans ua bas-fond ti ès-marècageux , et couvert de forêts dormes , de chênes , de trembles et de pommiers sauvages. Dans Tète', ces différentes espèces d'arbres forment des bosquets qui réjouissent la vue, mais qui sont ordinairement le refuge des voleurs; l'hiver on les redoute moins , parce que les taillis dépouille's de feuilles ne leur permettent pas de se cacher aussi bien. Cependant, le long de sa route , Elisabeth enlendait parler des vols qui s'étaient com-

170 ÉLISABETIi.

mis : si elle avait possédé quelque cliost peut-être ers bruits l'cus.sent-ils effrayée mais ol^ligée de mendier son pain , il lu semblait que sa pauvrelé la mettait î l'abri de lo.ut, et que, sous cette égide, elle pouvait traverser ces forêts sans danger.

Quelques verstes avant Pokrof, la grande roule venait d'être emportée par un ouragan, et les voyageurs étaient obligés, pour se rendre à Moscou , de f.jire un grand défour à travers les marécages que le Volga forme en cet endroit; ils étaient couvrrts d'une glace si épaisse, qu'on y marcbait aussi solidement que sur la terre. Eii-abctb prit celle roule qu'on lui avait indiquée ; elle marcha long-temps à travers ce désert de glace; mais comme aucun chemin n'y était f i acé , elle se perdit, et lombu dans une espèce de marais fangeux doi.t elle tut beaucoup de peine â se lircr. Etifin , après bien des effort.-, elle sacna un lerlre un peu élevé. Cou- Vf rie de boue et épuisée de fatigue , elle s'assit sur une picii c , et détacha sa chaus-

sure pour la faire se'cher au soleil, qui brillait en ce moment d'un éclat assf'z vif. Ce lieu était sauvage; on n'y voyait aucune trace d'habitation, il n'y passait personne, et on n'y entendait môme aucun bruit. Elisabeth vit bien qu'elle s'était beaucoup écartée de la grande route, et mal^é sou courage , elle fut elFi ayée de sa situation. Derrière elle était le marais qu'elle venait de traverser, et au-delà une immense forêt dont ses yeux n'apercevaient pas la fin. Le jour commençait à décliner. Malgré son ejifrêrae lassitude , la jeune fille se leva dans l'espoir de trouver un asile, ou des gens qui l'aideraient îx en trouver un; elle erra çà et là , mais en vain; elle ne voyait rien , elle n'enteuddit rien , et cependant il lui semblait qu'une voix humaine eût rempli son cœur de joie... Tout à coup elle en entend plusieurs , et bientôt elle voit des boraraes qui sortent de la forêt; elle marche vers eux pleine d'espérance ; mais plus ils approchent , plus elle sent l'elFroi succéder à la joie : leur air sauvage , leur j)hysionomie farouche l'é-

172 kllsabi:tii.

pouvantcnt plus que la solitude où elle était ; elle se raj)pelle ce qu'on lui a dit des malfaiteurs qui remplissent cette contrée , et elle craint que Dieu ne la punisse de la témérité qui lui a persuadé qu'elle n^avait rien à craindre; elle tombe à genoux pour s'humilier devant la miséricorde divine. Cependant la troupe s'avance , s'arrête auprès d'Elisabeth , la ic^arde, et lui demande d'où elle vient, et ce qu'elle fait. La jeune fille , les yeux l)ai';sés , et d'une voix tremblante , répond qu'elle vient de par-delà Tobolsk , et qu'elle va demander à l'empereur la grâce de son père ; elle ajoute qu'elle a pensé périr dans le marais , et qu'elle attend qu'elle ait repris un peu de force pour aller chercher un asile. Ces gens s'étonnent , la questionnent encore, et veulent savoir quoi argent elle possède pour faire une si longue roule. Elle tire de son sein la petite pièce de monnaie du batelier du Volga , et la leur montre. <i Voilà v tout i^ s'écrient-ils. —Tout , leur réy pondil-clle. » A ces mots les bandits

se regardent Tun l'autre ; ils ne sont point touche's, ils ne sont point ëmns : l'habitude du crime ne permet pas dtî l'être , mais ils sont surpiis ; ils n'avaient point l'idée de ce qu'ils voient ; c'est pour eux quelque chose de surnaturel , et cette jeune fille leur semble prote'ge'e par un pouvoir inconnu. Saisis.de respect , ils n'osent pas lui faire de mal , ils n'osent pas même lui faire du bien ; ils s'éloignent en se disant enlr'eux : « Lais- » sons-la , laissons-la , car Dieu est assu- V rément auprès d'elle. »

Elisabeth se lève et fuit le plus vile qu'elle peut du côté opposé; elle entre dans la forêt. A peine y a-t«elle fait quelques pas , qu'elle voit quatre grandes routes formant la croix ^ et à un des angles une petite chapelle dédiée à laNierge, surmontée d'un poteau qui indi({ue les villes où conduit chacun dea chemins.

Elisabetli sent qu'elle est sauvée, elle se prosterne avec reconnaissance : les malfaiteurs ne s'étaient pas trompés , Dieu était auprès d'elle.

174 tLISABETH.

La jeune fille ne sent plus sa fatigue, l'espoir lui a rendu des forces ; elle prend léi^èrcment la roule de Pokrof; bienlôl elle retrouve le Volga , qui forme un coude aupiès de ce village, et baigne les murs d'un pauvre couvent de fdles. Elisabeth se liàte d'aller frapper à celte porte hospitalière : elle raconte sa peine , et demande un asile ; on le lui donne aussitôt ; elle est accueillie , reçue comme une soeur, et en se voyant entourée de ces âmes pieuses et pures qui lui prodiguent les plus tendres soins , elle croit un moment avoir retrouvé sa mère.

Le récit simple et modeste qu'Elisabeth fit de ses aventures , fut un sujet d'édification pour toute la communauté. Ces bonnes sœurs ne se lassaient point d'admirer la vertu de celle jeune fille, (jui venait d'endurer tant de fatigues, de soutenir tant d'épreuves , sans avoir murmuré une seule fois. Elles regrettaient beaucoup de n'avoir pas de fjuoi fournir aux frais de son vovage; mais leur couvent était très-pau-

I e , il ne possédait aucun revenu , et ellesnêmes ne vivaient que de charités. Cepen- 'lant elles ne purent se re'soudre à laisser l'orpheline continuer sa route avec une rohe en lambeaux et des souliers decbire's; elles se depouillèi ent pour la couvrir , et chacune donna une partie de ses propres vêleraens. Elisabeth voulait refuser leurs dons , car c'était avec leur ne'cessaire que ces pieuses filles la secouraient ; mais celles-ci, montrant les murs de leur couvent , lui dirent : <ç Nous avons un » abri , et vous n'en avez pas; le peu » que nous possédons vous appartient , » vous êlcs plus pauvre que nous. >

Enfin , voici Elisabeth sur la roufe de Moscou; elle s'étonne du mouveuient extraordiniiite qu'elle y voit, de la quantité de voilures, de traîneaux , d'hommes , de femmes , de gens de toute espèce qui semblent afïïuer vers cette grande capitale; nlus elie avance , et plus la foule augnente. Dans le village où elle s'arrête , lie trouve toutes les maisons pleines de ;ens qui paient à si haut prix une très-

pelife place , que l'inforlunte , qui i>'a

lien à donner, ne peut que bien difiiciler-

nient en obîenir une. Ali ! que de larmes

elle dévoie en recevant d'une compassion

dédaigneuse un grossier aliment et un abri

misérable où sa lêle est 'à peine à couvert

de lu neige et des tempêtes! Cependai»t

t Ile n'est point bumiHice , car elle n'oublie

jrtmais que Dieu est témoin de ses sacri-

IJces, et que le bonheur de ses paieijs en

est le but : mais elle ne s'enorgueillit pas

non plus; Iroj) simple pour croire qu'en

se dévouant à toutes les misères en faveur

de ses parens , elle fasse plus que son

devoir, et trop tendre peut-être pour ne

pas trouver un secret plaisir à soullVir

beaucoup pour eux.

Cependant do tous côiés les' cloches s'e'- Inaulcnt , de tous côiês Eiisabelh entend retentir le nom de l'empereur. Des coups de canon partis de Moscou viennent l'épou- \anter; jamais un tel biuit n'avait frapj)ë tes 01 cilles. D'une voix timide elle en demande la cause a des gens couverts d'une riche liviée, qui se pressaient auloui-

d'une voiture renverse'e. ^ C'est l'ttnpe- » reur qui fait sans doute son entrée à » Moscou , lui dirent-ils. — Comment! re-

V prit-elle avec surprise ; est-ce que l'era-

V pereur n'est pas à Petersbourg ? » Ils haussèrent les épaules d'un air de pitié , en lui répondant : « Eh quoi! pauvre » fille , ne sais-tu pas qu'Alexandre vient » faire la cérémonie de son couronnement » à ÎMoscou ? » Jiilisabeth joignit les mains avec transport : le Ciel venait à son secours; il envoyait au-devant d'elle le monarque qui tenait entre ses mains la destinée de ses parens; ilpcrracitait qu'elle arrivât dans un de ces temps de réjouissances nationales , où le rocnr des rois fait taire la rigueur et irême la justice , po ir n'écouter que la cLiraence. « Ah ! ,v s'écria-t-elle en se tournant du côté » des terres de l'exil , mes parens , fautif il que mes espérances ne soient que » pour moi , et que lorsque votre fille » est heureuse , sa voix, ne puisse aller y jusqu"'à vous ! »

Elle entra , en mars 1801 , dans l'im-

mense cjpi»ale de la Moscovie , se croyant au ferme de ses peines , et n'imaginant pas qu'elle dût avoir de nouveaux mallicurs a craindre. En avançant d;ms la Ville , elle vit des palais superbes , décores avec une map;nificence royale , et près de ces palais des hutles enfumées, ouvertes à tous les vents ; elle vit ensuite des lues si populeuses, qu'elle pouvait à peine marcher au milieu de la foule qui la pressait et la coudoyait de toutes j)arls. A très-peu de distance , elle retrouva des bois, des champs, et se crut en pl( ine campagne ; elle ^e reposa un moment dans la jurande pioraenade ; c'est une allée de bouleaux qui ressemble assez aux allées de tilleuls. Un nombre infini de personnes s'y promenaient , en sVntrelenanl (!<? la cérémonie du couronnement ; des voitures allaient , venaient , se cioi-ijient en tous sens avec un grand fracas ; les énormes cloches de la caihédiale ne cessaient de sonner; de tous les points de la ville d'autres cloches leur répondaient , et le canon qui lirait par in-

tervalle se faisait à peine entendre au milieu du bruit dont retentissait cette vaste cite'. C'était surtout en approchant de la place du Kre'melin, que le tumulte et le mouvement allaitant loujoirs croissant ; de glands feux y étaient allumes j Elisabeili s'en appioclia et s'assit liraidement a côte. Elle ëlait épuisée de froid et de fatigue : elle avait marche' tout le jour , et sa joie du matin commençait à se changer en tris-tesse ; car, en parcourant les innombrables rues de Moscou , elle a\ait bien vu des maisons magnifiques, mais elle n'avait pas trouve un a^'ile; elle avait; bien rencontre une foule nombreuse de gens de toute espèce et de toutes nations , mais elle n'avait pas trouvé un protecteur; elle avait entendu des personnes demander leur chemin , s'inquiéter de l'avoir perdu , et elle avait envié leur sort ; « Heureux , se disait-elle , d'avoir » qnelque chose a chercher 1 il u'y a » que l'infortunée qui n'a point d'asile j » qui ne cherche rien , et qui ne se perd ^ point. »

i8o ELISABETH.

Cependant la nuit apjDiocliait , et le froid devenait très-vif; la pauvre Elisa- Lelli n'avait pas maniée de tout le jour , elle ne savait que devenir ; elle cherchait à lire sur tous les visa^^es si elle n'en trouverait pas un dont elle pût espérer qiieUpie pilie' : mais ce monde , qu'elle regardait avec attention , parce qu'elle avait besoin de lui , ne la regardait seulement pas , parce (ju'il n'avait pas besoin d'elle. Elle se hasarde à aller frapper à la porte des plus pauvres réduits : partout elle fot rrhulée : Tespoir de faire un gain considérable pendant les fêles du couronnement avait fermé le cœur des moindres aubergistes à la chalité : jamais on n'est moins disposé à donner que quand ou se voit au moment de s'enrichir.

La jeune lille revint s'asseoir auprès du grand feu de la place de Kiémeliii; elle pleurait en silence , le tocur opj)ressé , et n'ayant pas même la force de manger un morceau de pain qu'une vieille temme lui avait domic par compassion. Elle so

ELISABETH. i8r

Toyait réduite à cedegte de misère où il fiiilait tendre la main aux passans pour en obtenir une faible aumône , accoidée avec dislrach'on ou refusée avec mépris. Au moment de le faire , un mouvement d'orgueil la retint ; mais le froid était si violent, qu'eu passant la nuit dehors elle risquait sa vie, et sa vie ue lui appartenait pas. Celle pense'e dompta la lierte' de son coeur : une main sur ses yeux , elle avança l'autre vers le premier passant et lui dil : « Au nom du père qui » vous aime, et de la mère de qui vous

V tenez le jour , donnez-moi de quoi » payer un gîte pour celle nuit. » L'homme à qui elle s'adressait la regarda avec curiosité à la lueur du feu. « Jeune fille , ,v lui répondit-il , vous faites-Ià un vilain i> métier; ne pouvcz-vous pas travailler?

V A votre âge 0:1 devrait savoir gagner i> sa vie ; Dieu vous aide , je n'aime point » les mendians. » Et il passa outre.

L'infortunée leva les yeux au ciel comme pour y chercher un ami : fortifiée paria voix consolante quis'éleva alors dans

i82 KLISABETII.

'On cœur, elle o>a ré.terer sa demande à lusieurs personnes. Les unes passèrent «ians ''entendre , d'autres lui donnèrent unesifai- ■!e aumône , qu'elle ne pouvait suffire a >es besoins. EnOn^ comme la nuit s'avançait, ]ue , la foule s écouldit , et que les feux allaient s'éteindre , la garde qui veillait .iix portes du palais , en fuisuit sa ronde ar la pljce, s'approcha d'Elisabeih , et ui demanda pourquoi elle restait la. L'air lur et sauvage de ces soldats la glaçu le terreur; elle foudit eu larmes sans voir le courage de répondre un seul mol. .es sollals , peu émus de ses pleurs , enlourèrenl en répétant leur question vpc une insolente familsanté. La jt-une le lépondit alors d'une voix iremlanle : « Je viens de par-delà ToboUk pour demander a l'empereur la grâce de mon père : j'ai fait la route à pied , et comme je ne possède rien , personne n*a voulu me recevoir. » A ces ijols , les soldais éclatèrent de rire , en taxant son hisloiie d'imposture. L'mnoente Elle vivement alarmée, voulut sVcbap

. ELISABETH. i83

per; ils ne le permirent pas , et la retinrent maigre' elle. « O mon Dieu ! ô mon » père ! s'e'cria-t-elle avec l'accent du » plus profond desespoir , ne viendrez- » vous pas a mon secours? Avez-vous y> abandonne la pauvre Elisabeth ? »

Pendant ce débat , des hommes du peuple attires par le bruit, s'étaient rassemblés en i^ioupes et laissaient éclater un murmure d'improbalion contre la dureté des soldais. Elisabeth élernl les bras, et s'écrie: «Je le jure a la face du ciel, je » n'ai point menti; je viens à pied de par- » delà Tobobk pour demander la grâce » de njon pèie: sauvez-moi, sauvtz-moi, » et que je ne meure du moins qu'après » l'avoir obtenue. » Ces mots remuent tous les cœur>; plusieurs personnes s'avancent pour la secourir. Une d'elles dit aux soldats: «Je tiens l'auberge de Saint- » Basile sur la place, je vais y loger cette » jeune fille ; elle paraît honnête, luissez- » la venir avec moi. » Les soldats , émus enfin d'un peu de pitié, ne la retiennent

i84 ELISABETH.

plus , et se retirent. Elisabelh embrasse les genoux de son piolecleur; il la relève, et la confluil dans son auberge àquel^ qiips pas de la. « Je n'ai pas une seule

V chambre à te donner , dit-il , elles sont

> toutes occupe'es ; mais, pour une nuit, » ma femme te recevra dans la sienne ;

V elle est bor.ne , et se gênera sans peine 9 pour l'obliger. » Elisabeth tremblante le suit sans dire un seul mot; il l'introduit dans une petite salle basse, où une jeune femme, tenant un enfant dans ses bra-^, e'iait assise près d'un poêle: elle se lève en les voyant. Son mari lui raconte à quel danger il vient d'arracher cette infortunée, et Thospitaliiè qu'il lui a promis en son nom. La jeune femme confii me la promesse , et prenant la main d'Elisabeth elle lui dit avec un sourire plein de honte' : % Pauvre petite ,

> comme elle est pâle et agitée ! mais » rassurez-vous , nous aurons soin de

> vous, et une autre fois c'vilez, eroyez- » moi , de rester aussi tard sur la place.

> A votre âge , et dans les grandes villes, » ilue faut jamais cire à celle heure-ci dans

ELISABETH. i85

» les rues. » Elisabeth re'pondit qu'elle n'avait aucun asile, que toutes les portes lui avaient été fermées : elle avoua sa misère sans honte , et raconta son voyage sans orgueil. La jeune femme pleura en l'écoutant ; son mari pleura aussi ; et ni l'un ni l'autre ne s'imaginèrent de soupçonner que ce récit ne fiïl pas sincère , .leurs larmes leur en repondaient. Les gens du peuple ne se trompent guère à cet e'gard j les brillantes fictions ne sont point à leur portée, et la vérité seule a le droit de les toucher.

Quand elle eut fini , Jacques Rossi , l'aubergiste , lui dit : « Je n'iii ^asL grand » crédit dans la ville; mais tout ce que i> je ferais pour moi-même , comptez que » je le ferai |jour vous. » La jeune femme serra la main de son mari en signe d'approbation , et demanda à Elisabeth si elle ne connaissait personne qui pût l'inlroduire auprès de l'empereur.

« Personne, » d t-elle ; car elle ne voulait pas nommer le jeiii.e Smo.Ioil, de peur de le compromettre; d'ailleurs, quel secours pouvait-elle en attendre , puisqu'il

i86 ..LISABETII.

était en Livonie ? « IS'imporle , reprit la » jeune femme; auprès de noire magna- » nime empereur , la piele' et le malheur » sont les plus puissanies recommanda* y lions, et celles-là ne vous manqueront

y pas — Oui, oui, interrompit Jac-

> ques Rossi ; l'empereur Alexandre doit » être couronne' demain dans l'e'glise de

V TAssomplion , il Ciut que vous vous Irou- » viez sur son paj^sage ; vous vous jct- » lerez à ses pieds , vous lui demanderez » la glace de votre père; je vous ac- » compagnerai, je vous soutiendrai.... — » Ah ! mes généreux hôîes , j>'ecria Elisa- » belU qn saisissant leurs mains avec la » plus vive reconnaissance , Dieu vous

V entend , et mes parens vous béniront; » vous m'accompagnerez , vous me sou- » tiendiez , vous me conduirez aux pieds » de l'empereur — Peut-êtie seiez-vous » témoin de mon bonheur, du plus grand » bonheur qu'une créature humaine » puisse goûter... Si j'obtiens la grâce y de mon père, si je puis la lui appor- » 1er , voir sa joie et celle de ma

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