JE FUS A HAMBOURG
« Je fus à Hambourg quatre mois, puis à la Haye.
Je pris le paquebot pour Londre otif arrivai
le 10 janvier i'jo5, après dix ans
et neuf mois d'absence — et, dès lors, me préparant
à un plus long voyage — à soixante-douze ans
d'une vie remplie de toutes sortes d'incidents.
J'avais été assez éprouvé pour connaître
le bonheur dejinir ses Jours dans la retraite, »
C'est ainsi que s'exprime, à la dernière pagéj Robinson Grusoë. Un parfum de muscade s'exhale de sa robe aux somptueux ramag:esj L'orage au loin qui roule en bruit de caronade
POÉSIES DJVEUSrS iF4^
fait IrerabAçr k Cité <d' Albion, Et^ d^JQis l'iiïiag'e
que j'ai là soûls les jeux, on voit le voy^^eur
méditer sjjir.saL Bihh §t bénir le Seig-n.eur,
Au milieu de la tab^ çsj une lofl^^ue yu.e
dont il g-uettai.t jadis Teropiieint^ des pieds nm- -
Au mur sont accrochés le parasol de chèvfe
et le bonnet de çbèvre et Tare avec Jes flèches,
la hache d'abordag-ç .e;t le sabre marin.
Ici le médaillon de Vendredi. Enfin,
placé contre la carte où est Tîlot désert,
dans sa cag-e empaillé un perroquet très vert.
Gomme toi, Robinson, j'essuyai des tempêtes
et, comme toi, j'ai yu au-dessus de ma tête
la mer verser au ciel des flots couleur de plomb.
Et l'amour furieux qui balayait le pont
me jetait^ g!e»€>«x et siM-ait. Grusoël
Crusoë ! L'océan et ra^roour sont pareils :
A l'un et l'autre lA faut de <3esséchaffts solei'ls
qui creusent -notre cœur -ajin&i qu'une coquitle;
il faut que les agrès grincent comme des filles,
et que la pa^^on soit çet^e noije i^^X
qui monte et nous emplit avec son bruit apcier.
l44 CLAIRIÈRES DANS LE CIEL
Ah ! Vieil Anglais ! Tu fus cependant bien plus sage
que je ne fus, car où que tu fasses naufrage,
au Gap Bonne-Espérance ou à Juan Fernandez,
on te voit aussitôt suivi ou précédé
de ta malle toujours confortable et prudente.
J'aime ta poésie pratique et commerçante,
et j'apprécie beaucoup la veuve qui prit soin
de tous tes capitaux tant que tu fus au loin.
... C'est ce qui te permit de finir doucement tes jours dans ce grisâtre et doux appartement que je viens d'évoquer au début du poème. Ah ! Tu n'oublias rien dans ton île, pas même ton parasol et ton bonnet de peau de chèvre.
Ce que j'ai rapporté? — me demanderas-tu, — de cet îlot désert dont je suis revenu? Rien, ni une bouée ni une cage à poules. Mais écoute comment je fus pris par la houle :
Ce fut au doux Avril^ quand la mer du Printemps s'ouvre à tous ces oiseaux, indiens de Gejlan,
qui plong-ent dans l'azur de nacre où sont les perles roug-e-^orge, bulbul, fauvette, linot, merle. On entendait briser les âmes des lilas sur les coraux des pêchers roses des villas.
Je ne pensais point certe à ces autres coraux où la Pérouse d'or, c'est à Vanikoro, trouva la mort malg-ré son geste autoritaire.
L'amour semblait dormir et le ciel et la terre. Douce comme une nuit des Nuits, la nuit tomba. Mais bientôt le parfum des vergers s'exalta.
Alors, ô Robinson! oubliant comme toi
les dangers que j'avais courus, n'écoutant pas
les conseils des aïeux qui rêvent dans leurs cadres,
ivre de mettre à flot une nouvelle escadre,
je dirigeai mon cœur affolé par l'amour
vers une île pensive et grave comme un jour.
L'île était enchantée et n'était qu'une femme.
La voix de ses oiseaux eut raison de mon âme. D'autres m'avaient séduit par l'horreur des volcans.
l46 CLAIUlÊRIiS DANS LE CIKL
J'aimai, ô Crusoë ! ces monts qu'un Yucatan
prolong-e sous la mer pour former des Antilles.
Ma race a habité parmi ces jeunes filles
qui tiennent d'une main leur sein d'ombre et de feu
et qui de l'autre envoient de long-s baisers d'adieu.
Ici, ce ne fut point le feu, ce fut la neige,
mais la neig-e impassible aux foudres qui l'assiègent,
neige dont les yeux clairs ont la calme passion
du feu qu'allume un pâtre au milieu des glaçons.
Et c'est l'île la plus terrible : ô Crusoë !
car c'est par sa froideur que l'on est enflammé.
Comment j'ai échappé aux dangers de cette île : il faudrait pour cela que je fusse Virgile ; car jamais tout entier l'océan n'égala cette vague aux doux mouvements qui m'enlaça.
Maintenant, comme toi, ô Crusoë I je pense qu'il est bon de rêver de cela dans sa chambre. Ma cafetière bout comme un roman anglais. J'ai des lettres d'amour que j'entends murmurer ainsi que murmurait l'Océan Pacifique où tu avais conduit ton âme magnifique. Repartirai-je un jour? Je ne l'affirme pas.
POÉSIES DIVEIXSBS ll\']
J'eusse voulu pourtant encor nouer mes bras
à la blanche bouée que nous nommons la femme,
et revenir rieur parmi les hautes lames.
Tous les oiseaux de Mars me conseillent d'aimer.
Ce matin, au réveil, leurs chants neufs s'essayaient.
Un moineau insistait beaucoup. Que vais-je faire?
Petits oiseaux, ô roug-es-gorges de mon cœur,
je ne pourrais vous suivre ou, du moins, j'en ai peur.
Les buissons sont trop verts. Je vous attristerais...
Il faut laisser tomber Tombre sur la forêt.
L'ÉailSE HABILLÉE DE FEUILLES
Dans la pâleur embaumée de ce soleil fou, la chapelle des champs, vêtue d'un petit bois, enferme le mystère de clarté et de joie. Son clocher, comme un épi blanc mûr en Août, tout poudroyant de la farine eucharistique, domine les vallons bleus comme des cantiques. Comme une flèche encor, dans le cœur de l'Été, par l'arc de l'horizon ce clocher est planté. Ce sont quatre tableaux exacts et monotones qui l'entourent et qui reviennent chaque année :
C'est le verdissement des buissons et des prés. C'est le roussissement des vaches et des blés.
l52 CLAIRIÈRES DANS LK CIEL
C'est le bleuissement des vig-nes où il tonne. G^est le noircissement des jours diminués par l'espèce de suie qui tombe des nuées. Et la chapelle a un chapeau de roses jaunes.
On peut la voir encor, comme un bateau de pêche, navig-uant sur les flots luisants du labourag-e où, parfois, on voit luire l'aile qui se dépêche d'une charrue comme une mouette dans Forage.
Au milieu des champs, dis-je, l'ég-lise s'élève. C'est là, entre ces murs pâles comme des grèves, c'est là qu'est le refug-e et c'est là qu'est le rêve.
Par cette g-rande paix que Fhomme cherche en soi ; par les jours finissants aux vieux balcons de bois où le cœur blanc des g-éraniums noirs s'attriste; par l'obscure douceur des choses villag-eoises ; par les pig-eons couleur d'arc-en-ciel et d'ardoise ; par le chien dont la tête humble nous invite à lui passer la main dessus ; par tout cela : Chapelle, sois bénie à l'ombre de ton bois !
l'église habillée de feuilles i53
Or, tandis que priait ce poète — c'était jour de première communion où se balancent devant Tautel doré des guêpes toutes blanches, — il voyait dans le fond de son cœur cette chose : s'ouvrir joyeusement une tombe, ô lumière 1
C'était la tombe de ses grand-père et g-rand'mère,
dans les Antilles bleues, fleuries de tabacs roses,
là-bas où l'Océan comme une vitre luit,
noir comme le feuillage et vert comme la nuit.
Les âmes des aïeux, il les sentait monter
comme une onde tremblante et, soudain, déborder
de ce sépulcre ouvert sur la crypte infinie,
et aller dans un Ciel où dans la grande paix
toutes deux souriaient à la douleur passée.
CLAIRlèRBS DANS LE CIEL
Et c'est ainsi que Dieu répondait au poète qui se sentait saisi dans la chapelle en fête de ce souffle venu d'on ne sait quelle tempête, ce souffle des fins-fonds des matins et des soirs qui vit réellement au cœur de TOstènsoir.
l'église habillée de FEUir.l.T s
Les prières s'en vont au ciel comme des fleurs, on ne sait trop comment, les unes luxueuses et lourdes de parfum comme les tubéreuses ; les autres pauvres, ternes et de peu d'odeur, ainsi que les pensées d'un parterre indigent. Le Poète les voit monter vers l'Indulg-ent, vers le Père qui seul pèse Tor et Targ-ent. Et c'est Lui qui évalue le prix de chaque fleur, qu'il voit venir à Lui. Et, seul, Il peut juger au-dessus de nos sens, au-dessus de nos haines, si l'humilité bleue d'un bouquet de verveines vaut autant, plus ou moins, que l'œillet recherché.
l56 CLAIRIÈRES DA.NS LE CIEL
Car, soucieusement, tel qu'un très vieux marin dont la barbe a été battue par le tonnerre, sur les g-ouffres du ciel de nacre Dieu tend les mains à tous ceux qui, souffrants, lui offrent leurs misères au creux d'un diamant ou d'une primevère.
l'églisb habillée de feuilles 167
La paix des champs s'étend autour de la chapelle.
Et, au carrefour poudreux, parmi les avoines,
les menthes, les chicorées et les aig-remoines,
se dresse un grand Christ de bois creux où les abeilles
ont fait leur nid. Et on peut voir, dans le soleil,
aller, venir, ces affairées pleines de miel
comme des lettres noires écrites dans le ciel.
De quoi nourrir son Dieu si ce n'est pas de miel?
Parfois le cantonnier qui casse des cailloux
lève la tête et voit le Christ, le seul ami
qu'il ait sur cette route où palpite Midi.
Pour casser les cailloux l'ouvrier est à g-enoux
dans l'ombre de ce Christ dont le flanc est vermeil.
Et tout le miel alors chante dans le soleil.
l58 CLAIRiÈKES DANS LE CI KL
Le poète contemple et médite. Il se dit,
devant le lent frisson des champs, que chaque épi
est du peuple de Dieu la sage colonie
dont chaque grain attend, pour être vivifié,
que des grottes du Ciel l'eau se soit élancée.
Il se dit que ce grain désormais va pousser
dans l'azur précieux que tout approfondit
et, qu'imag-e du Fils de Dieu, né lui aussi
dans une grotte, il nourrira ceux qui ont faim.
Et l'épi qui naîtra à son tour de ce g-rain
aura la forme d'un clocher dans une aurore.
l'église habillée de feuilles iBq
Le poêle n'est plus jeune comme autrefois.
II a dit à son chien ; chien, il est d'autres bois
que ceux où nous chassions dans le fumeux automne
il est d'autres ajoncs et il est d'autres chaumes :
il y a les foug-eraies des ténèbres de Dieu,
les fourrés qui le soir respirent dans les Gieux.
Mais le poète, bien qu'amer devant la vie
qu'il avait tant aimée et qui l'avait trahi,
le poète savait sourire aux jeunes filles
dont les joues sont les pommes rouges des charmilles.
Il faut que, sans savoir pourquoi, ces enfants rient.
Il faut laisser jaser les sources des prairies.
l60 CLAIRIÈRES DANS LB CIlï.
A mesure que le poète allait à Dieu
et que, de plus en plus, se faisait raboteux
le chemin où l'on est forcé de s'eng-ag-er,
son cœur paisible, bien que déçu, souriait
aux échos des baisers dans les vacances lourdes.
Son âme, ardente et triste et tendrement amère,
à genoux maintenant devant chaque Mystère
devenait l'humble sœur de l'humble coquelourde
qui orne la pauvreté du buis presbytéral...
D'autres jardins s'ouvraient,mais si beaux et si sombres
que leurs feuilles gênaient celui qui voulait voir ;
et la beauté suprême était ce larg-e noir
où se risquait son cœur comme un homme qui plonge.
l'église habillée de fkuilles i6i
Car maintenant, nourri d'un ineffable blé,
il semblait qu'à ses yeux s'ouvrît un nouveau monde
l'oiseau, l'arbre, la pierre avaient une clarté
qu'il ne connaissait pas, et la tuile frappée
par le soleil tombant était profonde et nette.
Ce n'était plus ce cauchemar fou et g-rotesque
où les choses ont Tair surprises d'exister :
Maintenant chaque chose était telle qu'elle est.
Dans le jardin Dieu seul avait mis la lavande
et les bruyères et les genêts dans les landes.
Il avait découpé, par un très doux mystère, ce petit coq dans du soleil vert, et ce lièvre à même le terreau éboulé d'un sillon, et, dans la blanche fleur des pois, ce papillon.
Le poète, tandis que l'Eté s'élevait, disait : Je ne sais rien de ce que Vous savez, ô mon Dieu qui vivez dans le cœur de mon âme ! Et l'azur respirait sur lui comme une flamme. Et alors, tout empli du larg-e et profond souffler il rendait à l'azur ce souffle par sa bouche.
L ÉGLISE HABILLÉE DE FEUILLES iG'
II dit au cantonnier, au sortir de Tég-Iise :
« Salut! » Et l'autre dit : « Salut, maître! » Et la brise
fait bouçerle platane aux fraîcheurs d'ombre et d'eau.
Ce frisson se propa^^-e et, plus loin, des bouleaux
fourmillent. Tout bientôt redevient immobile.
Ils causent. Un coq chante. Et la petite ville
découpe sa blancheur sur le noir du coteau.
Alors, ouvrant son paroissien à TEvang-ile,
le poète dit au cantonnier : Quand tu auras
cassé tous les cailloux de ta vie, tu pourras
te reposer au Ciel de toutes tes fatigues.
Je l'espère. Monsieur, dit l'autre. Vous aussi vous travaillez. Et le poète : Oui, mon ami,
l64 CLAIRIÈRES DANS LE CIEL
auprès de toi je me reposerai, j'espère.
Nous sommes les ouvriers de Celui qui est le Père.
Si le grain de froment dont parle TEvang-ile
ne meurt pas sur la terre, il demeure stérile.
Seul, le g-rain dont le cœur souffre porte un épi.
L'homme est un grain de blé mis sur terre par Dieu,
et, s'il g'erme ici-bas, c'est pour g-agner les Gieux.
Ils causaient et, debout, dans Tardeur bleue solaire
la Croix dont deux bras sont au ciel, l'autre est sur terre,
protégeait le sommeil d'une déshéritée.
Elle était là, béate, et ses bardes bâillaient
mettant sa chair à nu comme d'un grain de blé
dont l'écorce travaille et qui veut éclater.
Le poète dit au cantonnier : Cette femme
est bien le g-rain de blé que travaille son âme.
L EGLISE HABILLEE DE FEUILLES
Au crépuscule, à l'heure où le silence saint de la chapelle, par un mariag-e divin, s'unit aux boiseries qu'orne un chemin de croix, enfumées du parfum des encens séculaires... quand l'ombre rejoint l'eau dans le bénitier froid, quand le vent pleure bas autour du presbytère dans les tristes rameaux de peupliers carolins... quand le dernier rayon dore de son mystère ralthœa rose auprès duquel lit son bréviaire un humble desservant qui va vers son déclin...
Alors, sortant de la chapelle où l'a mené
sa rêverie errante, le poète a refermé
la g-rille , On voit la lune en métal bosselé.
lG6 CLAIRIÈRES DANS LE CIEL
L'âme garde long-temps le parfum du rosaire comme la boîte verte g-arde une odeur de feuilles. Certe il est bon, quand la Terre vous abandonne, de méditer, et qu'alors le Ciel vous accueille. Il est bon, quand sur soi l'orag-e couve et tonne, de descendre dans la profondeur des Mystères; il est bon lorsque les hommes vous ont trahi, quand on est exilé, quand on n'est pas compris, de retrouver toujours la Famille divine. Cette Famille est là, qui avec vous chemine ou s'arrête avec vous, matin, midi et soir; il est bon de parler à la Vierge et la voir, tantôt enfant, avec son voile dans le Temple, pure comme elle-même et remplissant sa lampe ; tantôt tranquillement belle, puissamment mère; tantôt vieille, voûtée et saintement amère. 11 est bon d'évoquer son Enfant glorieux et, banni par les hommes, d'habiter avec Dieu.
L EGLISE HABILLEE DE FEUILLES
Maintenant, ô mon Dieu, je sais que chaque chose porte en soi son Mystère et que Vous le savez. Ceci est un caillou, ceci est une rose, ceci est une femme et ceci un baiser-
Mon Père approchez- vous. Maître, je Vous appelle. Inspirez-moi comme le vent qui fait pleurer, qui fait pleurer d'amour autour de la chapelle, pleurer comme la pluie le chagrin des lauriers I
l03 CLAIRIÈRES DANS LE CIEL
La colombe tenant le rameau d'olivier, c'est la Vierg-e apportant, clans le t-rouble, la paix. L'ag'neau pascal qu'on pend au linteau de la porte sera plus tard l'Ag-neau que Ton a mis en Croix. Ce n'est que peu à peu qu'un Mystère se voit. L'ardent Buisson parlait avant la Pentecôte. Avant qu'y fût Noé sur l'eau était l'Eg-lise; Noé était sur l'eau avant qu'y fût Moïse; Moïse était sur l'eau avant qu y fût saint Pierre. De plus en plus se fait intense la Lumière.
l'kglisb habillée dk feuilles 1G9
En ce jour-là l'église allègrement sonnait, car la fille d'un métayer se mariait.
L'église sonnait sur la gloire des maïs d'Août. Elle sonnait au-dessus des granges recueillies, et sonnait au-dessus des hangars et des puits dont on entendait les chaînes rouillées se taire, et sonnait au-dessus des greniers et des aires, et sonnait au-dessus des batteuses qui ronflent, et sonnait au-dessus des filles brunes et blondes qui s'élançaient pour la noce de leur amie, et sonnait à grands sanglots d'amour qui s'espacent, et sonnait. Et les bœufs ensommeillés qui passent s'arrêtaient intrigués, levant leurs cornes pâles vers ces cœurs de la haie, les roses du Bengale. Et sonnait. Et les pigeonnes gonflant le dos roucoulaient sur les toits, diaprées comme l'eau.
Leurs pieds roses éperonnés coupaient l'air bleu.
Et la fille du métayer comme une fleur
se balançait sur le perron, parmi les coqs .
Et sonnait, et sonnait. On entendait le choc
de chaque coup de cloche au larg-e des collines.
Et le cortèg-e se formait au potag-er.
Et les amies suivaient la blême fiancée.
comme Ton suit le vol d'un papillon des neiges.
Une musique naïve précédait le cortèg-e,
et le poète louait Dieu en se disant :
C'est ainsi qu'autrefois partit pour Chanaan
Rebecca dont la race était vaillante et fière.
Les temps n'ont point changé pour ceux qui croient au Père.
Voici le puits, peut-être, où tu laissas, Rachel,
se dénouer tes boucles lourdes sur tes mains belles,
cependant que Jacob guettait, dessous les palmes,
comme un fruit d'or bruni tes joues fermes et calmes.
L EGLISE HABILLEE DE FEUILLES
Une noix d'Amérique est tombée sur l'allée. Elle annonce l'automne et son odeur étrang-e substitue à l'amour doucement désolé l'Amour de Dieu vivant aux ténèbres des branches.
Il est des jours où 1 ame est triste. Elle retombe.
Et Dieu ne répond plus, semble-t-il. Et Ton song-e
à la sueur d'ang-oisse, à l'abandon du Fils.
« Uàme est triste jusqu'à la mort. » Et on supplie,
on s'obstine. Mais Dieu comme un mur de cachot
demeure sourd, et l'on flotte dans le chaos.
Et le cœur se dissout dans Tâme ainsi troublée.
Alors, tenant ainsi qu'une poig-née de blé * son chapelet, ces grains de l'humilité sombre, le poète le sème aux divins champs de l'ombre où germe la moisson de toutes les prières.
l'éouse habillée de feuilles 178
Il sent confusément qu'une grande Lumière lui est cachée par son corps dont il ne peut sortir. Pour briser la cloison, et voir, il faut mourir. L'œil ne laisse passer que ce jour de souffrance que voit un prisonnier qui attend sa délivrance. Le poète s'obstine, il appelle son Dieu. Or, tandis qu'il l'appelle, un Sens mystérieux semble à peine venir, mais vient, des profondeurs qui le recouvrent peu à peu comme un plongeur. ... Ce sont les fruits de son rosaire qui éclosent dans le Ciel. Ce sont les fruits de Foi interdits au triste Org-ueil qui méprise ces grains de buis parce qu'il ignore le mystère de toute chose=
174 CLAmiÈl\ES DANS LE CIEL
Je ne suis séparé de Vous que par mon corps, mon Dieu! Quil se brise. Et alors je Vous verrai. Mais qu'il se brise en répandant l'huile sacrée dont Madeleine oignit Vos pieds pour Votre mort.
L EGLISE HABILLIiE DE FEUILLES 17a
Notre Père, avant le sommeil et le réveil : Voici la Vie. Vous seul comprenez ce Mystère que j'existe, et qu'encore aujourd'hui le Soleil éclaire tout ce qui se passe sur la Terre.
Me voici. Je ne suis qu'un homme. Je reg-arde. C'est Vous qui éclairez la nuit qui est dans mes yeux et, sans Vous, chaque chose est însane et hag-arde. Mon âme crie. Elle a la nostalgie desCieux.
Je vis et ma vie va vers Vous, ô suprême Etre ! Les Ténèbres où Vous Vous cachez m'ont séduit. Aimez ce voyag-eur qui, errant sous les hêtres, préfère à ce qu'il voit ce que cache la Nuit,
176 CLAIRliRES DANS LE CIEL
. . . Mais suivre cette route obscure est bien pénible ! Je tâtonne. J'appelle. On ne me répond point. Dieu ! Que votre silence est profond et terrible ! Ouvrez-moi donc la porte où je beurte du poing- ?
Ah! d'autres trouveront, dans la paix des cellules, à remplir tout leur cœur avec ce qu'ils n'ont pas, mais moi j'entends l'appel au fond du crépuscule de ma passion nue sur son lit de lilas.
Vous avez assigné par des lois très adroites à cette âme sans frein et déchaînée en moi, Vous avez assigné des limites étroites qu'elle ne peut franchir tant que Vous êtes là.
N'aurez- vous pas pitié de votre serviteur ? Il est blessé. Il gît. Il a soif. La savane s'étend. Le bon Samaritain, ô mon Sauveur,' ne passera-t-il pas bientôt sous les lianes?
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi faut-il aussi longtemps, pourquoi faut-il pour que je puisse Vous aimer que Vous foudroyiez les fleurs de mon Printemps ?
— Mon fils, l'abricot point déjà dans la ramée
X<*iGLIfE HABILLÉE DE FEUILLES I77
IP
O mon Ang-e gardien, toi que j'ai laissé là
pour ce beau corps blanc comme un tapis de lilas :
Je suis seul aujourd'hui. Tiens ma main dans ta main.
0 mon Ang-e g-ardien, toi que j'ai laissé là
quand ma force éclatait dans l'Eté de ma joie :
Je suis triste aujourd'hui. Tiens ma main dans ta main.
0 mon Ang-e gardien, toi que j'ai laissé là
quand je foulais d'un pied prodigue l'or des bois :
Je suis pauvre aujourd'hui. Tiens ma main dans ta main.
0 mon Ange gardien, toi que j'ai laissé là
quand je rêvais devant la neige sur les toits.
Je ne sais plus rêver. Tiens ma main dans ta main,
fjS CLAIRIÈRES DANS LE CIEL
La chapelle sonnait encore. Et chaque coup de cloche, comme un martinet dans le beau temps, s'élançait du battant, demeurait un instant suspendue, décrivait un cercle lent et doux et revenait percher sa note sur son nid qu'ourlait un bleu céleste un peu mêlé de g-ris-
G'était l'enterrement d'une vieille paysanne, de celles qui ont mené l'existence d'esclave. On posa le cercueil sous le porche, un moment, où des pig"eons vinrent familièrement, comme s'ils eussent cru que la morte sereine allât se réveiller pour leur jeter des g^raines.
l'église habillée de feuii les 179
Le poète, assistant à la messe, sentait rillumination de Dieu dissiper l'ombre balayée par le vol de ces saintes colombes. Ici, le chant funèbre après soi ne laissait qu'un grand silence ardent où l'âme s'élevait dans une calme joie de tâche terminée faite du hosanna du déclin des journées.
£t lorsque le cercueil dans le clair cimetière But été recouvert, par les paysans, de terre, ceux-ci, marquant la iin de l'œuvre solennelle, formèrent sur la fosse un faisceau de leurs pelles.