SCÈNE II
Le chœur, demeuré sur la pelouse, appelle Denis dans la nuit.
PREMIÈRE JEUNE FILLE Nous te voulons aussi. Pendant qu'elle sommeille
auprès de ton enfant, parais !
Un instant laisse-toi venir dessus ce pré
où notre chœur, cette nuit, veille.
Tu ne la trompes point lorsque avec nous tu causes,
car l'amour que nous t'inspirons, tu le retrouveras au bout de son sein rond
où tremble une g-outte de rose.
La porte de la maison paysanne s'ouvre lentement. Denis paraît, vêtu d'une robe de laine blanche. Il descend le perron et va sur la pelouse se placer au milieu du chœur.
DENIS
Vous m'avez appelé, je viens. Que voulez-vous?
PREMIÈRE JEUNE FILLE Comme à des fleurs d'arum l'eau perle à nos g-enoux.
DENIS Qui êtes-vous?
PREMIÈRE JEUNE FILLE Tes voix.
DENIS Mes voix ? Mais quelles voix ?
DEUXIÈME JEUNE FILLE Les voix de ce que tu ressens au fond de toi . . .
PREMIÈRE JEUNE FILLE Je suis la voix qui chante à l'humble fojer noir.
DEUXIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix des eaux diaprées des arrosoirs.
TROISIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix de Técolière qui s'éveille.
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QUATRIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix des blancs cornets des lys, abeilles !
CINQUIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix de source alors qu'il a neigé.
SIXIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix du sable où va la fiancée.
SEPTIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix des Fêtes-Dieu d'un jour torride.
HUITIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix des parcs orageux qui se rident.
NEUVIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix, dans le brouillard, des paquebots.
DIXIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix du pâtre appelant son troupeau.
ONZIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix des bois alors que tout se tait.
DOUZIÈME JEUNE FILLE Je suis la voix des baigneuses dans la forôt
LE POÈTE ET SA FEltME 87
DENIS
Ces voix, ô mes amies, dans cette solitude, devraient à tout jamais bannir l'inquiétude. Qu'est-ce donc qu'à travers elles j'entends toujours la douleur qui bourdonne au dessus de l'amour?
PREMIÈRE JEUNE FILLE
La douleur, ô mon frère, est l'ombre du bonheur,
et tout bonheur n'est qu'un écho dans la forêt obscure où l'on cueillit des fleurs
en posant les lèvres sur l'eau .
Dans l'ombre du courant s'est enfui le baiser
avec le bouquet effeuillé, car, pour les posséder l'un et l'autre, il fallait
que leur ombre fût projetée.
DEUXIÈME JEUNE FILLE
Le nojer qui noircit le toit de la chaumière
n'exhale son parfum mortel que parce qu'à midi des torrents de lumière
font vivre les ruches à miel.
TROISIÈME JEUNE FILLE L'aube naît, car déjà l'on prendrait les jasmins
qui grimpent contre la marg-elle pour les duvets en fleurs d'un nid de tourterelles
brisé par le vent du matin.
Denis regag^ne lentement la petite maison dont il referme la porte derrière lui«