SCENE PREMIÈRE
Ed juillet, un jour bleu, la moisson immense. Il est midi.
Les moissonneuses et les jeunes filles du chœur ont vêtu des robes couleur du ciel. Les moissonneuses, et Lucie, robustes et blondes, sont coiffées des mêmes chapeaux qu'à la scène II de l'acte II, avec cette différence que les boutons-d'or sont remplacés par des bluets, et les reines-marguerites par des épis mûrs et des scabieuses.
La plaine est blême de chaleur. On n'aperçoit, sur le ruban de la route lointaine, qu'un point noir qui est un homme. Il disparaît au sommet dé la côte. Puis on voit successivement passer, comme en rêve, un cavalier harnaché comme dans une fable de La Fontaine ; un automobile qui rontle au soleil ; un facteur rural ; uu carrosse doré — Louis XV — attelé de quatre chevaux blancs.
Au moment que passe le carrosse,
LES MOISSONNEURS s'écrient : ' Saluez ! C'est le marquis de Carabas qui passe !
UN MOISSONNEUR Margot rit pendant que Pierre et Sylvain l'embrassent.
DENIS, désignant Margot au chœur :
Voyez comme la force est souvent de la grâce 'r Sa g"org-e se secoue g"aîment, ses bras enlacent une g-erbe d'épis faits de soleil poudreux.
UN MOISSONNEUR Entre ces deux sillons la caille a fait ses œufs.
LUCIE Pauvre bête... Elle a fait sa couvée dans la paille... Tiens, la voilà... là-bas... près du bluet... La caille!
DENIS. Il cueille le bluet et le contemple Morceau de ciel du sombre Eté, bluet des champs que mon cœur à Lucie a comparé souvent, tu es une couronne aux farines vivantes, la reine des moissons et aussi sa servante. Fiancée bleue dormant sur les coquelicots, ta fleur a su parer, sous les français ormeaux, piquée entre ses seins, une jeune ouvrière. Tu es l'amie du peuple et du bal populaire, tu es Tamie des doig'ts qu'ont noirci les aig-uilleà tu fus le song-e amer qu'a vécu toute fille qui crut naïvement le baiser éternel, parce que tu étais aussi bleue que le ciel...
Le chœur ramasse des Dinets.
LUCIE
Il faut mettre à l'abri, là, sous ce coudrier, l'enfant. Il fait trop chaud maintenant où il est.
Denis change le berceau de place.
UN MOISSONNEUR Voyez donc cet épi de blé ? Il est superbe.
LUCIE
... Il est pesant. Il n'y a pas de mauvaise herbe. Un tel épi est lourd comme une pièce d'or.
DENIS. Il prend l'épi et le contemple.
C'est le sceptre pliant et droit de Messidor. Il est barbu ainsi que le serait un faune qui appuierait sa lèvre à cette tig-e jaune dont il se servirait comme on fait d'un appeau pour attirer à soi les couvées de perdreaux.
LUCIE. Elle regarde l'enfant qui bouge et qui s'inquiète. Je ne sais trop ce qu'a cet enfant, il s'agite.
PREMIÈRE JEUNE FILLE La joie et le malheur vont également vite.
lyi CLAIRIEHES DANS LE CIEL
DEUXIÈME JEUNE FILLE Il ne faut point parler de malheur aujourd'hui,
dans cette moisson qu'éblouit le soleil roug-e. Tout est luisant et joyeux.
Sous les pins du coteau ocreux, la bruyère enflammée fait grincer les cig-ales.
Plus bas, l'eau du gave s'étale.
Elle coule sans heurt, g-uidée parle beau temps,
g-lauque et facile aux poissons blancs.
Le martin métallique y vole, et son reflet
persiste dans l'œil étonné du pêcheur dont on voit, sous un chapeau de joncs,
la barbe telle qu'un chardon.
Ici, se succédant de Tune à l'autre année,
sont les cultures alternées :
le maïs enlacé du haricot g-rimpant,
et le blé qu'on coupe à présent.
Chaque culture est séparée par quatre haies,
ou bien encor par des fossés munis d'écluses pour que l'on puisse amener
l'eau de rivière sur les prés.
Et, au bord de ces haies ou bien de ces canaux,
croît un fouillis de vég"élaux ;
LE POÈTE ET SA FKMMK qF)
la salicaire dont la flamme est violette,
la Ijsimaque, la chlore tte, la valériane rose et la reine-des-prés;
Tang-élique, la centaurée, l'épilobe, l'œillet, la bétoine aquatique.
Au-dessus, le vol des moustiques rebondit dans l'air chaud où les deux parfums nagent
de la menthe et du marécage.
Au deuxième tournant du chemin, si boisé
qu'il semble toujours sous l'ondée, on voit l'habitation de Denis et Lucie.
Tout auprès de la métairie se trouve un potager dont on parle plus haut,
avec la rose et l'artichaut.
Enfin, dominant tout, et passant sur les têtes
des choses, des hommes, des bêtes, le soleil de midi tombant à plomb sur elle
raccourcit l'ombre d'une pelle.
LUCIE. Elle s'adresse à une moissonneuse.
Allez encore emplir la cruche, Madeleine ! Mais n'allez pas au puits... plutôt à la fontaine qui s'est creusée au fond de l'herbe dans le pré»
DENIS On dirait que l'enfant a la fièvre...
LUCIE
... C'est vrai..
PREMIÈRE JEUNE FILLE Nous avons oublié la triste scabieuse...
Elle vient auprès des talus.
Elle est la plante en deuil des femmes douloureuses :
sa fleur est toujours abattue.
Elle a poussé ici, tout contre le panier
où le petit garçon repose.
Mes sœurs, qu'il est charmant !... Oh! je veux le baiser
sur sa bouche à peine déclose...
Elle s'approche du berceau, se penche,pousse un cri d'horreur en voyant le cou de l'enfant enlacé par une vipère, et tombe à genoux, les mains jointes.
LB POÈTE KT SA FEMME oy