SCENE IV
JULIENNE, D'ORMENIL.
d'ormenil. Moi-même , ma bonne Julienne. Dis-moi...
julienne. Dieu ! comme votre nièce va être contente! Yoilà un an qu'on n'a eu l'honneur de vous voir,
d'ormenil. Ma nièce, dis-tu ? Est-ce que je n'en ai pas deux?
julienne. C'est vrai ; mais je ne songeais qu'à votre bonne Claire.
d'ormenil. Je pense qu'Euphrosine me re verra avec autant de plaisir.
julienne. Je ne dis pas ; mais...
d'ormenil. Mais, mais que veux-tu
dire ?
julienne. Oh ! vous le savez bien.
d'ormenil, impatient. Assez, assez
Dis-moi donc. . .
julienne. Cette pauvre Claire! Oh!
c'est que j'ai le droit de voir tout cela, de m'en affliger. Car enfin elle est ma fille aussi ; c'est moi qui l'ai élevée les trois premières années, et à une époque !.. . C'était pendant la révolution.
d'ormenil. Est-ce qu'en ce temps-là, en 93, les enfans étaient plus difficiles à élever qu'aujourd'hui, en 1810.
julienne. Oui, monsieur, à cette époque, en France , on avait toutes les peines du monde à vivre... Et, quoiqu'il y ait bien long-temps de cela, quoique Claire ait aujourd'hui dix-sept ans, il me semble encore voir son père obligé de fuir, séparé de madame à la suite de terribles événemens.. . Tenez, brave femme, me dit-il en me donnant une poignée d'or, voilà mon enfant que je vous confie, je viendrai vous la demander plus tard... Et en effet, trois ans après, je fus appelée à Paris, où je trouvai monsieur et madame.
d'ormenil. Eh bien! à quoi bon rappeler cela?
julienne. Pour vous prouver que je suis la seconde mère de Claire et que je l'aime! Ah! si madame l'aimait comme moi.
Elle pleure.
d'ormenil. Allons, vas-tu recommencer comme chaque fois que je viens ici ? Aller se mettre dans l'esprit que ma belle-sœur a des préférences pour Euphrosine, pour sa fille cadette!...
julienne, émue. Oh! toutle inonde s'en aperçoit bien ! Votre pauvre frère, quand il vivait, l'a souvent reproché à madame. Oh ! lui n'avait pas de préférence ; il aimait
autant l'une que l'autre C'était un bon
père... Depuis dix ans qu'il est mort, laissant ses filles toutes petites, les préférences de madame pour sa bien-aimée Euphro^
sine n'ont fait qu'augmenter Ce n'est
pas que madame ne soit la meilleure des femmes Dieu!.... Mais c'est un malheur Tenez, monsieur, je ne puis jamais vous voir sans (Elle pleure.) Cette
bonne Claire, qui vous aime tant !