‹ Clairières dans le ciel, 1902-1906Chapitre 30 sur 32 · CLAIKIÈAES DAN8 LB CIEL · texte numérisé non relu

CLAIKIÈAES DAN8 LB CIEL

La lune dans la nuit fait song-er à la Terre Le Silence, fermant les yeux, entre en prière.

L^ÉaUSK HABILLEE DE FKUILLES l8l

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Dans ce site où la Sainte Vierge est apparue,

la roche et le galet sont lustrés par l'eau crue

qui mire une lumière aveuglante, brisée

par ces cristaux d'air bleu appelés Pyrénées.

La flore est composée d'espèces balsamiques,

et la faune d'agneaux aperçus de si bas

qu'il semble que ce soit dans l'azur qu'ils cheminent.

Ainsi qu'un long soupir on entend un cantique

monter de la Douleur des douleurs qui sont là.

C'est près du vert torrent, dans le coin d'une grotte, que la Vierge, vêtue de neige et de ciel bleu, comme une eau descendue d'une céleste roche Jasa vers une enfant pauvre comme son Dieu.

82 CLA1IUK(^ES DANS LE CIKL

Grottes de Bethléem et du Gethsémani, fontaines d'abondance, on vous retrouve ici !

Agenouillé dans Tardente grotte enfumée, dans la terrible joie de son humilité, pareil à ces manants qui ne savent pas lire, laissant loin la raison savante qui délire, le poète reçoit la vie telle qu'elle est. Et il comprend, en regardant ces faces rustres et ces mains de terreau semant des chapelets, que c'est dans cette Foi pauvre, nue et robuste, qu'entre, pour l'habiter comme une crèche. Dieu.

l'église haéillee db feuili.rs 183

Le poète et Taini causent. Une pelouse

entre deux hauts coteaux vend graves lëurs pensées.

C'est l'heure où la palombe lisse aux pattes roug'es

choisit le chêne noir où son vol est bercé.

Les cœurs trois fois meurtris recherchent les lisières,

alors que le brouillard au-dessus des bruyères

descend avec tendresse et n'ose s'y poser.

Effarouché soudain, rasant l'ombre ef la mousse,

l'aile de l'ang-elus touche le cœur des bois.

Le poète : tout ici bas trouve une chose

où se posef quand la nuit tombe et qu'on a froid :

le ramier un rameau, l'ang-elus un ciel rose,

la caresse une amante et mon âme une croix.

t84 CLAIRIÈRES DANS LK CIEL

Le poète est tout seul dans la forêt de l'âme.

Il est découragé par le trop long* chemin.

Il attend, mais en vain, sous le cristal des lianes

et sous les baumiers bleus le bon Samaritain.

Il prie Dieu qui se tait. Alors, il s'exaspère,

et la douleur sur lui pèse comme un tonnerre:

Répondez-moi, Seigneur, que voulez-vous de moi ?

Je suis dépossédé même de votre joie,

et je me sens dans une g-rande sécheresse.

Revenez t Donnez-moi seulement l'allégresse

de cet oiseau chantant au cœur de l'arbousier?

Que me voulez-vous donc pour que vous me brisiez ?

l'église habillée db feuilles i85

— Je laboure ton cœur. Patience, ô mon enfant ! Tu souffres que je doive avec toi être juste. Garde-moi dans ce cœur, même lorsque le vent arrache les dernières roses des arbustes.

Ne m'abandonne point, car j'ai besoin de toi. 0 mon fils bien-aimé ! J'ai besoin de tes larmes. J'ai besoin d'un oiseau pour chanter sur la Croix. Veux-tu donc me quitter, roug-e-g-org-e de l'âme ?

— Mon Dieu, sur votre front ceint d'une haie d'épines, je chanterai durant toute votre agonie:

mais lorsque fleurira la couronne terrible vous laisserez l'oiseau y construire son nid.

i86 CLAïaiiiuts DA^ti lk ciel

Le moine, comme un vieil aigle ami des nuages, dans le creux d'un rocher mange son pain amer que la neige amollit. Puis son rauque Pater arrive au Ciel sur le tombereau des orages.

Il médite longtemps sur la Création .

Sa sauvage pensée évoque le chaos :

Dieu crée le ciel, la Terre et tous les animaux,

et l'homme dont son souffle anima le limon.

C'est le Credo, en dehors de quoi tout est vaiik C'est l'explication brutale qui s'impose : L'Eternel a parlé dans l'Eden lourd de rose^ il a fait le cheval et il a fait le chien.

l'ÉGlISK habillée DB FiiUILLES 187

Que mon âme se pose à la plus haute cime! Et que là, comme l'eau de roche dépouillée de la boue de l'org-ueil qui l'avait tant souillée, elle te réfléchisse, ô Nuit qui l'illumines 1

l88 CLAIRIÈRES DANS LE CIEL

Prends ta voix de ciel bleu, ô cloche du Baptême ! Chante à travers tes pleurs ! Et dis-nous que tu aimes cet humble enfant avec ce cortèg-e craintif, et jusqu'au petit chien, enchanté et naïf, qui semblait témoigner par petites g-ambades de la joie que le ciel eût fait encore une âme.

Qu'il y a de grandeur à cette humilité î

Ce doux pauvre inconnu qu'une femme apportait

à la maison de Dieu, comme à une chaumière,

était emmailloté de sublime lumière

comme celle de l'aube au matin du coteau.

l'église hadillée de feuilles 189

Le poète louait le Seigneur tout- puissant

de ce que ce petit fût né, ô saint poème!

de ce frisson par quoi le couple obscur comprend

la richesse infinie des dénûments qu'il aime.

Prends ta voix de ciel bleu, ô cloche du Baptême! car deux déshérités se sont aimés dans l'ombre, et ont été bénis, puisque sur leur baiser cet enfant est éclos comme sur un rosier.

0 cloche ! prends ta voix de ciel bleu . On arrose pour le jardin de Dieu une nouvelle rose.

ta.

|0i) CLAIRIERES DANS LE CISL

Tranquille et nu se pose au-dessus clu blasphènae le pied d'une petite enfant Nazaréenne.

L ÉGLISE HApit.LÉE DR FEUJLI ES

Mon humble ami, mon chien fidèle, tu es mort de cette mort que tu fuyais comme une guêpe lorsque tu te cachais sous la table. Ta tête s'est dirig-ée vers moi à l'heure brève et morne.

O compag-non banal de l'homme : Etre béni! toi que nourrit la faim que ton maître partag-e, toi qui accompag-nas dans leur pèlerinag-e l'archang-e Raphaël et le jeune Tobie...

0 serviteur : Que tu me sois d'un grand exemple, ô toi qui m'as aimé ainsi qu'un saint son Dieu! Le mystère de ton obscure intellig-ence vit dans un paradis innocent et joyeux.

Ah ! faites, mon Dieu, si Vous me donnez la grâce de Vous voir face à Face aux jours d'Eternité, faites qu'un pauvre chien contemple face à face celui qui fut son dieu parmi l'humanité.

l'église habillée de feuilles ig3

aS

Le poète médite. Il song*e à ces prophètes qui, comme des g-oëlands, crient dans la tempête. Et le souffle du Saint-Esprit qui se révèle pousse au large du Ciel obscur leurs caravelles.

Ils tiennent un journal de bord dont le papier

conserve çà et là, mystérieux herbier,

une feuille de l'Arbre où Dieu sera g-reffé.

Les océans futurs par eux sont traversés.

Ils ramènent, aux crocs de leurs ancres de rouille

une éponge, une Croix, des deniers, la dépouille

du Crucifié, des dés, une lance, un fouet :

épaves d'un naufrage à venir, dispersées

çà et là comme des étoiles dans l'abîme,

comme les phrases d'un poémo «i» «ont des vides,

CLAIRIKRES DANS î |5 ÇIJCL

comme, dans leur bizarre eng-renag-e, les choses : eng-renag-e qui lie le rosaire à la rose . Ces débris sous-marins gisent au fond des Temps, à une profondeur de dix siècles avant.

L'homme voit peu de chose et mal. Il est cloîtré dans son argile où la lumière est mesurée. Dans son œil trouble rien d'abord ne se précise : L'homme croit voir une Arche avant de. voij- l'EfflisÊ.

Marins d'Eternité, sag-es, frustes prophètes

aux barbes dans le vent | Laissez que ie poète

vous prie d'intercéder pour lui auprès de Dieu,

vous dont les nefs encor cpupent les flots dei^ Gigu^c

et g-ardent fièrement, à des perler mêlé,

l'attirail tout sang-lant de la Croix révélép,

Ecoutez-moi, ô vous qui spaqdie? s^r d§s çQ?dgs

le Mystère èi vepir de la Miséricorde?

Dieu fas§§ que mes rnains gucçombept §9Us (|esi fîesyrs I

Obtenez-moi de lui, âpres navig'ateurg,

des fruits bons à mapg'er et des ois^au:?ç qui çh?ii)t§E|t,

Je veux voir le soleil liiipe dans la tpurnieîitÇf

J'ai été ^p ces jours abreuyé 4*aii[jer|iuiQç ;

L'i^LlbË UABILbéu DE FEUILLES I Ç^

Raisins de Chanaan, g-onflez-vous dans la brume! Gorg-es des fiancées, roucoulez pour l'amour I

Dans la paix lumineuse où est votre séjour,

que j'obtienne par vous, ô terribles prophètes,

que mon Dieu me pardonne et mon cœur soit en fête.

0 lions qui chantiez : Qu'il exauce mes chants,

Lui qui prend soin des lys et des oiseaux des champs.

CLAIRIÂRKS DANS LE CIKL

On voit, quand vient Tautomne, aux fils télégraphiques de long-ues lig-nes d'hirondelles grelotter. On sent leurs petits cœurs qui ont froid s'inquiéter. Même sans Tavoir vu, les plus toutes petites aspirent au ciel chaud et sans tache d'Afrique.

. . . Sans l'avoir jamais vu ! dis-je. C'est comme nous qui désirons le Ciel dans notre inquiétude. Elle sont là, perchées, pointues, faisant l'étude de l'air, ou décrivant le vol d'un cercle doux, pour venir repercher à l'endroit qu'elles quittent

l'église habillée db feuilles 197

C'est dur d'abandonner le porche de l'ég-lise !

dur qu'il ne soit plus tiède ainsi qu'aux mois passés. . .

Oh ! Gomme elles s'attristent ! Oh ! Pourquoi le noyer

les a-t-il donc trompées en n'ayant plus de feuilles ?

La nichée de l'année ne le reconnaît point,

ce printemps que l'automne a recouvert de deuil.

Ainsi l'âme qui a souffert de tant de choses, avant de traverser les Océans divins et de g-agner le Ciel des éternelles Roses, s'essaye, hésite, et, avant de partir, revient.

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