SCÈNE PREMIÈRE
La nuit bleue de neuf heures, en juin. Sur le banc qui est devant la maison, au-dessous de la treille et des glycines, Denis fume sa pipe. Son chien est auprès de lui.
Devant lui, dans l'ombre , sur la pelouse, on distingue vaguement le chœur. Il se tient auprès du seringa. Les robes des jeunes filles sont les mêmes que dans l'acte qui précède, mais brillent au clair de lune.
La première jeune fille se détache du i^roupe de ses compagnes et leur fait signe d'écouter.
PREMIERE JEUNE FILLE
Ecoutez ? Cette voix qui vient comme un soupir...
Lucie berce l'enfant ; l'enfant va s'endormir...
On entend, par la fenêtre ou-'-erte de la chambre, le chant de Lucie.
Entre les deux couplets de la berceuse, et après qu'elle est finie, se déroule la vague rumeur que fait la nuit.
LUCIE
Si an beau j'oar, — dans la forêt,
— dans la forêt — oà fait son nid — le vieux pivert,
— une maison — avec de clairs — contrevents verts :
— dis toi que dans — cette maison — fleurit la paix.
Si un beau jour, — dans le jardin, — ô fils vermeil !
— dans le jardin — oà les pavois — sont fatigués,
— tu rencontrais — un pavillon — inhabité :
— dis-toi que c'est — là que fleurit — le lourd sommeil.
Lucie redescend et vient s'avsseoir à côté de son mari, sur le banc. Il se taisent.
Le chœur forme une ronde et danse.
Un lièvre traverse la pelouse, revient sur ses pas, se place au milieu des jeunes filles. La ronde se défait bientôt et le lièvre s'enfuit.
PREMIÈRE JEUNE FILLE
Gomme fut beau le jour, mes sœurs, la nuit est belle.
La maison tremble dans l'argent.
Les sylphes forestiers sur des violes g-rêles
tendent des archets de chiendent.
Chaque fleur du jardin se sent enveloppé©
d'une résille de rosée.
Chaque fauvette-noire a les plumes trempées
dans son nid de mousse embuée.
Sur le saule-pleureur, l'oiseau oriental
qui, dans la coupe de Hafiz, laissa tomber ses chants de perle et de cristal,
afin que ce poète fit passer dedans son cœur brûlant cette chanson,
chante. La colline n'est plus qu'une lig'ne simple et sévère à Thorizon,
comme une femme toute nue.
La lune s'est posée, fruit roug-e, sur la branche
la plus fine de ce rosier.
Lucie ferme les yeux. Son front penche, attendant,
sous le désir d'être baisé.
Grandeur de Dieu... L'amour envahit les clairières,
les mulots dansent dans le thym.
Les chenilles, au haut des balais des bruyères,
tissent leurs cocons an,'-enlins.
Le poisson va frayer sous les plantes vaseuses.
Le chien, plus doux que n'est l'enfant, sait que sur le coteau une chienne joyeuse
avec innocence l'attend.
La nature sourit dans sa gravité douce,
sans orgueil et sans modestie,
7^ CLAIRliftES DANS LK CIIL
s'intéressant aux pas d'écureuil sur la mousse
et aux mers ronflant dans leurs nids.
Lucie laisse son âme en suspens sur la lèvre
de Denis. Et lui, que saisit tout cet amour tremblant qui fait bondir les lièvres
dans les bois tout fumants de nuit, laisse à son tour trembler son âme. Et cette haleine
qu'il recueille dans ce baiser, monte des angélus qu'affole cette plaine
qui ne sait plus rien qu'adorer.
DENIS
Que le vent est lég-er ! Il soulève la treille. . • Reste ainsi, mon amie, dans cette molle veille... Tantôt je regardais tes bras quand tu fanais.. Ils savent purement vers ton cœur se courber. Quelle est l'émotion, quand je touche tes yeux, qui fait que je ne pense à rien d'autre qu'à eux ? Quel est le sentiment, si je t'entends chanter, qui fait que c'est ma voix qui me semble empruntée? Qu'est-ce qui fait que quand tu poses sur mon cœur ton cœur, je nous confonds dans la même douceur?
LE POETE ET SA PlEMMB 79
LUCIE
Que tu sais me parler avec des mots jolis!
Moi qui ne sais, hélas ! répondre en poésie,
je t'aime cependant. Si je ne sais te rendre
Tamourenvers charmants, crois bien que je sais prendre
toute l'émotion que tu veux me donner,
et que je suis à toi avec simplicité.
Béni soit le travail s'il inflige à mes bras
la courbe que tu veux et qui t'enlacera...
C'est que la poésie est lame de la vie.
C'est moi qui la cultive et toi qui la fleuris.
Denis, je ne suis rien que la pauvre servante
qui écoute avec foi la parole savante.
DENIS
Ne me dis point cela, car ta tâche est la vraie. C'est celle qui de Dieu est la plus rapprochée : car, si le vent devait faire chanter le blé, il fallait tout d'abord que le blé fût semé. C'est toi qui le semas, ô bonne ménag-ère I
LUCIE
Il faut au laboureur, pour l'élever de terre, la chanson de l'oiseau à laquelle il répond.
Tout s'entr'aide ici-bas. Il faut au forg-eron, pour donner du courag-e à son bras fatig-ué, le chant mystérieux du fer qui est forg-é.
DEUXIÈME JEUNE FILLE. Elle parle à ses compagnes. La voijc parvient un peu voilée.
Ainsi se disent-ils, en s'almant, ce qu'ils sont :
lui le bon sjlvain que distrait le soufiîe du zéphyr dans la soie bleue des blés,
bien plus que le prix des moissons.
Elle, c'est la veilleuse et prudente fourmi,
et qui sait que Fhiver viendra, et que la voix des vents du Nord n'enchantera
que ceux que le travail nourrit.
Aussi, voyez ses bras. Ils sont si blancs, mes sœurs,
et si polis, que l'on dirait qu'en pétrissant le pain ils se sont improg-nés
de la chaste farine en fleur.