SCÈNE II
La prairie, entourée <\p chênes et de saulrs. On entend les voix des faux qu'on aiiçuise sonner sous la pierre comme des violons sous l'archet et propager leurs ondes au dessus des foins endormis. Lucie est au milieu des fauctieurs, coiffée, comme chaque faucheuse, d'un chapeau des champs qu'ornent des boutons-d'or, des reinesmars:uerites et des coquelicots.
Elle mange des cerises qu'elle tient dans son tablier rouge, relevé d'une main. A quelques pas d'elles, Denis fait lentement un bouquet.
Les jeunes Miles du chœur, l'une à la suite de l'autre, suivent Denis, imitent ses mouvements, choisissent les mêmes espèces de fleurs qu'il cueille. Elles sont vêtues de longups robes, d'azur encore, mais gris, comme il esta midi. Seul, de tous les personnages, Denis semble s'apercevoir de leur présence.
Sur la lisière de la prairie, un âne charecé de gourdes pleines de vin et d'un panier est attaché à un arbre. Et, non loin de l'âne, dans un berceau bas, dort le bébé de Denis et de Lucie,
LUCIE, montrant le foin aux faucheurs :
Fauchez-le d'ici là. Ahl que la journée brûle!
Dans ce foin-là, il y a trop de renoncules ;
certes ces fleurs ne donnent pas un bon fourrag-e...
On fauche.
DENIS, cueillant des boutons-d'or et les contemplant :
0 renoncules ! Boutons-d'or ! Fleurs d'un autre âge !
Sœurs jaunes des midis d'une vie ancienne
où l'amour sommeillait derrière la persienne,
à l'époque poig-nante où la larg-e maison
ouvrait aux écoliers le cœur des fenaisons...
Le silence fusait par la verdeur des stores.
Le vestibule était glacial et sonore.
Les collégiens prenaient le bras des couventines
qui se voilaient la lèvre avec des églantines
afin que les baisers fussent d'autant meilleurs
qu'ils auraient traversé le parfum de ces fleurs.
Un vieil oncle posait sa ligne sur le sol.
On riait de le voir avec son parasol,
cependant que la plus hardie allait s'asseoir
au-dessus de la digue, afin que l'on pût voir
la gracieuseté de ses jambes pendantes.
Les berges macéraient dans l'odeur de la menthe.
Mais les fleurs qui régnaient par-dessus toutes celles
qui formaient le tapis d'herbe artificielle;,
c'étaient ces boutons-d'or luisants et enflammés
par les blêmes soleils qui font danser les prés.
LUCIE, à un jeune garçon :
Petit, ta faux s'est émoussée ; aiguise-la.
Tu n'as plus d'eau au fond de ton étui de bois.
Va le remplir au puits pour y tremper la pierre
L'enfant s'en va, puis revient. Il appuie sur le sol le manche de sa faux dont il aiguise le tranchant avec la pierre humectée. On n'entend que le chant de la lame d'acier qui gronde de plus en plus dans l'azur accablant.
Le chœur s'est assis en cercle auprès d'un arbre.
PREMIÈRE JEUNE FILLE, qui se relève :
Quand chante la faux où s'accroche la lumière,
aux pacifiantes prairies qui sont les grands jardins de ces verts paradis
que nous possédons sur la terre, j'arrive avec mes sœurs et ne me lasse pas
d'écouter cette rumeur grave que fait contre le fer la pierre que l'on lave
à l'eau du puits qui est là-bas.
On dirait que le son de la faux qui s'aig-uise,
posée comme un diapason sur le cœur de la terre, on dirait que ce son
donne la gamme de la brise,
de la brise et des eaux et du soleil ronflant
dans les machines agricoles, du soleil et des cris qu'au sortir de Técole
poussent ces oiseaux, les enfants.
... Rumeur profonde prise au fond des univers,
large comme un soleil qui tombe, vous êtes cette voix encor qui sort des tombes
pour faire tinter les blés verts.
DEUXIÈME JEUNE FILLE. Le chœur fout entier se relève et forme une ronde.
Mes sœurs, donnez vos mains que nous dansions ensemble
dans cette prairie toute paix.
Sur mon sein dur qui luit je veux voir se mirer
l'ombre fourmillante du tremble, et vos pieds tour à tour sur la mousse neiger.
Vous, ma sœur, vous avez l'épaule moins glissante que n'est la mienne. Mais la gaule
a moins de flexibilité que votre taille où se tiendraient debout les chèvres
la prenant pour un chèvrefeuil.
Vous, ma sœur, vous avez le teint que donne seul
l'appuiement, sur les joues, des lèvres.
LK rOÈTK ET SA FEMME 69
Vous, ma sœur, votre gorg-e a un g'este aussi doux
que votre croupe quand se penche tout votre corps, et que vos bras, navettes blanches,
tordent vos cheveux devant vous.
Le rondeau se défait.
LUCIE
L'enfant s'est éveillé, il boug-e... Prenez-le
dans le panier, que je le berce... Il est joyeux I
Elle prend l'enfant contre elle et li berce.
DENIS Voici que le soleil devient plus forb que Tombre. Où pourrons-nous trouver une place assez sombre pour que rien plus ne puisse troubler cet enfant ?
LUCIE La place est difficile à trouver dans le champ... Le mieux, c'est de le mettre à l'ombre de cet âne.
Elle remet l'enfant dans le panier qu'elle pose à l'ombre de l'âne.
TROISIÈME JEUNE FILLE L'enfant va s'endormir dans le foin qui se fane, çt faire des song-es légers.
70 CLAIRlÈRfiS DANS LE CIEL
L'Enfant de BelhléeTu, sous le souffl-e de l*â«e, fut adoré par les berg'ers.
PREMIÈRE JEUNE FILLE Entourojis ce petit. Dans l'herbe, assejons-nous.
Il est frais comme un big-arreau.
Mes sœurs, il faut rêver, en le voyant si beau,
à la blancheur de nos genoux.
Le chœur s'assied en rond. L'une de ses jeunes filles arrache une toutFe de reines-marguerites et, mi-couchée, appuyée d'une main au sol, de l'autre m<ain elle offre ces fleurs à Denis qui se tient debout auprès d'elle et les prend,
DENIS
... Ce sont les reines-marg-uerites du dimanche,
les fleurs que, sur la route aux peupliers, les blanches
campag-nardes, en se promenant, porteront.
L'avenue du villag-e est à celles qui vont
se reposer, au soir du beau jour du Seig-neur,
d'avoir baissé le front sur un obscur labeur.
C'est à elles que sont ces fleurs endimanchées
comme le sont aussi les robes empesées.
Dieu bénira la route où pacifiquement
l'on voit, les bras aux bras, les filles de seize ans. 0 poésie de Taprès- vêpres des villages ! Les artisans j vont d'nn pas prudent et sag-e. 0 pâle route l O sainte table du travail où tombe tout le bleu du céleste vitrail !
LUCIE Déjà au champ voisin tout le foin est dressé.
PREMIÈRE JEUNE FILLE,se relevant et regardant par dessus la haie:
Les meules, dan» Tazur éetatant espacécsy
ressemblent aux tentes d'un camp.
Les faneuses qui rient font le geste cLarmant,
en élevant le foia fané, d'offrir leur gorge. Et, tandis que lettrsbras musclés
haussent la fourche biscornue, assurées sur leurs pieds et la cuisse tendue,
elles semblent baiser l'Eté.
DENIS, II pose des coquelicots sur le front de la premièrejeune fille.
Coiffez ces fleurs de feu. Elles ne croissent point
dans les bois, mais dans les champs de froment, ou bien
elles poussent encor dans une pauvre terre :
dans l'humble et doux jardin de la garde- barrièrCi
72 CLAlHlJLnKS DANS LE CIEL
Elles tremblent quand passe un train tout haletant.
et meurent de trembler comme les cœurs ardents.
Denis pose son bouquet à terre prend une faux et fauche ; Lucie un râteau et fane. Ils forment, avec les travailleurs, un groupe si clair que Ton ne sait point s'il ne font pas partie de la lumière.
PREMIÈRE JEUNE FILLE
Les voilà qui travaillent. Leurs pensées difïerent,
mais non pas leur amour.
Peut-être pense-t-elle au pain que chaque jour
il faut obtenir de la terre.
Peut-être pense-t-il à cette poésie
que l'on moissonne dans le ciel.
Ainsi, sans se douter, ils font un même miel
des fleurs que chacun a choisies.