‹ Claire, ou La préférence d'une mère, drame en trois actes, en proseChapitre 18 sur 54 · SAINT-CHARLES, CLAIRE · texte numérisé non relu

SAINT-CHARLES, CLAIRE

SAINT-CHARLES , s'avançant avec embarras. Mademoiselle...

CLAIRE, prenant un ton dégagé pour mieux cacher ses sentimens. Ah! c'est vous, monsieur... vous n'êtes pas près d'Euphrosine ?

SAINT- Charles. Mademoiselle , nous sommes seuls... je voudrais bien vous parler.

CLAIRE, souriant. Seuls... c'est la première fois... mais savez-vous , monsieur, qu'un tête-à-tête avec moi est presque une infidélité faite à ma sœur?

SAINT-CHARLES. Une infidélité?

Claire. Sans doute... à moins que vous ne m'appeliez comme intermédiaire dans quelque petit différend survenu entre vous, auquel cas je suis toute à votre service.

saint-Charles. Je ne saurais faire une infidélité à votre sœur.

claire. Je vous en crois incapable, je plaisantais.

saint-charles. Oh ! vous ne me comprenez pas.

claire. Je vous comprends parfaitement.

SAïnt-CH ARLES. Pour être infidèle à une personne , il faut l'aimer ou l'avoir aimée !

claire. Eh bien ?

Archives de te V/iile r?e Bruxelles ArcMéfv3fi<A. SadBrussd

saint-charles. Claire, si je n'avais jamais eu pour votre sœur que de l'estime, de l'amitié ?...

claire, à part. Ciel !

saint-charles. Si la nécessité m'avait forcé dé sacrifier les apparences de la franchise ; si , malgré les qualités aimables de votre sœur, elle n'avait été pour moi qu'un moyen de me rapprocher d'une autre personne, de la voir chaque jour, de l'aimer en silence et de lui prouver cependant par de muets témoignages toute la violence à la fois et la délicatesse de mon amour ?...

claire. Vous vous seriez joué de ma sœur, de ma mère ?

saint-charles. Ah! sans doute, votre oncle me l'a dit déjà , sans doute l'amour avait égaré ma raison lorsque je fondai mes espérances sur une conduite qui en rendait plus tard la réalisation presque impossible ; mais je fus aveuglé par le bonheur présent , et je n'en désirai pas d'autre que de pouvoir contempler chaque jour les traits de celle que j'aime , et tandis que le monde me croyait occupé de votre sœur , de recueillir en secret ses gestes , ses paroles , ses regards même les plus indifférens, de parcourir, quand j'étais seul, les allées du jardin qu'elle avait parcourues, de m'asseoira la place où elle s'était assise; d'aller, le soir , respirer son haleine sur une fleur vers laquelle je l'avais vue se pencher le matin pour en respirer le parfum.

CLAIRE. Monsieur , vous m'effrayez ; vous n'aimez pas ma sœur ?

saint- Charles. Oh ! vous le saviez bien.

claire. Je le savais ?

saint-charles. Claire, je suis autorisé par votre oncle à vous ouvrir mon cœur. Veuillez me laisssr lire dans le vôtre. Le moment est décisif. Une vaine réserve, admise, convenable même dans des circonstances ordinaires , serait aujourd'hui funeste à tous ; je vais vous parler à cœur ouvert , je vous supplie de me répondre de même.

claire , alarmée. Qu'allez - vous me dire ?

saint-charles. Claire, je vous aime !

Claire, à part. Mon Dieu, soutenez mon courage. (Haut.) Vous m'aimez?

saint-Charles. Oh! il n'est pas possible que vous ne vous en soyez pas aperçue, que vous n'en soyez pas convaincue.

claire. C'est un malheur, monsieur, dont je ne me doutais pas.

saint-charles. Un malheur?

CLAIRE

Claire. Oui, monsieur ; car ma mère , d'après votre conduite, doit vous considérer comme le futur époux de ma sœur.

SAINT-CHARLES. Votre oncle m'a promis son appui, son intercession pour tout arranger, si...

claire, à part. Bon oncle! {Haut.) Gela n'est pas possible.

saint-Charles. Claire , je ne perdrais pas toute espérance , ou plutôt je serais sûr du succès si vous m'aimiez.

CLAIRE, émue. Monsieur...

saint-charles. Oh! je vous en supplie au nom de votre oncle, qui vous aime comme sa fille ; il y va de son bonheur , du vôtre, du mien ; je vous en supplie , faites-moi connaître vos sentimens.

CLAIRE, après un effort. Monsieur Saint- Charles, je ne vous aime pas...

SAINT-CHARLES. Ciel!

Claire. Cela vous étonne!

saint-charles. Cela me désespère; car je l'avoue, il m'avait semblé...

Claire. Vous vous êtes trompé.

saint-charles. Quoi ! lorsque vos regards s'arrêtaient sur moi , à la pressante sollicitation, des miens, leur expression....

claire. Était celle du plaisir.

SAINT-CHARLES, charmé. Ah !

CLAILE. J'avoue que j'en éprouvais à vous voir entrer dans ma famille, à espérer que vous feriez le bonheur d'Euphrosine, que vous rempliriez tous les vœux de ma mère.

saint-charles. Comment! vous!...

claire. C'était, comme c'est encore, une amitié de sœur, mais, pour de l'amour, je suis fâchée de vous le dire, je n'ai jamais pensé que vous dussiez m'en inspirer.

saint -CHARLES. Vous en aimez donc un autre?

claire. Oui, monsieur.

saint-charles. Il n'est pas possible que ce soit M. d'Herbin.

claire. Quoi! monsieur, il n'est pas possible que j'aime celui qui a sauvé la vie à ma mère ?

saint-charles. Et vous consentirez à l'épouser?

claire. Oui, monsieur.

saint-charles. Avec plaisir?

claire. Avec bonheur.

saint-charles. Vous me l'assurez?

claire. Je vous l'assure.

SAINT-CHARLES, piqué. Eh bien! je vous remercie de votre franchise; je vais faire connaître vos sentimens à votre oncle ; et, comme il m'est impossible , sans me déshonorer , de n'être pas le gendre de Mme d'Ormenil après mes publiques assi-

duités dans sa maison, je vais lui demander la main d'Euphrosine.

claire. Eh bien! monsieur Saint-Charles, à la bonne heure ; vous êtes raisonnable, et mon amitié de sœur s'en augmente.

saint-charles. Vous m'avez dit la vérité? votre parti est bien pris?

Claire. Oh! bien pris.

saint-charles. Adieu donc... (d'Herbin paraît.) Voici votre futur.

Il sort en soupirant par le fond.

claire. Qu'il soit le bien venu.

Page 1