‹ Claire, ou La préférence d'une mère, drame en trois actes, en proseChapitre 39 sur 54 · SCENE XIV · texte numérisé non relu

SCENE XIV

D'ORMENIL, CLAIRE.

d'ormenil. Eh bien, mon enfant, tu persistes dans ta tristesse ? il me semble pourtant que tout est bien changé pour toi. Tu devrais remercier Dieu : tu n'épouses pas mon ami d'Herbin; car, bien que nous n'ayons demandé qu'un ajournement, je te garantis que tu ne seras jamais sa femme. Ta sœur n'épousera pas M. Saint- Charles , et, un jour, je te l'assure...

claire. Et c'est ce qui me désole, c'est ce qui redouble ma douleur. Que pensera ma mère , quand vous lui direz plus tard qu'aucun de ses projets les plus chers ne peut se réaliser? Elle s'en prendra à moi ; elle m'accusera de tout, et je tremble à cette pensée! Oh! si vous aviez observé son émotion, lorsque, par convenance, elle a consenti à cet ajournement...

d'ormenil, s1 impatientant. Oh ! sois plus raisonnable, ou je me mets en colère , ou je vous quitte tous; je vous abandonne ; je retourne en Angleterre pour me calmer le sang.

claire. Vous, me quitter, m'abandonner?que deviendrais-je?

d'ormenil, ému. Est-ce que je l'ai dit ? est-ce que c'est possible? Mais écoute, Claire : je veux que tu me parles comme tuparlerais à Dieu ; je veux voir ton ame tout entière. Réponds-moi : mon intention est de demander à ta mère , et je suis sûr de l'obtenir, la permission de t'emmener avec moi, pour rétablir ta santé, faire un voyage de quelques mois en Italie ou en Suisse.

claire. Mon oncle!

d'ormenil. Réponds-moi : cela te faitil plaisir?

Claire. Voyager avec vous, mon oncle, ah ! sans doute ; mais je vous aime trop , vous m'aimez trop, pour que je consente à vous suivre.

D'ormenil. Et pourquoi cela?

claire. Je n'ose vous le dire.

d'ormenil. Cruelle enfant ! je t'ordonne, au nom de ton père. ..

Claire. C'est que je veux ménager votre cœur; c'est que je crains de succomber en chemin.

d'ormenil. Que dis-tu?

claire. Oui, mon oncle, je me sens mourir. {Montrant son cœur. ) Depuis bien long-temps j'ai là , sans me plaindre, une douleur qui me dévore et qui augmente chaque jour... Cette nuit encore, elle a été si horrible, que j'ai cru ne plus vous revoir, et ce matin, quand le jour a paru, quand je me suis retrouvée vivante, je n'ai pas remercié Dieu.

d'ormenil. Et tu ne veux pas avoir du courage ; tu ne veux pas prendre de l'empire sur toi-même?

claire. Cela m'est impossible.

d'ormenil. Tu veux donc mourir ?

Claire. Je me sens mourir.

d'ormenil. Mais de quoi, de quoi, malheureuse enfant ?

Claire, s'épanchant. De l'indifférence de ma mère.

d'ormenil. Et qui t'a dit... ?

Claire. Ah ! ne cherchez pas à m'abuser. Vous avez voulu tout savoir, eh bien! je vous dirai tout.

d'ormenil. Parle, parle, ma fille.

claire. J'ai dix-sept ans , mon oncle, et la vie me pèse depuis bien long-temps. Les premières années, je^fus distraite, par Tétourderiede mon âge et les soins de Julienne, des préférences que ma mère accordait à ma sœur; mais depuis ce temps une sensibilité, blâmable sans doute , une susceptibilité égoïste, m'ont ouvert les yeux, et un seul jour ne s'est point passé sans douleur et sans larmes. L'indiscrète pitié de quelques personnes est venue ajouter l'humiliation à la douleur. J'ai cherché en quoi j'avais pu déplaire à ma mère ; je me suis observée, examinée, et je ne me suis pas trouvé de torts.

d'ormenil. Je le crois bien.

Claire. Alors j'ai voulu, à force de docilité, de zèle, de dévouement, forcer le cœur de ma mère à s'ouvrir pour moi... tout a été inutile , et il me semble que sa.... son indifférence s'augmentait en raison de tout ce que je faisais pour en triompher*

d'ormenil. Pauvre enfant !

claire. Souvent, bien souvent, ma/ pauvre mère, aussi malheureuse quemy7 pour me consoler, pour me guérir, a f^ une amitié qu'elle n'éprouve pas...'AalS ses bras me pressaient faiblement./^ s froides caresses m'étaient plus cru^es *lu douces. /

d'ormenil. Oui, je comprends, va toujours. [A pari. ) C'est autant de moins sur le cœur.

claire. Dès lors je me suis dérobée à ses embrassemens, par respect pour elle et par ménagement pour moi ; et j'ai souffert, seule, à l'écart, sans me plaindre à personne... Ah ! ces années de douleur ont été bien longues , bien amères ! Oh ! l'indifférence de tout autre, je sens que j'aurais pu la supporter, oui, mon oncle, même la vôtre.

d'ormenil. Que dis-tu?

Claire. Oui, car enfin je n'ai aucun droit à votre amour. Aujourd'hui que vous m'y avez habituée , il nie serait mortel d'y renoncer; mais sans cette habitude...

d'omenil, exalté. Qui date de loin?

claire. De toujours... Sans cette habitude , je n'aurais pas été blessée de vous voir préférer ma sœur... mais une mère !... Ah! mon oncle, si vous saviez comme c'est horrible de n'être pas aimée de sa mère... Tenez, quelquefois désespérée par ma raison, et aussi pour me rattacher à une existence que je sentais m'échapper chaque jour, j'ai fait un vœu impie.

d'ormenil. Quoi?

Claire. Je l'aime, mon oncle, je l'aime ! mais, pour la justifier, pour ne plus souffrir, pour ne pas mourir, j'ai souhaité quelquefois qu'elle ne fût pas ma mère.

D'ORMENIL, à part, satisfait. Ah!

claire. Oui, quelquefois, lasse, égarée, perdue, je m'abandonnais à mes rêves. Je m'imaginais que ma mère était morte ou inconnue et alors, je donnais à ce fantôme de ma pensée un ardent amour pour sa fille; mon cœur s'épanchait dans son cœur; je la voyais me sourire, je la sentais me presser contre sa poitrine , m'inonder de ses larmes; et j'étais heureuse quelques instans. .. Que voulez-vous? je me prenais à des chimères pour oublier la réalité. Depuis quelque temps il ne me vient plus de ces pensées ; les anges consolateurs de mes rêves ne viennent plus me sourire... Il me faut mourir , mon oncle , il me faut mourir!

Elle tombe sur un siège et pleure.

d'ormenil. Mourir!

claire. Calmez-vous.

D'ORMENIL , à part , prenant un siège.

Allons , il le faut : le docteur a raison ;

;l n'y a pas de temps à perdre. {Haut,

Kns près de Claire,) Me calmer, dis-tu,

. NÏ je te vois dans cet état; quand tu

/» rc,x rien faire pour triompher de cette ^^^occupation!... Mais, mon Dieu, a ""e, ma bonne Claire, qui t'a dit que

I ton exigence n'est pas un peu injuste ? que sais-tu enfin si tu n'es pas dans l'erreur. . Il y a tant d'exemples... et moi-même, j'ai vu, j'ai connu... Oui , ma fille , l'état où je te vois me rappelle une histoire dont le souvenir... une histoire bien triste, qui te prouverait que souvent on s'abuse, qu'on s'afflige, qu'on se désespère sans motif... Tiens, je veux te la raconter, ma fille. Claire. Je vous écoute.

d'ormenil. Il y a dix-huit ans , à peu près, un jeune homme devint amoureux d'une jeune personne dont les parens lui refusèrent la main. La violence de leur passion irritée encore par les obstacles égara la raison des deux amans... la jeune personne commit une faute impardonnable:

elle quitta la maison de son père... etmourutune année après. Le jeune homme ne se serait point consolé de ce malheur et n'aurait point survécu à celle qu'il avait tant aimée , s'il n'avait eu un devoir sacré à remplir. Il était père, et il jura de consacrer savie au bonheur de sa fille. Trois ans après, une jeune femme riche, sans parens, séduite par les qualités brillantes de ce jeune homme, désira s'unir à lui. Elle était bien née ; elle était belle ; le jeune homme lui avoua que cette union ferait son bonheur ; mais un jour il se présenta chez elle, tenant par la main une enfant de trois ans, et il dit à la jeune femme : Voici ma fille ; je l'aime plus que tout au monde, et je ne croirai à votre amour que si vous consentez , en m'épousant, à l'adopter, à la reconnaître pour votre fille , non pas seulement dans votre cœur, mais dans le contrat de mariage.

claire. Brave jeune homme ! comme il aimait sa fille !

d'ormenil. La jeune femme était éprise déjà, et cette proposition, loin de diminuer son amour , toucha vivement son cœur.

Elle accepta et jura de ne jamais révéler ce secret à personne.

CLAIRE. Oh! j'aurais fait comme elle.

Cela est si beau un père dévoué à son enfant.

d'ormenil. Ils se marièrent; et quelque temps après la jeune fille eut une sœur. Le père s'aperçut bientôt de ce qui ne pouvait manquer d'arriver, c'est-à-dire des préférences de sa femme pour sa fille à elle... Le chagrin s'empara de son ame, et il y succomba en recommandant sa fille aînée à l'amitié d'un frère.

claire. Ah ! oui, c'est une histoire bien triste. Pauvre enfant!... Et l'oncle a-t-il exécuté les volontés de son frère ?

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