ACTE I, SCÈNE VI
D'ORMENIL, attendri, se met brusquement
en colère. Si tu t'avises de m'attendrir
je... Tu es folle avec tes idées Je vous
demande un peu moi qui arrive d'Angleterre, qui reviens en France pour m'égayer, la première chose que je rencontre, c'est une femme qui pleure !
julienne. Elle, si bonne, si dévouée, qui, pendant la longue et cruelle maladie de sa mère, n'a pas cessé de lui prodiguer les soins les plus tendres ; qui veillait chaque nuit près d'elle , tandis que sa sœur , qui est une bonne personne, c'est vrai, allait à la promenade, dans le monde, sans se douter du danger que courait madame. .. Ah ! monsieur, Claire a tant souffert, elle est si fatiguée, que vous la trouverez bien changée...
d'ormenil,, très-haut. Julienne?
julienne. Monsieur?
d'ormenil. Tu n'as pas le sens commun.
julienne. C'est possible ; mais j'ai bon cœur.
d'ormenil. Ma belle-sœur aime également Euphrosine et Claire ; mais la différence du caractère de ses deux filles en met une dans l'expression de son amour. Euphrosine est gaie, étourdie , caressante ; Claire est douce, rêveuse, timide; elle ne va pas, comme sa sœur, au-devant des caresses de sa mère , et c'est ce qui t'a fait croire...
JULIENNE. Ah ! monsieur , vous savez bien que j'ai raison... d'ailleurs, si ce n'était que cela je sais bien encore autre
chose.
d'ormenil. Autre folie ! . . . Et que sais-tu encore ?
julienne. Que madame a l'intention de marier Claire à un vieillard, comme vous
d'ormenil. Eli!
julienne. Oh! pardon, je voulais dire...
d'ormenil. Qu'il y a long-temps que je ne suis plus jeune.. .Cela revient au même.
JULIENNE. Et cela, parce qu'il s'est exposé à se faire écraser par un cabriolet pour arracher madame à un danger de mort. Ah ! c'est vrai ; j'étais sur le grand chemin, je l'ai vu.
d'ormenil. Et ce vieillard, parce qu'il a sauvé la mère, veut épouser la fille?
julienne. Il en est amoureux C'est
une indignité du reste un bien brave
homme !
d'ormeml. Un bien brave homme!...
Tu dis du mal de tous, en assurant que ce sont les meilleures gens du monde.. . Et ce monsieur est-il ici ?
julienne. 11 y vient chaque jour.
d'ormenil. Je le verrai.
julienne. Mais vous le connaissez; c'est un de vos meilleurs amis.
D'ORMENIL. Un ami ?
JULIENNE. M. d'Herbin. .
d'ormenil. Quoi ! mon ami d'Herbin serait capable...? (Se reprenant.) Oui, oui, un excellent homme ! Mais laissons cela.... dis-moi : où est tout le monde ?...
julienne. Germain va prévenir madame et Euphrosine, qui sont allées aux Tuileries avec M. Saint-Charles.
d'ormenil. M. Saint-Cliarles? Un jeune homme que j'ai vu deux ou trois fois ici ?
julienne. Un jeune homme bien distingué, un propriétaire, le prétendu d'Euphrosine... c'est-à-dire, si je voulais parler... je devine encore...
d'ormenil. C'est cela, tu devines que ce brave jeune homme est peut-être un coquin, n'est-ce pas?
JULIENNE. Je ne dis pas; mais...
d'ormenil. Mais tais-toi. Claire, où
est-elle?
julienne. Elle n'a pas voulu les suivre; elle a préféré rester... Elle se promène dans le jardin... Et tenez , la voilà... Elle regarde de ce côté... elle vous reconnaît.
D'ORMENIL , à la porte de gauche , appe~ lant. Claire ?
julienne. Oh ! comme elle court! votre vue lui a donné des forces.