ACTE 1, SCENE XIII
SAINT-CHARLES. Oh! monsieur! je serais le plus heureux des hommes si elle était ^na femme.
d'ormenil. Ah ! mon Dieu!... Mais, malheureux jeune homme, vous avez persuadé à Mme d'Ormenil que vous aimiez Euphrosine.
saint-charles. Ce n'est pas ma faute, monsieur.
d'ormenil. Comment! ce n'est pas votre faute !
Saint-Charles. Non, monsieur : veuillez m'écouter. Lorsque pour la première fois je me présentai dans la maison de Mme d'Ormenil , votre nièce , Claire était absente. On l'avait envoyée dans le midi de la France , chez une tante , pour y rétablir sa santé.
d'ormenil. Eh bien, je ne vois pas...
saint-charles. Je ne trouvai près de sa mère que sa sœur Euphrosine. Son caractère franc et ouvert, ses qualités aimables, la considération de sa famille (d'Ormenil s'incline), tout cela me fit songer au mariage , à un mariage de convenance, mais où l'amour n'aurait aucune part.
d'ormenil. Oui, comme il s'en fait tant.
SAINT-CHARLES. Une fois ce projet formé,, tout naturellement, monsieur , je fus assidu , empressé ; mes intentions se révélèrent dans toute ma conduite... Lorsque,
que ah!
trois mois après , votre nièce Claire revint à Paris.
je n avais jamais vue, monsieur, je ne puis vous dire ce que j'éprouvai en la voyant... Sa pâleur, sa démarche, sa physionomie touchante... les considérations de fortune et de famille disparurent... Celle-là, je sentis que je l'aimerais peur elle, rien que pour elle.
d'ormenil , s'oubliant. N'est-ce pas qu'elle est bien?
SAiNT-cnARLES, enthousiaste. Ah ! monsieur !
d'ormenil, à part. Qu'est-ce que je dis donc? (Haut, d'un ton grave.) Après, après* monsieur ?
saint-charles. Eh bien , monsieur , vous devinez le reste : sa tristesse , sa beauté, la délicatesse de son esprit et de son cœur , et puis un motif que je n'ose vous dire... au bout de quelques jours, je l'aimais comme un insensé ; mais cet amour, j'eus soin de le cacher à tous les yeux... vous concevez mon embarras...
l'honneur me faisait un devoir de ne pas changer brusquement l'objet de mes soins, de mes assiduités, et pendant un an, monsieur, si je restai près d'Euphrosine , mon cœur fut tout entier à Claire,
CLAIRE
d'ormenil, s' oubliant. Brave jeune... (se ravisant ) fou que vous êtes î et qu'espérez-vous maintenant? Vous avez dit à Mme d'Ormenil que vous adorez Euphrosine.
Saint-charles. Jamais, monsieur.
d'ormenil. Vous l'avez dit à Euphrosine.
saint-charles. Jamais.
d'ormenil. Qu'importe que votre bouche n'ait point parlé , si votre conduite , si vos démarches ont produit le même effet! et que diantre voulez-vous que je fasse ? '
saint-Charles. On vous ; respecte ici , on vous aime, on vous estime, et même...
d'ormenil. Oui, on me craint un peu.
saint-Charles. Nepourriez-vous pas...?
d'ormenil. Il faut attendre et peu à peu dissiper l'erreur de Mme d'Ormenil.
saint-Charles. Mais, monsieur, quand j'en serai là, on me mettra à la porte.
d'ormenil. Monsieur, je ne suis pas le maître de la maison... dans tous les cas, il faut attendre.
SAINT-CHARLES. Impossible, monsieur; j'ai appris hier qu'on destine Claire à ce M. d'Herbin... pardon, il est votre ami.
d'ormenil. Je ne le trouve pas plus beau pour cela... mais voyons : vous aimez Claire?
saint-Charles. Ah! monsieur, ne mérite-t-elle pas... ?
d'ormenil , s'oubiiant. A qui le ditesvous ?
saint-Charles. Ah ! monsieur , vous me charmez; je le savais, vous l'aimez comme un père, et c'est pourquoi, monsieur, j'ai un peu compté sur vous.
d'ormenil. Je ne puis m'engager à rien; mais enfin répondez-moi : Claire vous aime-t-elle ?
SAINT -Charles. C'est-à-dire , monsieur
d'ormenil. Oh! point de vaine modestie; c'est assez compliqué comme cela.
Claire vous aime-t-elle ?
saint-Charles. Eh bien, monsieur, je ne serais pas éloigné de croire...
d'ormenil. Oui, on s'imagine volontiers ces choses-là. Vous êtes-vous déclaré à elle ?
SAINT-CHARLES. Non, monsieur... mais souvent mes regards, mes manières...
D'ORMENIL. J'entends : tandis que vous dansiez et chantiez avec Euphrosine, vous faisiez les doux yeux à Claire; c'est édifiant !
saint-charles. Et je crois qu'elle m'a compris.
d'ormenil. Le fait est qu'elle ne manque pas d'intelligence.
saint-charles. Oh ! oui, monsieur, un
esprit, une pénétration et un cœur
c'est un ange !
D'ORMENIL , s'oubiiant. Un ange ! oh ! oui.
Reprenant un air grave.
saint-charles. Alors, monsieur, conseillez-moi : que faut-il que je fasse ?
d'ormenil. Il faut... je crois que vous ferez bien...
SAINT-CHARLES. Oui...
d'ormenil. De ne plus vous montrer ici , en prenant pour vous éloigner un prétexte honnête.
saint-charles. Ah! monsieur, vous êtes cruel.
d'ormenil. Du tout, je suis embarrassé.
Comment se tirer de là, sans compter qu'Euphrosine peut-être est folle de vous?
saint-charles, vivement. Je vous assure qu'elle ne m'aime pas.
d'ormenil. .Vraiment ?
SAiNT-cnARLES. Ma parole d'honneur !
d'ormenil. Eh bien , vous avez au moins ce bonheur-là.
saint-charles. Euphrosine se marie comme tant de jeunes personnes, uniquement par imitation , parce que c'est l'usage ; mais moi ou un autre jeune homme d'une famille honnête, peu lui importe, elle me Fa dit.
d'ormenil. Oui , monsieur , je connais votre famille , et s'il ne dépend que de moi... c'est-à-dire...
saint-charles. Ah! monsieur, vous m'enchantez.
d'ormenil. Oh! la jeunesse! la jeunesse!., c'est pourtant une belle chose.... Ecoutez, monsieur Saint-Charles, je veux savoir, avant tout, si Claire vous aime, cela vous regarde... si en effet elle a compris vos regards , si elle partage vos sentimens...
SAINT-CHARLES, vivement. Alors, monsieur...
d'ormenil. Oh! n'allons pas si vite; alors, vous viendrez me le dire... voilà tout.
SAINT-CHARLES. Et... la voici.
d'ormenil , entraînant Saint-Charles au jond. Bien entendu que...
Il lui parle bas avec des gestes qui signifient : honneur , loyauté' , prudence , etc. a