LETTRE
CLAIRE A ÉLISE
Je suis seule, il est vrai, mon Élise y mais non pas ennuyée; je trouve assez d'occupation auprès de mes enfans, et de plaisir dans mes promenades, pour remplir loul mon temps : d'ailleurs M. d'Albe devant trouver son couâin a L} on, sera de retour ici
avant tlix jouis ; et puis comment me croire seule , quand je vois la terre s'erabel'ir chaque jour d'un nouveau cliarme? Déjà le premier né de la nature s'avance ; déjà j'éprouve ses douces influences , tout moQ sar.g se poi te vers mon cœur qui bat violemment à l'approche du printemps ; à celle sorte de ciéaiion nouvelle , tout s'éveille et s'anime ; le désir naît , parcourt Tunivers , et elïleure tous les êtres de son ailelégèie, tous sont atteints et le suivent; il leur Qu'are la route du plaisir, tous en» chantés s'y précipitent ; l'homme seul attend encore , et diffère sur ce point des êtres vivans, il ne sait marcher dans celle roule que i>uidé par l'amour.
Dans ce temple de l'union des êtres , où les nombreux enfans de la nature se réunissent , désirer et jouir étant tout ce qu'ils veulent , ils s'arrêtent et sacrifient sans choix sur l'aulel du plrnsir ; mais Thomme dédaigne ces biens faciles enUe le désir qui i'.jppelle , et la jnjissance (jui l'excite; il languit fièrement b'il ne pénètre aux sanctuaire ; c'csl là seu-
zG CLAIRE DWLBE.
Icrncnt qu'est le bonheur , el l'amour seul
peut y conduire O mon Elise! je ne
le tromperai pas , et tu m'as devine'e ; oui , il est des moraens où ces images me font faire des retours sur moi-même , et où je soupçonne que mon sort n'est pas rempli comme il aurait pu Tèlre : ce sentiment , qu'on dit être le plus de'Iicieux de tous, el dont le germe e'tait peut-être dans mou cœur , ne s'y deVcIoppera jamais , et y mourra vierge. Sans doute , dans ma position , m'y livrer serait un ciimc, y penser est même un tort; mais crois-moi , Elise , il est très-rare que je m'appuie d'une manière déterminée sur ce suji-.t ; la plupart du temps je n'ai , à cet égard , que des idées vagues et ge'néraîes, et auxquelles je ne m'abandonne jamais. Tu avnais tort de croire qu'elles reviennent plus ficquemmcnt à la campagne ; au contraire , c'est là que les occupations aimables et les soins utiles donnent plus de moyens d'e'chapper à soimême. Elise , le monde m'ennuie, je n'y trouve rien qui me plaise ; mes yeux sont
fatigues de ces êtres nuls qui s'entrechoquent dans leur petite sphère pour se dépasser d'une ligne ; qui a vu un homme n'a plus rien de nouveau à voir , c'est toujours îe même cercle d'ide'es, de sensations et de phrases ; et le plus aimable de tous ne sera jamais qu'un homme aimable. Ah ! laisse-moi sous mes ombrages ; c'est là qu'en rêvant au mieux idéal , je trouve Je bonheur que le ciel m'a refuse. Ne pense pas pourtant que je me plaigne de mon sort, Elise , je serais bien coupable : mon mari n'est- il pas le meilleur des hommes? il me chérit, je le révère , je donnerais mes jours pour lui j d'ailleurs n'est-il pas le père d'Adolphe , de Laure? Que de droits à ma. tendresse ! Si tu savais comme il se plaît ici , lu conviendrais que ce seul motif devrait m'y retenir; chaque jour il se félicite d'y être, et me remercie de m'y trouver bien. Dans tous les lieux , dit-il , il sei ait heureux par sa Glaire; mais ici il l'est par tout ce qui l'entoure; le soin de sa manufacture, la conduite de ses ouvriers, sont des oc-
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cupalionî selon ses goûls; c'est un moyen d'ailleurs de ùiie prospérer son village; par-là il excite les paresseux el fait vivre les pauvres ; les femmes, les enfans , tout travaille : les mallieiueiix se ratlaclient à lui; il est couiiiie le centre el la cause de tout le bien qui se fait à dix lieues à la ronJe , et cetie vue le r.'ijeunil. Alil mon amie , eusse'- je autant d'allrait pour le monde quil m'inspire d'aversion, je restera ^ encore ici; car une femme qui aime sou 11. jri , compte les jours où elle a du plaisi; . comme des jours ordinaires , et ceux ou elle lui eu fait, comme des jours de fèie.