‹ Claire d'AlbeChapitre 52 sur 56 · SI · texte numérisé non relu

SI

» mère,...» Elle ne put achever; l'image d'une pareille felicile' lui ôfa presque l'espcrance de rob(enir; il lui semblait qu'elle n'avait pas mërife' d'être si heureuse. Ses hôtes ranimèrent son espoir par les éloges qu'ils donnèrent à la clémence d'Alexandre , par le récit qu'ils lui firent de toutes les gtâces qu'il avait accordées et du

plaisir qu'il paraissait prendre à faire le bien. Elisabeth les écoutait avidement ;

elle aurait passé la nuit à les entendre: mais il était foi t tard , ses hôtes voulurent qu'elle piît un peu de repos pour se j)réparer à la fatigue du lendemain. Jacques Rossi se retira dans une petite chambre au plus haut de la maison , et sa bonne femme reçut Elisabeth dans son propre lit.

Pendant long-temps elle ne put dormir, son cœur ét.iit liop agité, trop plein; elle remerciait Dieu di' tout, même de ses peines , dont l'excès lui avait valu la généreuse hospitalité qu'elle recevait. « Si » j'avais été moins malheureuse , se dit- » elle , Jacques Rossi n'aurait pas eu pitié

i88 ELISABETH.

i> de moi. » Quand le sommeil vint la surprendre , il ne lui ôta point son bonheur; de doux songes le lui olFiirent sous toutes les formes ; lanlôt elle cioyait voir son père, tantôt la louchante figure de sa mère lui apparaissait brillante de joie; quelquefois il lui sembLit entendre la voix de Temperenr lui-même; et quelquefois aussi un objet se montrait à travers une vapeur qui cachait ses traits, et ne lui permettait pas de les distinguer plus que les sentimens qu'il avait fait naître dans son cœur.

Le lendemain , de nombreuses salves d'artillerie, le roulement des tambours et les cris de joie de tout le peuple ayant annonce la fêle du jour , Elisabeth , vêtue d'un habit que lui avait piêle sa bonne liôtesse , et appuyé sur le brus de Jacques Rossi , se mêla parmi la foule qui suivait le cortège, et se rendit à la grande e'glise de l'Assomption , où fempereur Alexandre devait être couronne'.

Le temple saint était éclaire de plus mille flambeaux , et dc'coïc avec une pompe

éblouissante. Sur un trône éclatant , surmonte d'un riche dais, on voyait l'empereur et sa jeune épouse , vêtus d'habits magnifiques , et brillans d'une si extraordinaire beaulë, qu'ils paraissaient à tous les regards comme des êtres célestes. Prosternée devant son auguste époux , la princesse recevait de ses mains la couronne impériale , et ceignait son front modeste de ce superbe gage de leur éternelle union. Vis-à-vis d'eux , le vénérable Platon , partriarclie de Moscou, du haut de la chaire de vérité , rappelait à Alexandre, dans un discours éloquent et p:illiétique , tous les devoirs des rois , et Tt fïVayante responsabilité que Dieu fait peser sur leurs têtes pour compenser la splendeur et la puissance dont il les environne. Parmi celle foule immense qui remplissait l'église , il lui montrait des Kamchadales (i) apportant des tributs de

(i) Kairehadales , ou plutôt Kamtschadajei, est le nom que Ton doDue aux Iiabitans du Ramlschalka. La chasse et la pêche sont leur occupation principale: le thieu est leur animal domestique favori. Ils voya-

peaux (le loutre arracheVs aux îles Alen tiennes (i) , qui louchent au conlinenl d« rAmeri(|ue ; des négocians d'Archangel charges des richesses que leurs vaisseau' vont cluMcher dans les mers d"l'.iirope ; il II montrait des Samoïèdes (2) venus de Vembouchure de rEuissci (0), ou lègue un

gent dans de peliles chaneltes traînées par des chiens, et sont en général extrêdiement su[»eijtitieux.

(1) Les îles Aleulieiines on àleul^ky. C'est ainsi <jii Von DdUiuie celte chaîne d'îles qui s'étend depuis h Raiîitschiika au nord, jusqu'au continent de rA.aiériqiie , et qui n'est en efTet qu'une branche des mou lagnes du Kanil'chaïka. Elle^ fuient découvertes pe^ de tenq)S aprè» l'île de Beihiing: AUak , Sheniya e Seniitshi furent les premières auxquelles les llu»sesdou nèrent le nom i\^A/>u^koin ostroi/a. Le nom Aient si guifîe UL« roc chauve ou nu. Celles des îles qui sont lei ])lus voisine» de l'Américpie soiil connues sous le ncm d'Andi trinul koi cl d*îlc> aux Renards ( Fcj.r /.^/« .r/).

(2) Les Samoïciles sont des peuples lartares qui occupent le !,ord de la Russie entre la Tarlarie asiatique et le gouveriiement d'Archangcl , le long de la uicr jusqu'en Siléiie: ils vivent de la chasse et de U pêche comme l*'s Ramlschr^'^ales.

(3) LEnissci , ou Yénitséy , appelé jKfm par le, Tariules clMongoîes, et Gubow Khases ^(\\x\ i\gn\i\

éternel hiver, où les moissons sont inconnues , ou jamais un grain n'a germe' , et des naturels d'Astracan , qui voient miu ii dans leurs champs le melon , la figue , et le doux fruit de la vigne qui y donne un vin exquis; il lui montrait enfin des ha* bitans de la mer Noire , de la mer Caspienne et de celle grande Tartarie, qui, bornée par la Perse, la Chine et l'empire du Mogol , s'étend du couchant à l'aurore, embrasse une moitié dû monde , et atteint presqu'au pôle. « Maître du plus vaste em- » pire de l'univers , lui disiiit-il, vous qui » allez jurer de piésider aux destinées » d'un état qui contient la cinquième par- » tie du globe, n'oubliez jamais que vous » allez répondre devant Dieu du sort de » tant de milliers d'hommes , et qu'une » injustice faite au moindie d'entre eux , y et que vous auriez pu prévenir, vous i> sera comptée au dernier jour. » A ces

la grande rivière , par les Ostiaques, Cït formé de deux rivières , le Kamsara ei le Veikcm , qui ont leur source dans la Soongotie chinoise. Aptes un long cours vers le notd , il se jette daus la mer Glaciale.

paroles le cœur du jeune empereur parut vivement emu : mais il y avait dans l'église un cœur non moins e'mii peut-être, c'était celui qui allait demander la grâce d'un père.

Au moment où Alexandre prononça le serment solennel par lequel il sVngai:;eait à dévouer son lemps et sa vie au bonheur de ses peuples , Elisabeth crut entendre la voix de la clémence qui ordonnait de briser les chaînes de tous les malheureux; elle ne put se contenir plus long-temps. Avec une force snrnainrelle , elle écarte la foule , se fait jour à travers les haies de soldats , ^'élance vers le trône , en s*écriant ; Grâce! grâce! Celte voix, qui interrompait la cérémonie , causa beaucoup de rumeur. Des gardes s'avancèrent et entrauièienl Elisabeth hors de l'église en dépit de ses prières et des efforts du bon Jacques Rossi. Cependant Tempcreur dans un si beau jour ne veut pas avoir été imploré en vain ; il ordonne à un de ses oOiciers d'aller savoir ce que celte femme demande. L'oilicicr obéit : il sort

de l'ëglise , il entend les accens supplians de Tinfortune'e qui se débat au milieu des gardes; il tressaille, pre'cipite ses pas, la Toit , la reconnaît , et s'e'crie : « C'est elle, <<r c'est Elisabeth ! » La jeune fille ne peut croire à tant de bonheur , elle ne peut croire que SmoloiF soit la pour sauver son père; cependant , c'est sa voix , ses traits , elle ne pout s'y méprendre; elle le regarde en silence , et étend ses bi us vers lui cofume s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court à elle, hors de lui-même; il lui prend la main , il doute presque de ce qu'il voit: « Elisabeth, lui dit-il, est- » ce bien toi ? D^où viens-tu , an^e du V ciel ? — Je viens de ToboKk. — D*^ To- » bolsk , seule, a pied? » Il tremblait d'agi'aiicn en parlant ainsi. « Oui , ré- » ponJit-elle, je suis venue seule, â pied, » pour demander la grâce de mon père, » et on m'éloigne du trône , on m'arrache » de devant l'empereur. — Viens , viens, » Elisabeth, inte- ompit le jeune homme » avec enlhousiasfne , c'est moi qui te pré» » senterai à Tempercur; viens lui faire

» enlenJre la voix, viens lui adresser ta » prière, il n'y résistera pas. » II écarte les soldats, ramène Elisabeth vers l'église. En ce moment , le coi lége impérial défilait pir la grande porte ; aussitôt que le monarcjae parut, SmolotF se fit jour jusqu'à lui , en tenant Elisabeth par la main. Il se jette à genoux avec elle, il s'écrie: « S.ie , écoutez-moi, écoulez la >» voix du malheur, de la vertu; vous » voyez dv'^vant vous la fille de l'inforluné » Sfaniilas PotoAVbky {i). Elle arrive des

(i) Il V a quelqu'inconvotiieiil , dans les romans qui se lieul à riiisloire, d'employer des noms connus et (les époques remarquables. Lj famille PoIom ka, ou , eclon la véritable ortograplic , Polocka , est bieu une des jilus illuslres de la Pologne, et un membre de cette famille a ciTcclivemcul éléviclimeen Ilussic de son coulage patriotique; mais c'était le comte Ignace Potocky tl non pas StHnisIas. Il ne fut poiol envoyé en Sibérie, ïiiais dans les cachots d'une tics-duie priion d'étal , avec Kosciusko , et ce fut Timpératrice Catberine II qui J'y plongea: il en fui délivié, ainsi que son compagnon d'infortune, par le lUs de cette souveraine , l'empereur Paul.

I^a jeune fille , qui fit en ciTel deux mille quatre cent» piillcb d'Apg'c'lenc, seule, ;i jned , pour demander U

» desertç (rischim , où depuis douze ans » ses parens languissent dans l'exil ; elle

V est partie seule , sans secours ; elle a » fait la route à pied , doinandanl Tau- » naône , et bravant les rebuts , la rai- » sère, les tempêtes, tous les dangers, » toutes les fatigues , pour venir iraplo- » rer à vos pieds la gi âce de son père. » Elisabeth éleva ses moins vers le ciel , en re'pe'tant : <r La grâce de mon père 1 v II

Y eut parmi la foule un cri d'admiration, l'empereur lui-même fut frappe : il avait de fortes préventions confre Stanislas Potowsky ; mais en ce moment elles s'effacèrent : il crut que le père d'une fille si vertueuse ne pouvait être coupable ; mais l'eîil-il été , Alexandre aurait pardonné encore. « Voire père est libre , V lui dit-il, je vous accorde sa giâce. » Elisabeth n'en entendit pas davantage : à

grâce de son père à Pélersbourg , ne tenait ù aucune famille (listir)guée. Son nom élaii Praskowja Lupolowa. Elle rnouiul à Novogorod en 1810 , six ans après

son généreux dévouemeDl. Son pèie avait^ éié exilé «a

Sibérie ea 1798.

iqG ELISABETH,

ce mot de g? ace , une trop vive joie la saisit f et elle tomba sans connaissance entre les bras de SraolofF. On l'emporta à travers une foule immense qui s'ouvrit devant elle , en jetant des ci is et en applaudissant à la vertu de l'héroïne et à la cléinence du monartjue. On la transporta dans la deuîMure du bon Jacques Rossi ; c'est là qu'elle repiiJ l'usage de ses sens. Le piemier objet qu'elle vit fut SmolofT à genoux, auprès d'elle ; les premiers mots qu'il lui dit furent les paroles qu'elle venait d'cntendie de la bouche du monaïque: « EUsabelh , votre pète est y libre; sa 2;iâce vou^ est accordée. » Elle ne pouvait parler encore , ses regards seuls disa ! nt sa joie et sa reconnaissance, ih cillaient beaucoup. Enfin, elle se pe.-. -la vers Smololf; d'une voix émue, lreui!)Ianle , elle prononça lo nom de son père, celui de s; mère: « Nous

> les reverrons donc , ajonta-t-i lie, nous

> jouirons de leur bonheur ! y Ces mots penéfièrent jusqu'au fond de \\,me du jeune homme. Eli-abeth ne lui avait point dit qu'elle l'aimait, mais elle venait de

l'associer au premier sentiment de son cœur, au premier besoin de sa vie; elle Tenait de le mettre de moitié' dans la plus douce félicité qu'elle attendait de l'avenir. Dès ce moment il osa concevoir l'espérance qu'elle pourrait peut-être consentir un jour à ne plus séparer ce qu'elle venait d'unir.

Plusieurs jours se passèrent avant que la gi ace pût être expédiée ; il fallait revoir l'atfaire de Stanislas Potowsky : en l'examinant , Alexandre fut convaincu que la seule équité lui eût ordonné de briser les fers du noble palatin; mais il avait fait grâce avant de savoir qu'il devait faire justice, et les exilés ne l'oublièrent jamais.

Un matin , SmolofT entra chez Elisabeth plus tôt qu'il ne Pavait osé faire jusqu'alors ; il lui présenta un parchemin scellé du sceau impérial: «Voici, lui dili> il , l'ordre que l'empereur envoie à mon » père de mettre le vôtre en liberté. » La jeune fille saisit le parchemin, le pressa contre son visage et le couvrit de larmes. « Ce n'est pas tout, ajouta Smoloff avec » émotion , notre magnanime empereur né

> se contente pas de rendre la liberlé À * vofre père, il lui rend ses dignite's ,

> son rang , ses richesses , toules ces

> grandeurs humaines qui élèvent les » autres hommes , mais qui ne pourront » élever Elisabeih. Le courrier porteur

> de cet ordre , doit partir demain matin ; » j'ai obtenu de Terapereur la permission

> de l'accompagner. — Et moi, interrom- » pit vivement Elisabeth , ne i'uccom-

> pagnerai-je pas ? — Ah 1 vous l'accom- » pagnerez sans doute, reprit Smoloil".

» Quelle autre bouche que la vôtre

> aurait le droit d'apprendre ' à votre » père qu'il est libre ? J'étais sûr de » votre intention, j^en ai informe' l'erape- » reur; il a été touché, il vous approuve, y et il me charge de vous annoncer que » demain vous pourrez partir ; qu'il vous

> donne une de ses voitures , deux femmes » pour vous servir , et une bourse de » deux mille roubles que voici pour vos ^ frais de route. » Elisabeth regarda SmolofF; elle lui dit : « Depuis le premier » jour où je vous ai vu, je ne me souvien*

ELISABETH. 19g

V pas d'avoir obtenu un seul bien dont i> vous n'ayez e'ié l'auteur : sans vous , * je ne tiendrais point cette grâce de » mon père ; sans vous , il n'aurait ja- » mais revu sa patrie. Ahî c'est à vouî » à lui apprendre qu'il est libre, ce bon- » heur sera le seul digne de vos bien- » faits. — Non, Elisabetb, repartit le

> jeune homme ; ce bonheur sera votre

> partage, moi j'as|)iie à un plus haut prix. » — Un plus haut ptïx ! b'e'cria-t-elle , ô

> mon Dieu ! quel peut-il être ? » Smoloff fit un mouvement pour parler ; il se retint, il baissa les yeux; et, après un assez loDg silence, il répondit d'une voix e'mue :

« Je vous le dirai aux genoux de votre » père. »

Depuis que SmolofFavait retrouvé Eh'sabelh , il ne s'élait point passé un seul jour sans qu'il la vît , sans qu'il demeui àt plusieurs heures de suite avec elle , sans qu'il n'eût une nouvelle raison de l'aimer davantage, et sans qu'il s'écarlât un moment du respect qu'il lui devait. Elle filait loin de ses parens , elle n'avait d'au-

âoo ELISABETH.

tre profecleur que lui, et celte jeune fille sans défense était à ses yeux an objet trop sacré, trop saint, pour qu'il n'eût pas rougi de lui exprimer un senliment qu'elle-même aurait rougi d'enfendre.

Avant de quitter Moscou, Elisabeth avait libéralement récompensé ses bons botes; de même, en passant le Volga devant Casan , elle se ressouvint du batelier Nicolas Kisolofi; elle demanda ce qu'il était devenu : on lui apprit que par la suite d'une cbute, il ciait tombé dans la plus profonde misère , gisant sur un grabat au milieu de six enfans qui manquaient de pain. Elisabeth se fit conduire chez lui : il l'avait vue pauvre et en lambeaux; elle revenait riche et brillante , il ne la reconnut pas. Elle tira de sa bourse la petite pièce qu'il lui avait donnée, elle la lui montra , lui rappela ce qu'il avait fait pour elle , et posant sur son lit une centaine de roubles : « Tenez , lui dit-elle , » la charité ne sème point en vain ; voici » ce que vous avez donné au nom de ^ Dieu , voilà ce que Dieu tous envoie. »

Elisabeth était si pressée d'arriver auprès de ses parens , qu'elle voyageait la nuit et le jour; mais à Sarapoul elle voulut s'arrêter , elle voulut aller visiter la tombe du pauvre missionnaire ; c'était presque un devoir filial, et Elisabeth ne pouvait pas y manquer. Elle revit cette croix qu'on avait placée au-dessus du cercueil, ce lieu où elle avait versé tant de larmes ; elle en versa encore , mais elles étaient douces; il lui semblait que du baut du ciel le pauvre religieux se réjouissait de la voir heureuse , et que , dans ce coeur plein de charité, la vue du bonheur d'aulrui pouvait même ajouter au parfait bonheur qu'il goîitail dans le sein de Dieu.

Je me hàle , il en est temps ; je ne m'arrêterai point à Tobolsk ; je ne peindi ai point la joie de SmoloiTen présentant Elisalielh a son père, ni la reconnaiss;ince de celleci envers ce bon gouverneur; comme elle, je ne serai satisfaite qu'en arrivant dans cette cabane , ou on compte avec tar^t do douleur les jours de son absence. Elle* n'a point voulu qu'on prévînt ses parens

de son retour ; elle sait qu'ils se portent bien , on le lui a dit à rol)ol>k, on le lui conHinie à Saimka , elle veut les surprendie, elle ne permet qu'a Smoloirde la suivre, 01) ! comme son cœur palpite en traversant la forêt , en approchant des rives du lac, en reconnaissant chaque arbre , chaque rocher ! elle aperçoit la cabane paternelle, elle i'tla ice... Elle s'arrête , la violence de ses émotions l'épou- Tanle, elle recule devant trop de joie. Ab l misère de l'homme , le voilà bien tout entière 1 Nous voulons du bonheur, nous en voulons avec excès , et l'excès du bonheur nous tue ; nous ne pouvons le supporter. Elisabelh , s'appuyant sur le bra^. de Smolcft, lui dit : « Si j'allais trouver ma mère malade! » Cette crainte qui venait se placer entre elle et ses parens , tempéra la félicité qui l'accablait , et lui rendit toutes ses forces. Elle court, elle louche au seuil, elle enlenddcs voix , elle les reconnaît, son cœur se serre , sa tète se perd ; elle appelle ses paieos : la poilc s'ouvre, elle voit son

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père : il jette un cri : la mère accourt , Elisabeth tombe dans leurs bras. « La V voila, s'écrie SmolofF, la voilà qui » vous a{iporie voire gi âce , elle a triom- » phe' de tout, elle a tout obtenu.»

Ces mots n'ajoulèreut rien au bonheur des exiles , peut-être ne les ont-ils pas entendus; absoibes dans la vue de leui' iiile , ils savent seulement qu'elle est revenue , qu'elle e>t devant leurs yeux v qu'ils l'ont retrouvée, qu'ils la tiennent, qu'ils ne la quilferofjt plus ; ils ont oublié qu'il existe d'autres biens dans le inonde.

Long- temps, ils demeurent plonges dans cette extase , ils sont comme éperdus , on les croirait en délire ; ii-i laissent échapper des mots sans suite, ils ne savent ce qu'ds disent ; ils cherchent eiî vain des expressions pour ce qu'ds éprouvent, ils n'en trouvent point ; ils pleurent; ils ge'missent , et leurs forces , comme leur raison , se perdent dans l'excès de leuir joie.

Sraolofif tombe aussi aux pieds des exilés, a Ah! leur dit-il, vous avez plus d'uo

^o4 ELISABETH,

» enfanf. Jusqu'à ce moment Elisabeih » m'a nommé son frère , mais à vos genoux » peut être me permeftra-t-elle d'aspi- » rer à un autre nom. » La jeune fille prend la main de ses païens , les regarde , et leur dit : <ç Sans lui , je ne serais point

> ici peut-être; c'est lui qui m'a conduite

V aux genoux de l'empereur, qui a parlé » pour moi, qui a sollicité votre grâce, » qui l'a obtenue; c'est lui qui vous rend

V votre patrie, qui vous rend votre en-

V fanl , qui me ramène dans vos bras. O » ma mère, dis-moi comment doit se ncm- » mer ma reconnaissance ? ô mon père ! » apprends-moi comment je pourrai m'ac- » quiller ? » Pbédora, en pressant sa fiile contre son sein, lui répondit : « Ta i e-

> connaissance doit être l'amour que j'ai

V pour Ion père. » Spi inger s'écria avec enibousiasme : « Le don d'un coeur comme

> le lien est au-dessus de tous les bien-

> faits ; mais Elisabelb ne saurait être trop y généreuse, v La jeune fille alors , unisi>ant la main du jeune borarae à celles de &cs parens, lui dit avec une modeste lou-

ELISABETH, io5

geur : « Vous promettez de ne les quiller » jamais ?— Mon Dieu ! ai-je bien entendu ? » s'e'cria-t-il ; ses parens me la donnent, » et elle consent à être à moi ! » Il n'acheva point, il pencha son visage baigné de larmes sur les genoux d'Elisabeth ; il ne croyait pas que dans le ciel même on pût être plus heureux que lui; et l'ivresse de celle mère qui revoyait son enfant , le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au courage de sa fille , l'inconcevable satisfaction de celle pieuse he'roïne qui , à l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des devoirs, et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne, tous ces biens réunis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.

Maintenant , si je parlais des jours qui suivirent celui-là , je njontrerais les parens s'entrelenant avec leur fille des cruelles angoisses qu'ils ont endurées pendant son absence ; je les montrerais écoulant avec toutes les émolions de l'esnérance et de

to6 * ËLISABETÎI.

la crainte , le récit qu'elle leur fait de son long voyage] je ferais entendre les bënudiclions du père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant; je ferais voir la tendre mère montrant , attachée sur son coeur , comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant , la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth; je dirais ce que les narens éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait ; je dirais les larme* qu'ds versèrent au récit de sa détresse , les larmes qu'ils versèienl au récit de sa vertu : erfin , je raconterais leurs adieux a cette cabane sauvage , à celle terre d'exil , cù ils ont souflert tant de maux , mais où ils viennent de goûter une de ces joies d'autant plus vives et plus pures , qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein des larmes y semblables aux rayons du soleil , qui ne sont jamais plus éclatans que quand ils sortent (le la nue pour se réiléchir sur des champs trempés de rosée»

ÉLISABETFL 207

Pure et sans tache comme les anges ' Eiisabelli va parliciper à leur bonheur ; elle va vivre , comaie eux , d'innocence et d'amour. O amour 1 iruiocence ! c'est assurément de votre elernelle union que se compose rëlernelle féliciîe' !

Je n'irai pas phis loin. Quand les images riantes , les scènes heureuses se prolongent trop, elles fatiguent, parce qu'elles sont sans vraisemblance ; on n'y croit point, ori sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la leric. Lu langue, si variée, 51 abondante pour les expressions de la douleur , est pauvre et stérile pour celles de la joie ; un seul jour de félicité L's épuise. Eiisabetii est <lans les bras de ses parens , ils vont la la ramener dans leur pafrie , la replacer au rang de ses aiicètretî, s'enorgueillir de ses vertus , et i'unir à l'homme qu'elle préfère , à rhomme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle. C*en est assez , arrêtons-nous ici , reposons-nous sur ces donces pensées. Ce que j'ai connu de la vie, d«

i2c8 ELISABETH.

ses inconstances , de ses espe'rances trompées , de ses fugitives et chinaëriques félicites , me ferait craindre , si j'tjjoulais une seule page à celte histoire , d'être obligée d'y placer un malheur.

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