RUE DES BPAUX-ART
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Dans un grand cabinet attenant à un fort bel appartement, huit personnages étaient assis autour d'une table couverte d'un tapis de velours vert frangé d'or.
2 CLARISSE DE ROISI.
Quelques encriers étaient épars sur la table; plusieurs portefeuilles de maroquin rouge étaient également posés sur le tapis. Les huit personnages causaient entre eux fort paisiblement; par intervalle, l'un d'eux demandait à être entendu ; alors les autres , croisant les bras ou s'accoudant sur la table, écoutaient sans donner le moindre signe d'approbation ou d'improbation ; puis la conversation redevenait générale.
La séance dont nous parlons touchait à sa fin; un des personnages se leva et proposa d'introduire dans le cabinet des délibérations un homme fort important et qu'il nomma.
« OÙ esl-il? demanda celui qui paraissait présider le Conseil.
— Dans le salon voisin. »
Le président sonna.
Au coup de cloche, un huissier en frac noir et portant la chaîne d'acier se présenta; il reçut ordre d'introduire le personnage en question.
L'huissier obéit et se retira en fermant les battants de la porte très soigneusement. L'homme introduit pouvait avoir trente-six ans; il était fort pâle et paraissait convalescent; sa tournure était des plus nobles, son visage avait une expression charmante de finesse et de bon ton ; sa toilette était d'une simplicité luxueuse
et qui sentait presque la recherche. H salua le Conseil sans le moindre embarras et chacun lui rendit son salut; il fut invité à communiquer ses rapports.
Il se tenait debout en s'accoudant un peu contre la cheminée. Mais lorsqu'on reprit la séance et que chacun se fut replacé autour de la table, le président invita le nouveau venu à s'asseoir sur un des fauteuils. Celui-ci sortit plusieurs papiers d'un très beau portefeuille et il commença une lecture. Or, il parlait devant un Conseil de ministres assemblés à l'hôtel de leur président.
Il lut d'une manière imperturbable pendant dix minutes; les ministres silencieux écoulaient; la voix seule du lecteur
vibrait pleine et calme dans le grand cabinet. Quand il eut achevé sa lecture il ajouta ces paroles :
a La note que je viens d'avoir l'honneur de vous communiquer, messieurs, m'est adressée de Vienne par un homme à moi et qui mérite toute confiance. Cet homme est fort habile, j'ajouterai qu'il me coûte un peu cher; toutefois il n'est pas de sacrifice qui m'arrête quand il s'agit de service.»
Un sourire léger passa sur la bouche des membres du Conseil. L'outrecuidance de celui qui parlait était merveilleuse d'aplomb et d'apropos. Un des ministres se pencha vers son voisin et lui dit :
^ CLARISRK DE RONI.
«J'nime beaucoup celle réflexion sur ses dépenses; il parle du trésor comme de sa bourse.
— Il est sublime,» reprit le collègue.
L'homme du rapport avait choisi un autre papier dans son portefeuille.
«Ceci, messieurs, dit-il, est une note qui m'arrive du camp de Don Carlos; elle est écrite au crayon et elle a traversé les lignes de l'armée royale, roulée autour d'une pipe. Arrivée à Baïonne elle a été remise à un homme à moi et qui me l'a transmise par la poste. Voici la note :
« Le Prétendant est inquiet; les trahisons se renouvellent autour de lui; il
vient d'envoyer secrètement à Paris un de ses affidés pour recruter de l'argent et des volontaires. L'homme envoyé est habile et dangereux.
— Sait-on où cet homme est logé? demanda un ministre.
— Oui, monsieur, reprit le personnage du rapport.
— Et qui l'a découvert déjà?
— Moi, monsieur, c'est-à-dire un des miens.
— Aurez- vous l'occasion , monsieur , de rencontrer l'affidé espagnol?
— Je l'ai déjà vu hier au soir; je le savais dans un salon; je me suis trouvé
8 CLAHISSli l)K UOM.
là, j'ai causé avec lui; c'est un enthousiaste vertueux. Il se fourvoira selon mon bon plaisir.
— Veuillez continuer.
— Messieurs, voici une lettre de Londres; elle m'est adressée de la chambre même de la reine, par une de ses bonnes amies et sous le couvert de l'ambassade anglaise. Décidément le cœur royal de Sa Majesté Britannique a parlé pour un de ses sujets; si monsieur l'ambassadeur avait flairé cette lettre au passage, je doute qu'il me l'eût envoyée par un de ses gens et d'une manière aussi courtoise. »
Les membres du (iOnseil se regardé-
CLARISSE DE ROî<I. 9
rent entre eux; ils écoutèrent la lettre dans un religieux silence.
« Messieurs, ajouta l'homme du rapport après la lecture, il me reste à vous parler de quelques affaires qui me sont personnelles. L'économie avec laquelle je vis est fort remarquée depuis quelque temps ; vos refus m'ont obligé à restreindre mes dépenses d'une manière fâcheuse; il m'est impossible de voir tout le monde que j'ai à voir et de suffire aux exigences des honnêtes gens que j'emploie pour le service. Je n'ai plus que dix chevaux dans mon écurie, ce qui est fort gênant, puisque je suis obligé de les ménager; je n'ai plus que trois logements à Paris, et vous comprenez le malheur d<' ma [►osiiion.
10 CLARISSE DE KONI.
Que deviennent la facilité et la sûreté des nombreux rendez-vous que je donne? Je ne joue et je ne parie presque plus ; je n'ai pu perdre que mille louis depuis un mois avec des gens qui ne laissent échapper des révélations que dans la fièvre des cartes; enfin mes voyages se sont multipliés cette année.
— Ainsi , monsieur, dit le président, les fonds qui vous sont alloués ne suffisent pas ?
— Je remercie monsieur le président de m'avoir épargné la peine de le lui dire.
— Comment, monsieur, cinq cent mille francs touchés depuis un an !
— Messieurs, j'ai acquis l'affligeante
certitude qu'il m'est impossible de vivre à moins de cinquante mille francs par mois.
— Six cent mille francs !
— Eh! messieurs, permettez qu'on vous le déclare ici : vous êtes d'une bien étrange sévérité. Quoi! vous comptez "^lavec un homme comme moiî C'est fort J|bien; comptez, messieurs; souffrez pourtant que je compte à mon tour. Que suisje pour vous? J'ai grande envie de vous l'apprendre en me retirant. »
Il y eut dans le Conseil un petit frémissement d'impatience. Un des ministres dit d'un air contraint :
«Vous en seriez le maître, monsieur;
Ï2 nLAIUSSK DE RONI.
mais vous nous resterez. On vous garantit les fonds indispensables; votre économie ne sera plus scandaleuse.
— Il est un sens caché dans celte ironie , monsieur. Vous avez raison , un homme comme moi doit être magnifique dans sa manière de vivre. Quand on a l'honneur de porter dans sa poche les secrets des cabinets européens ; quand on peul brouiller les rois enire eux ou les réconcilier, il serait honteux pour l'Europe, pour les rois et pour moi que je ne vécusse pas comme un prince.
— Monsieur, dit un membre dii Conseil, est-ce que vous ne voyez plus les ambassadeurs résidants à Paris? On en est le baromètre chez eux?
— Beau fixe, messieurs. Les puissances étrangères sont charmantes, si nous les jugeons par les honnêtes visages de leurs chargés d'affaires, qui ne sont, en vérité, que des chargés de compliments pour nous. Il est impossible de bouder plus gaîment que ne font ces messieurs. Les puissances me paraissent décidément accepter le fait de juillet avec une reconnaissance attendrissante.
— Parlez - vous sérieusement , monsieur?
— Sérieusement, le corps diplomatique est fort triste; ce qui est fort gai pour nous.
— Triste! et de quoi, monsieur?
14 »;LARISSR DK RONI.
— D'abord d'être le corps diplomatitique, ce qui n'est pas très plaisant par soi-même; ensuite je le crois très désœuvré.
— Ne pourriez- vous vous charger, monsieur, de lui donner quelques préoccupations? 11 arrive parfois que dans le désœuvrement on exerce sur autrui un contrôle fâcheux.
— Non, messieurs; de telles craintes n'ont aucun fondement. Messieurs les agents des cabinets étrangers sont de fort bonnes personnes, fort affairées à vide, mais fort sages, qui ne font parler d'elles que le moins possible, qui écrivent régulièrement leur correspondance, qui sont
CLARISSE DE ROm. là
d'une très grande aménité pour tout le monde, et qui, sous cette enveloppe tranquille et bénévole, ne cachent que de la prudence et de la circonspection. Et à ce sujet on pourrait se demander pourquoi ces messieurs prennent lant de soin de déguiser des qualités sous des qualités ; je comprendrais mieux qu'ils prissent ces dehors honnêtes et candides pour cacher quelque vilain machiavélisme ; mais se tuer à paraître vertueux quand on crève
d'innocence! En vérité, ceci dépasse
toute borne. Il ne sera donc pas très difficile, dans toute occasion, de pénétrer les sentiments du corps diplomatique et par conséquent ceux des augustes cabinets de l'Europe, relativement à nous. »
iC> CLARISSR DE ROM.
Un peu de gaîlé revint éclairer le front de ceux qui écoutaient celte allocution ; l'un d'eux fut toul-à-fait d'avis de jeter de côté toute préoccupation en ce qui concernait la politique étrangère, et de se mettre aux allai res intérieures avec des allures d'indépendance complète, comme si l'Europe n'existait plus. Cet avis ne fut point partagé, et mille considérations arrivèrent à la fde pour les combattre, toutes armées et hérissées d'arguments. L'homme du rapport souriait de temps en temps et passait la main sur son menton, les regards errants au plafond et rêveurs. La discussion devint affligeante; les impossibilités dans le système suivi semblaient se hérisser de toutes parts.
L'homme du rapport se mordit les lèvres comme fait quelqu'un qui a bien envie de parler, mais qui par convenance ne se mêle pas à la conversation. Un des ministres lui dit :
a Vous avouerez cependant qu'il n'est pas deux manières de gouverner aujourd'hui; avec la représentation parlementaire, la question est bien simple : on est dans les sympathies de la nation ou l'on n'y est plus. Dans le dernier cas toute administration devient impossible.
— Monsieur, re'pondit l'homme mystérieux, je ne fais point partie du conseil et je n'ai pas le droit de dire ici un mot si vous ne m'y invitez.
18 n.ARissr, DE noM.
— Mon Dieu! pariez... lui dirent plusieurs voix émues.
— En général il faut craindre ce qu'on appelle une profession de foi. Si elle est sincère, elle devient dangereuse; si elle est fausse, elle devient embarrassante tôt ou tard; cependant voici la mienne. »
Et en même temps il parut faire un effort pour se redresser sur les reins, portant une main au côté et posant l'autre sur la table; on voyait qu'il cherchait à surmonter quelque souffrance. Son visage pâle se colora d'un carmin fiévreux, ses yeux s'animèrent d'un éclat plus vif; il reprit en ces termes :
« Selon moi, messieurs, il n'est pas de
CLARISSE DR RONI. t9
gouvernement préférable au gouvernement constitutionnel. Un pareil aveu de ma part vous étonne; je m'explique : le gouvernement constitutionnel a cela de merveilleux pour les gouvernants qu'il se prête parfaitement à l'absolutisme sous les formes les plus libérales. Si j'étais ministre, et c'est un honneur que je n'ambitionne pas, je ferais écrire le mot liberté sur toutes les murailles de la ville. Le peuple est un enfant respectable dans ses chimères vertueuses ; il faut lui faire le plus de bienpossibleen l'amusant le plus possible. Cédez-lui dans des fantaisies d'amour-propre, dans des jouissances inoffensives; pour une illusion que vous lui laissez il vous cède la partie sérieuse de ses affaires. Mais ce peuple a des représentants
éclairés et rigides, (lir«i-t-oii. Doucement, messieurs ; nous diviserons ces représentants en plusieurs catégories; nous verrons ensuite ce qu'on en pourra faire.
Parmi ces représentants nous trouvons d'abord les éclaires, puis les rigides^ puis une dernière classification qui n'a rien de commun avec les deux premières et qui est la plus nombreuse ; cela simplifiera singulièrement la question.
Je m'adresse aux éclaires et je leur dis : «Vous êtes comme nous des hommes d'intelligence; nous pouvons nous entendre sur tous les points, puisque nos con- YÎctions et nos intérêts sont les mêmes ; donnons-nous la main et marchons. » Je m'adresse aux rigides : « Vous êtes des hommes vertueux, inflexibles, irrévoca-
CLÀKI8SË DE RONI. 21
blement liés à vos principes ; nous vous admirons, nous vous aimons, mais à l'époque avancée et fiévreuse dans laquelle nous vivons , le bien absolu est d'une application rigoureusement impossilde. Il faut céder quelque chose aux passions effervescentes pour qu'elles ne mettent pas le feu à la maison; il faut leur caresser la main pour leur enlever la torche et l'épée ; nous restons vos amis et vos admirateurs tout en vous contrariant quelquefois. »
Je passe à la classe des non-éclairés et des non-rigides : « Nos œuvres sont grandes, leur dis-je, elles sont louables, et vous aurez la complaisance de les trouver telles. »
Un petit frémissement de murmures interrompit l'orateur ; il reprit :
« Vous le voyez, messieurs, il ne s'agit que de parler à chacun son langage : c'est là toute la science des gouvernants; et il s'agit ensuite d'agir assez adroitement pour ne paraître heurter personne : c'est là toute l'habilelé des gouvernants. Vous avez déjà un grand moyen de succès entre les mains et vous en usez; un nombre considérable de journaux est à vous.
D autres vous tourmentent et vous barrent le chemin! Quoi, messieurs! vous êtes les ministres, c'est-à-dire les dispensateurs de toute dignité, de tout honneur, de toute place; vous pouvez largement puiser dans l'El Dorado gouvernemental, et vous ne pouvez marcher d'un pas ferme et libre sur votre chemin, et vous vous laissez jeter aux jambes des bâtons qui
voUs font trébucher! Et vous ne voyez pas que les trois quarts de vos ennemis taquins ne redoublent leurs agaceries que pour vous obliger à composer avec eux! C'est un jeu de coquettes qu'ils jouent là, messieurs. Ayez donc des yeux et des oreilles. Je sais que parmi ces hommes d'opposition il est de nobles consciences et de nobles talents, comme on dit fort bien; mais que feront les généraux si vous achetez l'armée? que deviendra l'exception devant la désertion générale? En vérité, je ne vous comprends pas.
« Passons à vos rapports avec l'étranger; moi je les trouve excellents. L'étranger est depuis longtemps vis-à-vis de nous dans une situation embarrassée. Il en-
21 CLAUISSE nE RONI.
loure la France comme un peuple de spectateurs entourerait un volcan dont le cratère lancerait des colonnes de lumière et dont les éruptions pourraient arriver à tout moment. Cette admiration mêlée de frayeur est précisément le sentiment intime de l'étranger vis-à-vis de nous ; il ne s'agit que d'une chose, c'est de prouver que dans tous les cas possibles nous sommes les plus forts comme les plus éclairés, que nous sommes bien réellement le volcan et qu'il est la foule. Or, cette vérité n'est pas d'une démonstration très difficile. D'ailleurs, messieurs, voyez l'Europe et cessez de la craindre, celte Europe travaillée elle-même d'un bout à l'autre par le mal du présent et les angoisses de l'avenir. Voyez l'Angleterre
forte encore, mais épuisant ses forces sous le poids d'un délie énorme et sous le poids non moins écrasant d'une aristocratie impitoyable. Voyez la Russie embarrassée de son étendue territoriale; chagrine de loucher aux deux bouts du monde sans pouvoir peupler et défricher ses déserts; voyez-la sous son ciel glacial, cherchant à attirer à elle notre civilisation et nos vices par conséquent. Elle serait vraiment à craindre pour nous si elle restait Barbare. Voyez l'Autriche vivant silencieuse et morne sous son gouvernement et se hâtant toujours d'étouffer la moindre idée qui scintille sur son territoire. Voyez l'Espagne !... Qu'avez- vous à craindre de l'Europe?
Eli ! de grâce , relevez la tête ; de l'as-
surance et du calme, car vous êtes les maîtres. Messieurs, j'ai dit ma pensée, c'est à vous de l'interpréter. Je ne vous demande pas de la discrétion au dehors ; elle vous est plus nécessaire qu'elle ne le serait à moi-même. »
Pendant cette étrange allocution on avait entendu entrer quelqu'un dans le salon voisin. Un domestique vint dans le grand cabinet et parla à voix basse à M. le président du Conseil. Celui-ci se leva brusquement, et il allait passer dans le salon, lorsqu'une femme parut sur le seuil de la porte. L'étonnement fut tel que personne ne put dire un mot et que tous les regards se croisèrent entre eux. Cette femme était madame la com-
tesse de Roni. Les ministres se levèrent.
«Monsieur, dit-elle au maître de la maison , mon mari a été arrêté hier, on l'a surpris dans une maison de campagne; on l'a arrêté pour un duel qu'il a eu il y a quinze jours. Ce duel était loyal , et selon toutes les formes reçues. Dix duels semblables n'ont pas été poursuivis devant la justice. Je viens vous demander la liberté de mon mari.
— Madame, répondit le ministre, je ne suis ni préfet de police ni procureur général...
— Non , monsieur ; mais vous êtes maître des affaires les plus graves en France.
— Non, madame.
— Je dis plus, monsieur; mon mari a élé arrêté par un ordre supérieur à celui de la police ordinaire, et cet ordre est parti du Conseil. Quant à la preuve, la voici. >»
Se retournant alors vers l'homme qui un moment auparavant avait parlé devant les ministres assemblés , elle le montra du doigt et elle ajouta d'une voix sévère :
« Mon mari s'est battu contre cet homme, dont certainement il ignorait le véritable caractère et le véritable nom; il a failli le tuer, il peut encore lui donner une leçon terrible ; et monsieur le vicomte
de Volnay est un personnage trop important pour que ceux qu'il sert d'une façon si étrange et si dévouée ne cherchent pas à le proléger ou à le venger. Si mon mari avait été tué, aurait-on arrêté monsieur de Volnay?
— Oui, madame.
— Non, monsieur, et vous le savez bien. Je vous déclare qu'il me faut la liberté de monsieur de Roni. Eh quoi!
messieurs, de la sévérité poussée jusqu'à l'arbitraire, et contre qui? et surtout en faveur de qui? Certes, vous avez là un digne protégé! »
Puis se retournant vers M. de Volnay:
0 Le mystère dont vous vous enve-
80 CLARISSE DE IlONt.
loppez est donc pénétré, monsieur, et vous voilà démasqué! Vous êtes un personnage fort important , je n'en doute pas; vous êtes même un personnage fort éloquent ; car vos paroles m'arrivaient tout à l'heure dans le salon à travers celte malheureuse porte. Retenez bien, monsieur, ce que je vais vous dire: Il faut que monsieur de Roni soit mis en liberté avant le coucher du soleil , ou bien demain Paris apprendra qui vous êtes et tout ce que vous êtes. Je n'ai pas besoin d'ajouter que dans tous les cas la porte de ma maison vous est fermée.
— Madame, dit un ministre, nous n'arrêterons pas le cours de la justice; c'était
CLARISSE DE RONI. Si
à monsieur de Roni à prendre mieux ses sûretés. »
Clarisse pâlissait d'indignation; il y eut un moment de silence.
« A merveille , monsieur , reprit-elle ; mon mari devait prendre ses sûretés beaucoup mieux qu'il ne l'a fait... Je vous entends, et celui qui exposait ici tout à l'heure ses étranges doctrines gouvernementales n'est pas un disciple indigne de ses maîtres. Où donc voulezvous en venir, messieurs, avec votre équité de parade et vos moyens occultes, votre probité d'étalage et votre favoritisme ténébreux? Deux poids et deux mesures! Ce n'est plus possible, et si monsieur de Roni est sous les verrous pour
un duel, que fait ici monsieur de Yolnay, parlant et agissant comme votre égal?
Ce qu'il y fait, messieurs, je vais vous le dire : cet homme, qui nie l'honneur parce qu'il n'en eut jamais, met à votre service tout ce qu'il a d'astuce et de méchanceté; cet homme , dont l'âme viciée se colore d'un vernis d'élégance et de noblesse, vient lâchement ici vous apporter le butin infâme, les dépouilles d'espionnage qu'il va par le monde recruter pour vous; il est votre pourvoyeur, votre éclaireur, votre espion. Vous le gorgez d'or à mesure qu'iJ gorge votre police de secrets surpris, de victimes trahies. Voilà ce que fait cet homme nécessaire, et voilà pourquoi vous prenez un soin paternel de sa personne et pourquoi vous frappez qui-
CLARISSE DE kONf. Ij.'.
conque lui est hostile ou dangereux. Eh bien! messieurs, faites lancer aussi un mandat d'arrêt contre moi-même, car je l'accuse d'infamie, et devant vous-mêmes qui le protégez.
— Madame! » s'écria Volnay furieux.
Clarisse jeta sur lui un regard écrasant de mépris; puis s'adressantau maître de la maison, elle dit lentement ces dernières paroles :
«Mon mari sortira de prison avant ce soir, vous m'en donnez l'assurance, vous, monsieur, qui êtes un homme de cœur et d'honneur? »
Elle quitta l'appartement secret, traversa les salons de l'hôtel et regagna sa n. 3
34 CLARISSE DE RONt.
voiture. Au moment d'y monter elle vit le maîlre de la maison qui l'avait suivie jusqu'au perron de la cour et qui la saluait. Elle partit, vengée et assurée de la liberté de M. de Roni.
Vers le soir, à l'heure où les tièdes haleines d'avril viennent se jouer toutes parfumées au milieu des branches en floraison, Clarisse, seule dans sa bibliothè-
3 fi CLARISSE DE RONI.
que, regardait à travers les vitres le dernier rayon du soleil qui décroissait derrière les nuages comme la longue écharpe (l'un archange fuyant vers l'autre hémisphère.
Un de ses gens vint l'avertir que M. de Roni, deretourà l'hôtel, lui faisaitdemander la permission d'entrer chez elle. On apporta des flambeaux, et M. de Roni arriva bientôt après. ïl était fort pâle; il alla droit à Clarisse et il lui prit la main. Il y avait près de trois semaines que madame de Roni et son mari ne s'étaient adressé la parole.
« Madame, je viens vous remercier, dit le comte. Vous avez été très noble et très bonne.
— Je tâcherai toujours de mériter votre approbation, monsieur, reprit Clarisse. Mais ne me remerciez pas d'une chose si naturelle, et que vous auriez faite pour moi avec autant d'empressement.
— Oui, je le jure, dit M. de Roni ; aucun sacrifice ne me coûterait pour vous. On m'a rendu ma liberté sans aucune forme de procès, en me disant qu'il n'y avait plus lieu de me retenir sous les verrous. J'ai demandé si monsieur do Yolnay avait été élargi aussi ; on m'a répondu qu'il n'avait point été arrêté.
— On ne vous a point trompé, monsieur. Quant à cet homme, je vous prie de ne plus prononcer son nom devant moi , si toutefois ce nom honorable est le sien.
Vous avez eu affaire à un misérable; mais j'ai promis de me taire. Du reste, monsieur, croyez que j'ai ressenti une très vive peine du péril auquel vous vous êtes exposé. J'en étais la cause première ; j'ai regretté sincèrement d'avoir cédé à la fantaisie de voir un bal masqué.
— Mon Dieu, madame, dit le comte, cette fantaisie n'avait rien de coupable en elle-même ; elle ressemblait un peu à de l'imprudence, voilà tout.
— Que voulez- vous? reprit Clarisse; on ne prévoit jamais la fin des choses les plus simples, quelle que soit notre clairvoyance. La sagesse consiste à douter beaucoup de soi-même.
— Je crois que oui, madame, dit M. de Roni,et j'en ai fait la triste expérience. Du reste, ajouta-t-il avec plus de gaîté, je dois vous remercier aussi de vos bons procédés envers une personne au-dessous de vous, mais qui est digne de quelque intérêt. Le vôtre pour elle, madame, m'a d'abord un peu surpris; toutefois, en y réfléchissant, j'ai reconnu en cela même votre beau caractère.
— Monsieur, cette personne m'a touchée par sa franchise et par l'abandon avec lequel elle parle de sa position et de son cœur. Vous avez raison d'être bon pour elle. Si j'étais homme, je m'attacherais à un amour aussi dévoué.
— Même à celui-là, madame?
— Oui , monsieur. L'amour est une tlamme; il purifie.
— Telle est votre opinion, je la respecte; je n'ai plus le droit de combattre contre vous.
— Vous auriez toujours ce droit, dit Clarisse; mais vous êtes généreux et vous ne voulez plus qu'aucune animosité s'élève entre nous. Nous ressemblons, vous et moi, à deux puissances longtemps armées, et qui ont signé un traité de paix. Croyezmoi, monsieur, s'il y a eu sacrifice de votre part, il y a de la mienne une estime, et, j'ose le dire, un attachement réels. Notre position mutuelle est devenue meilleure parce qu'elle est devenue plus vraie. Du moment où des rapports faux et im-
possibles onl cessé entre nous, l'amitié calme, sereine, généreuse est arrivée. Il y a bien des gens qui nous blâmeront tout haut ; mais qui en secret nous estimeront, nous porteront envie, et n'auront pas le cœur de nous imiter.
— Cela est vrai, madame ; j'en connais beaucoup qui à ma place feraient grand bruit de leur droit.
— Et qui pourtant ne pourraient reconquérir même de misérables satisfactions d'amour-propre. Ces gens-là sont de bien petites âmes. Il faut les plaindre plutôt; ce sont des malades.
— Comptez-vous, madame, aller cette année dans votre terre du Dauphiné ? re-
prit M. de Boni qui voulait briser un sujet dangereux de conversation.
— Oui, dit Clarisse. Mon projet est de partir dans huit jours. Vous savez que j'aime mes montagnes ; je leur donnerai toute la saison. Et vous, monsieur?...
— Pour moi, reprit le comte, je vais en Normandie; j'ai mes fermes à visiter. Je passerai delà en Angleterre, où je suis invité à des chasses pour l'arrière-saison. Mon projet est de ne revenir à Paris que dans un an. »
En ce moment on apporta à madame de Roni un paquet très soigneusement cacheté; elle l'ouvrit et le posa sur une pe-
CLARISSE DE RONI. 4S
tite table en laque du Japon. Il contenait une lettre ainsi conçue, et que Clarisse lut rapidement des yeux :
« Madame,
« Le vicomte de Volnay m'a remis les cinq cents louis pour le pari que vous lui avez si noblement fait perdre. Selon vos désirs, qui seront toujoursdes ordres pour moi, j'ai fait distribuer celte somme aux pauvres familles dont vous m'aviez fait l'honneur de m' envoyer les noms et les adresses. J'ai distribué également avec ces secours les aumônes magnifiques que vous avez voulu y joindre. C'est ainsi, madame, que vous donnez des leçons de générosité et de grandeur d'âme à ceux
-14 CLAKISSK DE RON[.
qui ont pu vous blesser par de la légèreté. Veuillez agréer mes remercîments pour la confiance dont vous m'avez honoré en celte occasion.
« Je mets à vos pieds, madame, l'hommage de mon admiration et de mon respectueux dévouement.
« Le marquis de Frémicourt.»
Clarisse parut heureuse de ce billet auquel était joint un paquet de lettres d'actions de grâces et de bénédictions que lui adressaient ses pauvres par les soins du marquis. En les voyant toutes étalées sur la table, M. de Roni ne put se défendre de sourire.
« Voilà, j'espère, dit-il, d'assez nom-
breuses déclarations, madame. Que de malheureux vous faites!
— Vous croyez ? reprit Clarisse avec son adorable sincérité. Eh bien ! non, monsieur , tous ces gens-là sont heureux en ce moment.
— Heureux ! » dit le comte un peu étonné.
Clarisse lui livra son secret en poussant à lui la petite table couverte de pa-< piers.
« Tenez , dit-elle , voilà toutes mes amours. »
M. de Roni rougit dès qu'il eut jeté un rapide coup d'œil sur quelques mots
46 CLARISSE 1>Ë HUNt.
d'une de ces lettres. II se leva, et, se plaçant devant Clarisse assise dans un fauteuil, il lui prit la main et il la porta à ses lèvres avec respect.
a Madame, dit-il ensuite, je suis obligé devons quitter; c'est devenu un véritable chagrin. Me permettez - vous de venir vous voir quelquefois pendant les huit derniers jours de notre séjour ici? Je n'abuserai pas de cette bonne permission.
— Soyez bien assuré, reprit Clarisse en lui serrant la main, que les visites les plus agréables pour moi seront toujours les vôtres.
— Adieu donc, madame, et que Dieu vous garde ! »
Il sortit avec un peu de tristesse , mais le cœur calmé, comme nous l'avons tous après avoir revu la douce vallée et les collines de la patrie, au retour d'un long voyage.
Un jour, une femme belle et noble montait l'escalier d'une maison d'assez mince apparence et située dans le quartier du Luxembourg; c'était madame de
Roni. Elle avait demandé au concierge à visiter l'atelier du peintre logeant dans la maison. Le peintre était absent; madame de Roni l'avait appris par hasard, et voilà pourquoi elle tenait à visiter son atelier. On la conduisit jusqu'au cinquième étage; là, elle entra dans une salle assez vaste et éclairée par des vitrages au plafond. Un homme d'environ cinquante ans, laid et chétif, préparait une toile et paraissait être le gardien du pauvre atelier. Dès qu'il vit entrer la noble personne de Clarisse, son élonnement et sa joie se manifestèrent par un rire expansif qui laissa à découvert deux rangées de dénis fort respectables. Cet homme avait la tête énorme, le corps grêle, l'œil furieux habituellement, et
CLARISSE DE ROM. Si
pourlant la physionomie bonne. 11 était vêtu de la blouse indispensable; il avait des mains épaisses, des pieds ronds et volumineux. Clarisse s'adressa à lui avec sa grâce inimitable.
a Monsieur, y a-t-il de l'indiscrétion à visiter cet atelier?
— Voyez, madame, puisque cela vous fait plaisir, répondit tout bonnement l'honnête artiste.
— Cet atelier est celui de monsieur Anatole, n'est-ce pas?
— Mais il est aussi un peu le mien, madame. Anatole est à Rouen, il ne reviendra que dans deux jours.
— Voici plusieurs tableaux sur chevalet, dit Clarisse en faisant le tour de l'atelier; monsieur Anatole travaille beaucoup, à ce qu'il paraît.
— Fort peu, madame, fort peu! C'est un rêveur. »
Et le bonhomme suivait madame de Roni en clopinant^ selon son habitude.
« Fort peu! Mais voilà cinq toiles.
— Parbleu! il y en a quatre à moi.
— Ah! pardon, monsieur.
— Voilà mes tableaux, reprit le bonhomme, voici celui d'Anatole; il est achevé et ce n'est pas sans peine. Je n'ai
CLARISSE DE RONl. 53
pas besoin de vous dire, madame, que ce tableau a été refusé au salon ; vous le devinerez tout de suite en jugeant de son mérite. Il est vrai qu'Anatole n'a jamais voulu consentir à le montrer au jury.
Mais n'importe, le jury devait savoirqu'Anatole avait un tableau fini, de même que le jury ne devait pas refuser mes toiles, je pense.
— Mais, monsieur, si vous avez été aussi mystérieux que monsieur Anatole...
— Au contraire, madame, j'ai posé mes toiles au Louvre, devant les yeux de ces messieurs; mais c'est absolument comme si j'avais chanté devant des aveugles; ils m'ont entendu et ils ne m'ont
è4 CLARISSE DE RONI
pas VU ; donc ils m'ont refusé. Placezvous ici, madame; meltez-vons dans le jour et jugez vous-même sans la moindre partialité; je ne tiens pas aux éloges.»
Clarisse vit bien qu'elle avait affaire à un de ces pauvres génies méconnus comme il en est tant et qui passent leur vie dans l'inébranlable résolution d'en appeler à la postérité. Celui qui lui parlait était une des personnifications les plus caractéristiques de la vanité impuissante; mais le brave homme était de si bonne foi et son illusion le rendait si heureux depuis cinquante ans qu'il y aurait eu quelque barbarie h ne pas être de son avis. D'ailleurs, Clarisse devina tout de suite la véritable position de cet
homme dans l'atelier d'Anatole; elle vit bien que Thonnête barbouilleur était le parasite adopté par le grand artiste ignoré, qu'il lui était utile dans son pauvre ménage et qu'Anatole le soutenait de son mieux comme on fait du bien à un vieux fou que l'on aime et dont on ne se séparerait pas sans tristesse.
Clarisse loua donc beaucoup les quatre toiles refusées par le jury du salon; elle parla des talents méconnus, des médiocrités applaudies, de tout ce qui pouvait soutenir et consoler le bonhomme. Il était attendri , émerveillé; sa grosse tête se redressait quelquefois avec fierté. Il posait une main sur sa hanche, il s'affermissait sur les jarrets, il tenait une pa*
lelte de couleurs comme un bouclier; il devenait un héros devant celle belle divinité qui lui parlait.
Cependant madame de Roni pril une chaise et elle alla s'asseoir en face du tableau d'Anatole et à quelques pas de distance. Le bonhomme crut devoir se remettre à l'œuvre d'un autre côté et il attaqua vigoureusement une de ses toiles, le pinceau à la main.
Clarisse regardait le tableau du mystérieux Anatole et elle se prit à rêver, les deux mains croisées et la tête penchée en avant. Elle était fort belle ainsi ; Raphaël l'eût posée de la sorte, auprès d'une madone, dans un site de la Palestine, à côté d'un ange ou d'un saint Jérôme.
De mystérieuses affinités commençaient-elles à naître enlreClarisse et l'œuvre d'art qu'elle avait devant les yeux? L'âme de l'artiste avait-elle laissé quelque chose d'elle-même sur cette toile?
s'échappait-il de là quelques divines émanations qui allaient jusqu'à 1 ame de madame de Roni? Clarisse à son tour animait-elle cette peinture par des étincelles et des reflets échappés de son intelligence et de son cœur?... ne cherchons point à expliquer ce qui n'est appréciable que par les instincts, ce qui ne doit être que senti, ce qui est indéfini, insaisissable, incompréhensible comme l'électricité : la passion.
Clarisse laissait errer en toute liberté
les rayons de ses yeux sur ce tableau si calme de ion, si suave de tristesse et d'une expression si grandiose. Elle l'éludiait comme aurait fait une écolière passionnée devant l'œuvre d'un maître, ou plutôt elle l'éludiait comme un livre écrit en langage inconnu et dont elle cherchait à saisir quelques caraclères syllabiques; et en même temps les souvenirs du bal masqué lui revenaient un à un, le profil vaporeux d'Anatole se dessinait devant elle; sa fierté, sa simplicité si vraie, sa grâce abandonnée, sa tristesse, son découragement secret, son regard prolongé, tout ce qui élait le jeune artiste se retraçait sur celte toile enchantée et devenue dangereuse pour Clarisse de Koni.
Mais le bonhomme, enthousiaste de lui-même, ne devait pas la laisser longtemps voyager de la sorte dans la région des songes.
« Madame, dit-il tout à coup et d'une voix peu ménagée, vous êtes émerveillée du talent de mon ami, n'est-ce pas? Vous avez raison ; c'est un garçon qui ira loin", je le lui ai prédit. Ce n'est pas que nous n'ayons aussi nos petits défauts et nos petits entêtements; le cher Anatole est volontaire comme un autre; je lui ai souvent dit quelques vérités dures sur des erreurs dans sa manière et sur des bizarreries qu'il prend pour de l'effet. Je suis l'homme des grands maîtres, moi; je ne sors pas de leurs doctrines. Dia-
60 CLAIUSSE DE RONI.
ble! on n'a pas remplacé David et Gérard. Avant tout la ligne, puis la couleur, puis l'eflet. Moi qui vous parle, j'ai beaucoup connu monsieur Gérard et monsieur David.
■ — Il csl fâcheux, ajouta tranquillement madame de Roni, que vous n'ayez pu vous faire aussi l'élève de leurs devanciers d'Italie et d'Allemagne.
— C'est cependant quelque chose, madame, que d'avoir fréquenté l'atelier de monsieur David et l'atelier de monsieur Gérard?
— Oui, sans doute, dit Clarisse en souriant, et je vous en fais mes compliments sincères. Seulement nous avons eu, grâce
à eux, beaucoup de Romains et de Grecs. On en avait moins au temps de Rubens et de Raphaël.
— On ne saurait en avoir trop, madame, reprit l'honnête bonhomme qui en ce moment promenait son rude pinceau sur un Achille, depuis le casque jusqu'au tendon classique.
— Monsieur Anatole est-il de votre avis, monsieur?
— Lui, madame! pas le moins du monde, et vous devez deviner la tendance de ses idées par le caractère de son tableau , qui du reste est excellent. C'est rêveur, c'est idéal, c'est indéfini, profond, transparent, peut-êlre grandiose... Mais ce
U2 CLAK16SË DE RONi.
n'est ni drapé, ni arrêlé de ton, ni même bien accusé de forme. J'aime le précis, le clair, le compréhensible.
— Tel que le casque d'Achille que vous polissez en ce moment, monsieur.
— Oui, madame; Achille était un roi grec, ami de Patrocle...
— Ah! monsieur, dit Clarisse avec un peu de vivacité, j'ai lu deux fois l'Iliade. Mais revenons au tableau de monsieur Anatole ; est-ce que celte ravissante composition restera longtemps dans cet atelier?»
Le bonhomme prit un air pensif et presque chagrin.
«Hélas! madame, dit-il, l'art est re-
légué dans l'ombre; on l'oublie aujourd'hui ; le vaudeville est plus fréquenlé que l'atelier?
— Ce que vous dites là est exactement vrai , monsieur. Mais enfin il est encore des gens d'intelligence et de cœur; si M. Anatole consentait à se défaire de son tableau, ce tableau serait bien vile demandé, connu, admiré.
— Par qui, madame? Le gouvernement dit qu'il n'a pas d'argent pour nous.
— Le gouvernement dit ce qu'il lui plaît; mais il y a, grâce à Dieu, d'autres personnes moins pauvres pour l'art que le gouvernement.
— Que le ciel vous entende, madame !
dit le bonhomme ; mon pauvre ami Anatole a bien besoin de vendre son tableau, tranchons le mot. »
Madame de Roni à ces paroles lit un mouvement nerveux et une larme vint mouiller le bord de ses paupières. Le bonhomme ne s'aperçut de rien et il continua de la sorte :
« 11 en a parbleu bien besoin, le cher enfant! Il a beau faire; malgré sa force d'âme et sa volonté de fer, je vois bien qu'il souffre de beaucoup de chagrins secrets... Ah ! la pauvreté ! la pauvreté !... »
Clarisse ne retint plus cette larme ado-
rable qui brillait à sa paupière et qui roula comme une perle de rose'e sur ses mains. Le bonhomme reprit sans la regarder :
«Pauvre ami Anatole! si jeune, avec tant de talent et sans espérance de succès ! sans protecteurs! Il est vrai qu'il n'en veut pas ; nous sommes entêtés comme un rocher.
— Monsieur, dit Clarisse, j'ai une de mes amies qui est fort riche et folle de tableaux; elle a la passion de la peinture...
— Elle a une noble passion ! reprit le bonhomme en se caressant le menton.
— Sans doute; et si M. Anatole consentait à se défaire de l'ouvrage que
û6 CLARISSE DE RONI.
voilà, il en trouverait un grand prix.
— Vous êtes charmante , madame , ajouta l'ami d'Anatole, et je vous déclare que son tableau est à vendre comme les miens , comme tous les miens. »
Madame de Roni sourit tout en ayant encore les yeux humides.
«Eh bien! dit-elle, soyez l'homme d'aiïaire de votre ami absent ; traitez pour lui avec moi ; je traiterai avec vous pour mon amie, la femme riche. Quel prix ce tableau est-il estimé?
— Madame , dit le bonhomme en se frottant le front, Anatole en a demandé deux mille francs, mais je crois qu'il le donnerait bien pour dix-huit cents francs.
— Allons donc, monsieur, quelle folie!
reprit vivement Clarisse. Mais ce tableau estadmirableetilvaut deux fois plus qu'on n'en demande. J'en offre six mille francs, au nom de mon amie, et j'engage ma parole pour la sienne. M. Anatole consentira-t-il? vous-même, monsieur, vous faites-vous fort pour lui ? consentezvous?...
— Dieu de Dieu 1 madame ! que tout soit arrêté comme vous le dites.
— Le tableau est donc à moi ! dit vivement Clarisse, c'est-à-dire il est à mon amie. Dès que M. Anatole reviendra, priez-le, monsieur, del'envoyer à l'adresse que je vais vous donner; on lui en remettra le prix immédiatement. »
L'ami d'Anatole levait de grands bras au plafond et soupirait avec effusion de cœur ; il eut une terrible démangeaison : ce fut d'aller prendre la main blanche de Clarisse pour la lui baiser. Mais il hésita en regardant sa propre main, rude et barbouillée de couleurs. Clarisse le devina et lui tendit sa noble main ; le bonhomme courut la presser avec une franche vivacité ; puis, relevant la tête, il ne put se défendre de jeter un mélancolique regard sur son tableau à lui. Madame de Roni avait quitté la chaise où elle s'était assise; elle remarqua l'expression de tristesse de l'ami d'Anatole, et elle en comprit la cause.
« Et vous, monsieur, dit-elle, ne cède-
riez-vous pas Achille, le roi grec, l'ami de Palrocle?... Voyons : mon amie, la femme riche, aime peu la mythologie, et nous aurons de la peine à la décider à acheter celte toile au même prix que le tableau de M. Anatole ; mais si le sujet n'est pas heureux, le talent de l'artiste rachète ce défaut, et mon amie vous offrira sans hésiter deux mille francs de votre ouvrage. Consentez-vous?... »
Le bonhomme leva les yeux et les mains au ciel en signe d'actions de grâces.
« Tout est conclu , dit Clarisse ; un crayon, du papier, monsieur, et voici à quelle adresse vous aurez soin d'envoyer les deux tableaux. »
70 CLARISSE DE ROISI.
A ces mots madame de Roni écrivit sur un album de l'atelier un nom d'emprunt et une adresse tout autre que la sienne. L'incognito dans les bonnes œuvres lui paraissait la chose du monde la plus délicieuse. Après quelques regards jetés encore sur le tableau d'Anatole, elle prit congé du bonhomme et regagna la porte de l'atelier. L'ami du jeune peintre voulait la suivre jusqu'au bas de l'escalier, la saluant à tout moment et avec une gaucherie très louchante. Clarisse le pria de rester chez lui ; il lui demanda plusieurs fois son nom ; Clarisse le lui refusa toujours avec une douceur et une finesse angéliques. Enfin elle parvint , leste et légère, à quitter l'atelier et à gagner la porte de la maison avant que le
bonhomme eût descendu vingt degrés; et, comme une vapeur matinale, elle disparut dans les rayons de soleil qui inondaient en ce moment le beau jardin du Luxembourg.
lY.
CLARISSE À ROGEIl DE MOyTlÊRT.
« Quelle valeur a l'ami lié si elle est inactive? Roger, ma pensée vous a suivi, mon cœur vous a demandé; vous avez fui devant ma prétendue colère, comme
7i CLARISSE DE RONI.
si je pouvais avoir de ranimosilé contre vous. Qu'esl-ce à dire? me croyez-vous haineuse?
« Oui, vous êtes de ceux que j'ai choisis pour être les familiers de mon cœur • vous êtes du petit nombre des miens , parce que vous êtes bon, parce que vous êtes digne. Vous m'avez quittée brusquement, vous avez cru cette fuite nécessaire à votre repos; soit, mon ami; vous avez bien agi, mais moi je vous ai bien regretté.
oJe quitte Paris aussi; je vais passer six mois seule dans mes chères montagnes du Dauphiné. Je laisse derrière moi un monde qui me persécuterait tôt ou lard et que je ne reverrai plus probable-
ment à mon retour dans ce pays-ci. Il est des occasions solennelles dans la vie où notre existence se transforme ; ne résistons pas à l'esprit mystérieux qui alors agit en nous. Cédons et sachons accomplir nos œuvres dans des conditions nouvelles.
a Un de mes vœux les plus secrets et les plus ardents est de vous réconcilier avec votre magnifique avenir. Je vous l'ai dit, Roger, il est sur la terre un ange avec qui vous pouvez espérer de passer votre vie.
« Pourquoi vous dirais-je le nom de celte femme? Jetez un coup d'œil autour de vous, et voyez se dessiner sur le fond
76 CLARISftR DE RONf.
ardent du tableau appelé le monde cette figure aérienne appelée Louise d'Avaray.
Mon ami, je vous aime jusqu'à vouloir que vous deveniez l'époux de Louise; mon ami, personne au monde vous aima* t-il jamais plus que moi?
« (Je projet, que j'ai caressé dans le mystère de mon cœur, je lui ai donné depuis peu un commencement d'exécution ; j'ai fait parler de vous à madame d'Arthevell, ce grand arbitre des destinées de Louise. Heureusement vous êtes fort bien classé dans les papiers de la tendre et vertueuse marquise; elle ignore l'attachement que vous avez pour moi N'allez pas l'éclairer sur ce point, vous seriez perdu dans son esprit... Ne m'in-
terrogez pas sur ce sujet; un jour je vous raconterai tout.
« Louise est une fille adorable ; son âme est tendre, ardente, exaltée, et d'une pureté virginale. Son esprit est élevé, toujours juste, souvent hardi, mais encore se défiant de ses ailes. Je connais cependant un défaut à Louise, un grand défaut : elle est impitoyable dans le premier jugement qu'elle porte; ses antipathies sont aussi soudaines que ses sympathies et aussi durables. Quant à ses talents, vous les connaissez ; quant à sa beauté, vous l'avez vue. Ajouterai-je, que Louise a une grande fortune? 0 misère de nos mœurs et de nos cœurs! il faut dans tout mariage que l'or vil et
H fAAH\%9R DE RONI.
corrupteur ait sa part d'influence. Deux âmes se sont-elles rencontrées , deux êtres qui s'aimaient , et qui sont rais monde l'un pour l'autre, se jurent-ils de ne se séparer jamais ? l'or, ce tyran de métal, arrive, et se plaçant entre eux il dit : Je veux, ou je ne veux pas, selon que l'un des deux possède ou ne possède pas. 0 corruption! l'or est encore le grand-prêtre sans lequel tout amour est une prostitution. L'or attendrit les familles, adoucit les antipathies, lève les Obstacles, arrache des consentements:
l'or fait le mariage.
« Que Dieu soit loué! Louise d'Avaray est riche, et vous aussi, Roger.
« J'en pleure de joie ; pour la première
CLARISSE DE RONI. 1t
fois, mon arai, je bénis cet or, roi du monde.
a II faut que vous ne restiez plus dans votre retraite ; il faut que dès à présent vous retourniez chez madame d'Artheveli. Elle partira pour la campagne dans trois semaines; elle vous invitera à aller passer quelque temps dans sa terre :
?ous irez ; vous y verrez Louise à loisir, vous l'aimerez; puis, sans aller chercher un intermédiaire froid ou maladroit, vous la demanderez en mariage à sa tutrice. Ayez confiance en moi ; j'aurai tout préparé avec une diplomatie savante; j'ai des gens dévoués qui voient et dirigent la fière marquise.
«Voilà des complots machiavéliques,
j'espère; et vous qui prétendez que toute intrigue m'est en horreur? Voyez cependant quelle intrigante l'amitié a fait de moi. C'est que j'ai le cœur délirant quand il s'agit du bonheur de Louise ; c'est que votre avenir m'est infiniment précieux aussi , mon ami.
« Je pars dans trois jours : qu'une lettre de vous m'arrive dans mes montagnes; elle y sera reçue comme l'hirondelle amie du vieux château.
« Je pars : le désœuvrement et la malveillance vont se donner carrière à mon sujet, je le sais ; j'ai une grâce à vous demander ; je vous la demande avec prière : c'est de ne prendre ma défense en aucune occasion. Je reconnaîtrai
votre attachement pour moi à celte marque de déférence à mon désir. Ne me défendez pas; vous seriez pour moi plus cruel que vous ne pensez. D'ailleurs, mon ami, que sont ces cris qui viennent d'en bas? Laissons aboyer; il faut que chacun fasse son métier.
« Adieu, vous, le plus^her de mes amis et le plus digne aussi. Relisez ma lettre dans les moments de chagrin; j'ai presque la fatuité de croire qu'elle peut vous faire du bien. Adieu, ami; soyons nobles de cœur, doux de cœur, sincères de cœur, simples de cœur; le reste est peu de chose.
ir.
LOVISE D'AVARAY À CLARISSE DE ROm.
«Clarisse, vous partez; vous m'avez écrit une lettre d'adieux, et vous croyez que cela peut me sufûre, et vous vous figurez que je pourrais me consoler de
ne vous avoir pas revue? Jamais, madame, jamais. Qu' est-il donc survenu de si étrange entre vous et madame d'Arthevell, pour que ma bonne amie m'ait priée de ne pas vous aller dire adieu? Et puis elle ne me défend pas de vous parler de cela, comme si elle ne craignait plus de vous fâcher. «Eh quoi! madame, lui ai-jedit, vous voulez que je la quitte ainsi ? ~~ Chère enfant , m'a-l-elle répondu, j'ai mes raisons, et vous savez que je n'agis jamais avec méchanceté ou étourderie. — Mais, ma bonne amie^ savez-vous aussi que j'ai au fond du cœur une tendresse excessive pour Clarisse, qu'elle est ma joie, ma peine, mon penchant, mon faible, ma bien-aimée? — Je le sais, Louise, et bien que je ne comprenne pas trop cette exal-
talion, je l'admire. Mais enfin vous me ferez de la peine si vous retournez chez madame de Roni. Vous voyez qu'elle ne vient plus chez moi. — Hélas! ma bonne amie, je ne déplore que trop cette incompréhensible absence. Mais le cœur est d'une volonté inflexible quelquefois, et je ne jure pas de ne point revoir Clarisse. »
« A ces mots, madame d'Arthevell m'a tourné le dos et il s'en est suivi une longue bouderie. Je me suis réfugiée dans mon appartement pendant toute la journée d'hier. J'ai voulu rester seule avec ma peine et votre souvenir; j'ai feuilleté les livres nos amis; j'ai revu, j'ai touché tous les objets, tous les cadeaux d'amitié
fifi CLARISSE DE nom.
que je tiens de vous; je me suis rappelé nos douces conversations; votre son de voix me revenait, vos yeux me regardaient, votre douce et belle personne m'apparaissait tout entière, et devant celte chère évocation je me suis surprise pleurant.
«Clarisse, ma noble amie, qu' est-il donc survenu? On ne prononce plus ici votre nom qu'avec une certaine circonspection . Monsieur de Roni répond à peine à mes questions sur vous; l'abbé Les Tournelles prend un air sérieux et doctoral quand je lui parle de vous ; madame d'Arthevell soupire, lève les yeux aux plafonds et se tait lorsque je demande si votre absence n'est pas réellement une
maladie mortelle et que l'on veut me cacher. Que vous dirai-je? Une fois (et je ne suis pas sûre encore de m'être trompée), une fois, j'ai cru que tout le monde ici était devenu fou. En vérité c'est affligeant, et je donnerais beaucoup pour être sur la trace de ce mystère.
«Mais voici ce que j'ai résolu. Puisqu'une visite de ma part à ma chère Clarisse affligerait madame d'Arthevell, il faut qu'une rencontre entre Clarisse et moi ait lieu quelque part. C'est à vous à imaginer comment nous pourrons nous revoir. Voilà le temps plus beau ; le printemps est dans l'air; les premières feuilles montrent déjà leurs pointes vertes; donnez -moi rendez -vous aux
8 fi CLARISSE DE ROISI.
Tuileries, par exemple, un matin, à l'heure des gens sensés, de ceux qui vont à la promenade pour autre chose que pour montrer la mode et leur visage fardé de vanité.
a Ah! l'on veut me pousser à bout; on veut m'obliger à des artifices; on veut contrarier mon cœur et réduire mes sympathies!... Non, non; il n'était qu'une autorité qui aurait pu en venir à bout; colle de ma mère, hélas!
«Ma mère! Clarisse, j'ai retrouvé en vous sa prudence, sa grâce, sa tendresse infinie. Malgré vos vingt-six ans et votre beauté si jeune, souvent il m'est arrivé, en me jetant dans vos bras, de m'imaginer que ma mère vivait encore. D'où
vient que je vous aime tant, et pourquoi d'autres ne paraissent-ils plus vous aimer?
« J'attends un mot de vous. Songez que vous partez dansdeuxjoursetquesi jene vous ai pas revue demain tout sera triste et mauvais pour moi pendant la saison qu'on appelle la belle saison.
«Adieu, mystérieuse et bien-aimée que vous êtes.
« Louise. »
Il était sept heures du matin lorsqu'une voiture de voyage attelée de quatre chevaux de poste sortit de l'hôtel de madame de Roni. Elle partit avec un grand
bruit de fouets et une vitesse qui ressemblait à une résolution prise d'aller bien loin et de ne plus revenir.
Madame de Roni quittait Paris pour ses montagnes du Dauphiné. Elle allait passer dans les Alpes six mois de l'année, seule, libre, tout entière à elle-même et à Dieu. Elle traversa Paris sans jeter un regard aux rues et aux monuments situés sur le passage de sa voiture, sans dire adieu aux maisons, aux boutiques, aux halles, aux quais, aux fontaines, aux ponts, aux passants, comme font beaucoup de pauvres créatures affligées lorsqu'elles quittent ce Paris cruel et pourtant secrètement aimé. Clarisse y laissait une affection ardente et pure, mais Clarisse et Louise avaient
tant d'avenir devant elles, et le projet de passer un jour leur vie ensemble était tellement arrêté dans leur cœur, que madame de Ronine s'affligeait plus de quelques mois d'absence.
Lorsque la voiture eut dépassé la barrière d'Italie, et cette longue et large avenue de plates et sottes maisons bigarrées de rouge et de vert qui annoncent la capitale du royaume de France, elle s'arrêta tout à coup. Une autre voiture attendait sur la grande route ; c'était une voilure attelée aussi de chevaux de poste, mais sans être chargée de bagages. La portière de celle-ci s'ouvrit en même temps que la portière de la voiture de Clarisse. Une jeune fdle, belle comme le
y4 CLARISSE DE RONI.
mois d'avril, parut alors et vint se jeter clans les bras de madame de Roni qui était descendue aussi.
«Ah! dit mademoiselle d'Avaray, car c'était Louise, le rendez-vous est délicieux et cruel; mais prenons ce que Dieu nous donne. Allons, Clarisse. »
En même temps elles montèrent toutes les deux dans la voiture de madame de Roni, et l'autre voiture suivit. Cette promenade rappela à Clarisse un autre enlèvement de ce genre, celui de Fontainebleau , bien que les deux prisonnières qu'elle avait faites dans ces deux occasions ne se ressemblassent pas le moins du monde.
« Oui, disait Clarisse, cette manière de
nous revoir vâlail mieux, ma chère âme. Vous allez venir avec moi jusqu'à trois ou quatre lieues d'ici. Votre voiture de louage vous ramènera avec la vénérable dame de compagnie qui l'occupe seule en ce moment et qui doit s'y livrer à une foule de réflexions extravagantes sur notre rendez- vous. A votre retour je vous conseille de tout avouer à madame d'Arthevell. Elle vous aime trop pour lui rien cacher ; d'ailleurs la dissimulation, même la plus innocente, estelle digne de Louise? Du reste, si l'on vous gronde, rejetez toute la faute sur moi. Je suis déjà tellement en disgrâce que je n'ai plus rien à perdre.
— Savez-vous, ma chère Clarisse, que
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cette visite dans votre voiture ressemble à un enlèvement. Je ne sais pourquoi mon cœur bat si fort à celle pensée. Il me semble (jue je ne dois plus vous quitter et que nous fuyons ensemble vers la patrie heureuse. Oh ! que ne sommes-nous réunies à jamais!
■ — Ma belle Louise, reprenait Clarisse en l'embrassant sur le front, un temps peut venir où nos âmes ne se quitteront plus.
— Vous parlez de l'autre vie, ma Clarisse?
— Non, j'ose parler de celle-ci. Vous n'habiterez pas toujours avec ma fière ennemie; Louise ne sera pas toujours gnr-
iXARISSK DE RONt. *M
dée ; elle pourra venir à moi et je pourrai aller vers elle sans en rendre compte à personne qu'à Dieu. Louise, promettez -moi de ne pas vous efïîiroucher quand je vous parlerai de votre mariage. J'ai dans le secret de mon cœur votre confidence ; elle est devenue mon idée fixe et chérie. Espérez, mon enfant; celui que vous aimez est digne de vous...
— Ayez pitié de moi , Clarisse , et ne me parlez plus de cela. D'ailleurs, mon Dieu 1 comment se rassurer sur un avenir qui a trompé Clarisse de Roni, l'intelligence, la bonté, la noblesse même ? Car enfin, je dois vous le dire, madame, j'ai surpris des secrets, et vous n'êtes
y8 CLAKISSE DE RONI.
point heureuse, vous, la femme de M. de Roni! »
Clarisse ne s'attendait pas à cette naïve ouverture de la part de mademoiselle d'Avaray. Son premier mouvement fut de se récrier et de cacher la plaie secrète de son cœur ; mais son adorahle franchise parla plus haut que toute considération d'amour-propre. Madame de Roni serra la main de la belle et charmante enfant et elle dit :
« Comment se fait-il que ma douce Louise ait deviné le mal que je tenais tant à lui cacher? Comment son regard si candide a-t-il pénétré jusqu'au fond d'une âme toujours soigneuse de se voiler? Eh bien ! oui, mon enfant, je ne suis ni heu-
CLARISSE DE RONt. 99
reuse ni comprise ; mais aussi il est vrai de dire que je suis assez forte pour me passer de bonheur et de sympathie. »
Louise la regarda si tendrement que madame de Roni se hâta d'ajouter :
« J'ai du moins cette présomption.
— Quoi ! reprit mademoiselle d'Avaray, vous ne tenez ni au bonheur ni à l'amitié?...
— J'ai dit, mon enfant, que je pouvais me passer de ce qu'on appelle très faussement le bonheur.
— Et vous passer aussi de ce qu'on nomme sympathie; madame, vous l'avez dit ! Ah ! mon Dieu, quelle confidence est
celle-là! Si Clarisse est assez forte pour vivre dans la solitude des cieux comme l'aigle, Clarisse peut un jour oublier la terre et ne plus m'aimer. Alors tout sera perdu pour moi, et j'irai m'ensevelir dans quelquecommunauté pour y pleurer, pour y prier. Reprenez cette parole, cruelle que vousêtes, et dites-le tout haut, et la main sur le cœur : « Je me suis trompée ; il me faut une affection. » Dites-le, madame, je vous en conjure. »>
Clarisse devenue sérieuse et réfléchie ne répondait point à cette enfant. Louise lui serrait les mains avec une vivacité attendrissante.
« Vous hésitez! reprit-elle. Alors ne répondez rien; je tremhle de votre ré-
CLARISSE DE KOM. JUl
ponse; car vous êtes la vérité même, et si vous déclarez pouvoir vous passer de toute affection en ce monde, c'en est fait, je suis obligée de vous fuir comme un être étranger et supérieur. N'ajoutez pas un mot, je vous en prie; vous me faites peur, et j'aime mieux le doute. »
Madame de Roni sortit de sa rêverie et se prit à dire en souriant :
« Méchante Louise , vous voulez me quitter ! Vous partagez les opinions de mes ennemis, vous cherchez un prétexte pour rompre avec moi et vous voulez soulever une querelle. Qui dirait cela de vous, en voyant l'adorable douceur de ce visage? Pourquoi me provoquez- vous à des explications? Pourquoi me tentez-
VOUS, démon charmant que vous éles?
Savez-vous bien que vous ne manquez pas d'adresse el que vous me prenez fort habilement dans mes propres pièges!
Quoi ! c'est vous qui me placez dans l'alternative de mentir ou de rétracter mes paroles; vous qui voulez faire courber la tête à ma fierté ou m obligera n'être plus véridique? Ah! Louise, que vous ai-je fait pour que vous soyez aussi méchante?
— Mon Dieu ! s'écria la pauvre enfant toute épouvantée, vous aurais-je réellement afdigée, olîensée? Clarisse, ma
bien-aimée, je vous demande pardon.
— Vous! dit madame de Roni, vous, ma chère âme , m'avoir jamais offensée? Vous, me demander pardon? mais
CLARISSE DE RONl. 103
quelle folie nous a gagnées toutes les deux? Ne voyez-vous pas, cher ange, que je m'amusais à tourmenter votre cœur... jeu cruel et que je ne recommencerai jamais. Si je vous aime, Louise!
si j'ai besoin de votre tendresse ! vous allez le voir. Je déclare ici, moi que vous appelez la fierté et la vérité, je déclare avoir menti à ma conscience quand j'ai dit à mademoiselle d'Avaray que je pouvais me passer en ce monde de toute sympathie. Je soutiens au contraire que je tiens à son alîection autant qu'à la lumière du jour, et que j'en ai besoin et qu'il me la faut. Étes-vous contente, mademoiselle? »
Oh! que ne suis-je un sculpteur? Com-
104 CLARISSE l»H HUM.
ment des paroles vagues pourraient-elles rendre les suaves harmonies du groupe formé par ces deux belles créatures qui, dans un élan d'amitié passionnée, se serrèrent dans les bras l'une de l'autre, mêlant leur chevelure, leurs regards et leurs sourires.
La voiture ne courait pas moins le grand train de poste ; les arbres du chemin fuyaient comme des ombres et les paysages lointains changeaient de perspective à tout moment. Le temps était beau; la fin d'avril, cette année-là, semblait défier le mois fleuri et vert qui lui devait succéder. Tout riait dans le ciel, et surtout la brise matinale ; car elle venait se jouer avec les beaux cheveux de
Louise et de Clarisse, et elle pouvait à loisir baiser ces deux têtes angéliques.
« Mon enfant, disait l'amie de mademoiselle d'Avaray, j'ai une grâce à vous demander : c'est de vous informer quelquefois des nouvelles de M. deRoni et de m'en donner dans vos lettres. N'allez pas me croirebrouillée avec lui ; c'est un noble cœur, c'est un esprit élevé. Madame d'Arthevell a raison d'être iîère de son neveu, et madame d'Arthevell elle-même est une femme de mérite que ma bienaimée Louise doit chérir et honorer. Ne croyez pas que ses injustices envers moi me rendent injuste envers elle; grâce à Dieu, je n'ai point encore la malheureuse habitude de haïr ceux qui me haïssenl.
106 CLARISSE DE RUNI.
Si j'ai besoin (.raffection en ce monde (ajouta Clarisse en souriant), à plus forte raison, ai-je soin de fermer mon cœur aux inimitiés. Soyez donc bien convaincue, Louise, que je ne boude même pas votre tutrice; d'abord elle est votre tutrice, ensuite elle a eu, dans le temps, de l'entraînement vers moi et tant de prévenances que je ne puis oublier ce passé. Je crois que les gens qui ne nous aiment plus ressemblent à des sonmambules qui font des folies et feraient même des cruautés en dormant ; il ne s'agit que de les éveiller. Oui, madame d'Arlhevell se réveillera un jour ; en ce moment elle rêve que je suis haïssable et qu'elle me hait. »
Une échappée de vue sur la vallée
(le la Seine vint se dérouler à leurs yeux. Les deux rives étaient vertes et bordées de temps en temps de jolis châteaux avec leur parc de haute futaie, leurs vases de marbre blanc, placés aux ronds-points des allées , et leurs grilles armées de lances dorées. Bientôt la jolie ville de Corbeil apparut dans le lointain comme une baigneuse au bord de l'eau, et plus loin encore la forêt de Sénart déroulait jusqu'à l'horizon ses grands flots de verdure. Madame de Roni étendait la main de ce côté, montrant à Louise la beauté et la fraîcheur du paysage; mais mademoiselle d'Avaray ne voyait rien de ce qui n'était pas Clarisse dont elle allait se séparer au premier relais de poste.
1(18 CLAIUSSE DE ROM.
Bientôt un claquement de fouet et un redoublement de vitesse annonça qu'on entrait dans la petite ville d'Essonne.
«Est-ce donc ici? demanda la triste Louise.
— Oui, dit Clarisse, c'est ici que je vous donne rendez-vous dans six mois.
Vous viendrez m'y attendre.
— Qui le sait?
— Mais, trois personnes le savent, mon enfant.
— Nommez-les.
— Dieu , vous et moi.
— Que la première protège les deux
autres! ajouta mademoiselle d'Avaray. Il est le maître de leur destinée; qu'il ait pitié d'elles !
— Le croyez-vous méchant? dit madame de Roni. Allons, ma chère âme, aimez-le et soyez tranquille. »
YII.
A Essonne la voiture de madame de Roni et celle de mademoiselle d'Avaray s'arrêtèrent au relais de poste. Des groupes de curieux se formèrent autour d'elles
112 CLARISSE DE RONf.
et on juge de l'admiration excitée par les deux belles voyageuses.
Clarisse voulut traverser la petite ville à pied et en donnant le bras à sa chère Louise. La dame de compagnie et un domestique de mademoiselle d'Avaray les suivaient à quelque distance. M. Dauphin avait reçu l'ordre de ne pas trop presser le relaiement des chevaux, afin de laisser le temps à ces dames de se promener encore ensemble.
Au-delà d'Essonne, sur la grand' route, il est un monticule d'où se déroule le beau panorama de la vallée de la Seine et des horizons de Paris. Les dômes et les tours de la Babylone moderne appa« raissent nu loin épars dans des brumes
CLARISSE DE RONf. 113
bleuâtres comme des sommets de rochers au milieu des eaux vastes et débordées. Quelquefois un rayon de soleil perçant la nuée vient jeter des tanites blanches sur ces monuments et ces amas de maisons; alors le gigantesque Paris semble allonger ses grands bras dans la plaine; on dirait qu'il menace de saisir l'Europe. Mais du côté op^ posé, en remontant le fleuve, des milliers de jolies maisons de campagne et des petits châteaux reluisent au soleil sur les collines, comme des joyaux en émail oubliés sur la verdure.
Arrivées au haut de la montée, les deux belles amies s'arrêtèrent, et, tandis que la dame de compagnie continuait, à
dislance, l'iniéressanle et pendentesque lecture de Corinne, elles s'assirent sur un quartier de rocher, ne se parlant plus, mais se tenant par la main, de temps en temps se regardant entre elles et puis regardant le ciel. Mademoiselle d'Avaray retenait à peine ses larmes; ses beaux cils bruns brillaient humides d'une perle de rosée; sa respiration précipitée soulevait la mantille de soie qui enveloppait les épaules et la gorge de cet ange. Clarisse, plus maîtresse d'elle-même, n'en était pas moins très pâle. Le front un peu incliné, elle rêvait de l'avenir en serrant la main de Louise.
Mais la voiture de voyage arriva attelée de ses quatre chevaux, ayant ses deux
CLARISSE DE RONI. \i!i
postillons et son guide protecteur, le bon M. Dauphin, perché sur le siège.
«Vous avez été bien prompt à venir,»
lui dit Clarisse quand il s'approcha d'elle pour prendre ses ordres.
M. Dauphin comprit très bien le sens caché de ce reproche inoffensif; il ne répondit pas et ne se hâta point non plus d'ouvrir la portière.
«Allons, Clarisse, dit mademoiselle d'Avaray en se levant toute palpitante et nerveuse, allons, ma chère Clarisse, il faut se quitter. Partez. »
Madame de Roni ouvrit les bras à sa bien -aimée. Leurs étreintes d'adieu étaient d'une grâce et d'une tendresse in-
lir. «:laRISSE DE ROM.
finie. Ces deux âmes cherchaient à se fondre l'une dans l'autre. Un beau rayon de soleil parut et enveloppa ce groupe charmant.
« Louise, dit Clarisse, recevez cet an* neau que j'ai porté longtemps. Quand vous serez triste, regardez-le et lisez la devise gravée à Tentour. Adieu, ma bienaimée; mon âme se brise et la moitié vous reste. »
Alors elle l'embrassa pour la dernière fois; elle prit le mouchoir brodé que mademoiselle d'Avaray lui tendait en échange de la bague; elle parut recommander au ciel sa douce Louise; et, la déposant ensuite entre les bras de la dame de compagnie:
«Je VOUS la confie, madame, dit-elle.
Mais vous me la rendrez bientôt, car Dieu me l'a confiée. »
Clarisse monta en voiture avec précipitation. M. Dauphin, très attendri, se hâta de regagner son siège, et les postillons fouettèrent les chevaux.
Mademoiselle d'Avaray, brisée et silencieuse, prit le bras à sa gouvernante, et regagna lentement Essonne où sa voiture l'attendait. Elle partit pour Paris dans cet état d'abattement qui nous gagne après une violente émotion.
Le voyage de Paris à Lyon par la Bourgogne ou par le Bourbonnais n'est remarquable que par l'extrême désir qu'on éprouve d'arriver. Toutes les grandes
routes se suivent et se ressemblent ; de la poussière ou de la boue, des arbres bordant le chemin, des champs, des chaumières, quekfues rares paysages à peine entrevus, des chevaux à payer et des auberges à éviter, tel est, je crois, la somme des jouissances éprouvées sur les routes appelées grandes et qu'on devrait plutôt appeler longues.
Mais Lyon est fort beau et d'un aspect grandiose quand on le découvre tout à coup dans la presqu'île où il est jeté. Ces deux fleuves serrant les flancs de la ville; ces collines de verdure et de grands bois formant amphithéâtre au bord des eaux; ces lointains lumineux du côte du Midi et qui font pressentir le
CLAUISSE DE RONI. IJl
pays du soleil ; à l'Est, les vagues dentelures de la chaîne des Alpes qui se fondent dans les airs, tout cela est d'un effet saisissant pour quiconque a de l'âme et de la pensée.
Pourtant, il iàut en convenir, la seconde ville de France est attristée à son centre par un réseau de rues noires et tortueuses peu en harmonie avec le développement de ses quais et le grandiose de ses fleuves. Le cœur de la ville, le vieux Lyon, est d'une tristesse mortelle pour tout étranger ignorant que ces maisons hautes, bâties de pierres noirâtres, n'ayant ni cour, ni vestibule, servies en dedans par un escalier massif, sombre et tournant sur îui-mênie, que ces maisons
d'un aspect si hypocondriaque recèlent parfois de riches argentiers et de fort belles créatures.
Ne cherchons pas à étudier la physionomie morale de Lyon ; au milieu de nos recherches psychologiques nous trouverions le marchand dans toute l'énergie du mot. Oui, Lyon est un marchand et à Dieu ne plaise que nous trouvions cela mauvais ! c'est un riche marchand, c'est l'ancien négociant français , fort honnête homme, je le crois , fort heureux, je l'espère; mais enfin le travail des affaires agit sur son humeur et ses idées; il tend au positif par une attraction dominatrice; il fouille beaucoup son coffrefort, peu son imagination, probablement
tout aussi douée que celle de tant d'autres. Quant à son cœur, pourquoi ne le fouillerait-il pas? Lyon, le marchand, peut fort bien ne pas aimer l'or pour l'or; il a des entrailles, et tout en travaillant au plus grand développement de son industrie il peut bien avoir pour but la famille et la patrie, ces deux moteurs des grandes choses. Toutefois, n'ayant rien étudié à ce sujet , nous n'avons rien à affirmer, et toute conclusion serait une témérité.
Ce que nous savons à merveille, c'est que la ville de Lyon est loin d'avoir une physionomie banale; son vieux quartier même, fort repoussant au premier abord, est empreint d'un caractère digne des
124 CLARISSE DE IlOMI.
éludes de l'artiste. La lumière joue étrangement dans ces rues étroites, sur ces façades assombries où se multiplient de lourdes fenêtres, souvent grillées d'un gros treillis de fer. Des brouillards rougeâtres tombent souvent sur la ville ; alors des teintes sévères , des tons bizarres se mêlent et colorent fortement le tableau ; les angles s'adoucissent dans la brume grise et rouge, les frises des toits se fondent dans l'humide, tout est flottant et indéfini ; on vit dans un fantastique de couleurs et de formes qui porte à une rêverie désordonnée, mais calme cependant, et dont on ne se hâterait pas de sortir sans l'aiguillon des affaires.
Lyon a-t-il des monuments ? lin Lyon-
nais vous répondra tout de suite : « L'Hôtel-de-Ville, et l'e'glise métropolitaine de Saint-Jean. » S'il est sage et homme de goût il s'arrêtera là ; le reste est de la maçonnerie se donnant des airs d'architecture. Les grandes façades de la place Belle-Cour, par exemple, n'ont-elles pas cette yanité extravagante? Ces deux grands corps de maisons blanches, et se regardant éternellement d'un bout de la place à l'autre, sont-ils autre chose qu'une large bâtisse entreprise par commandite et dans un but de location? Soyons justes, soyons sincères, et avouons que, toutes les fois que t utile veut trop prendre l'initiative dans une œuvre quelconque, l'art se retire et va porter ailleurs la sévérité de ses formes et la grâce de ses fantaisies.
126 CLARISSE DE RONl.
La fondalion de la métropole de Saint- Jean remonte aux premiers siècles de l'Eglise. Lyon était primat des Gaules à l'époque du Bas-Empire, et il n'a pas renoncé à celte dignité archiépiscopale, bien que de celte suzeraineté ecclésiastique il ne lui reste qu'un bel édifice gothique, un chapitre de chanoines portant le camail rouge bordé d'hermine, cl un vieil archevêque obligé de vivre exilé à Rome parce qu'il a le malheur d'être oncle de Napoléon 1er, empereur des Français et roi d'Italie; exil qui honore beaucoup la France, comme on le voit.
Louis XIV lit beaucoup pour Lyon; sous son règne l'Hôtel-de-Ville, bâtiment d'une élégance grandiose, fut achevé, les
quais s'élargirent devant les belles maisons qui s'élevaient, et la place Belle- Cour fut ouverte aux admirations et aux loisirs des bons Lyonnais. Sous ce règne aussi s'éleva ce grand hôpital dont le dôme, tête énorme, attend encore comme un géant en ébauche l'autre épaule et l'autre bras qu'on lui a promis. Pourquoi laisser ainsi à moitié achevé un édifice d'une très belle architecture et d'une utilité plus belle encore? Louis XIV a-t-il emporté avec lui dans la tombe une grande partie de l'or de Lyon? La seconde ville de France est-elle gênée dans sa fortune ? Mais elle construit des ponts tous les quatre ans, elle fait jeter bas une salle de spectacle médiocre pour en bâtir une autre à grands frais et plus médiocre
pourtant que la première, bien qu'elle ait les proportions écrasantes et informes de l'éléphant. Qu'est-ce à dire ? pourquoi le bel édifice de V Hôpital général attend-il encore la moitié de ses constructions lorsque tant de malades el de misères, dans ces temps de convulsions civiles , attendent l'hôpital ?
Mais hâtons-nous de partir d'une ville où l'oisiveté finirait par nous gagner, et puisqu'aucune affaire ne nous peut retenir à Lyon, nous étranger, quittons la cité, bien qu'elle soit belle et honorable.
Il é(ait six heures du soir, et le soleil déclinait derrière les montagnes romantiques du Vivarais, situées sur la rive droite du Rhône, lorsqu'une voiture em- II. 9
i3(» CLARISSE DE RONI.
portée par des chevaux de poste roulait sur la grande route à trois lieues audelà de Valence.
L'équipage fut forcé de ralentir sa course. Une montée assez longue avait calmé l'impétuosité des chevaux ; ils traînaient au pas la voiture. Deux femmes seules en occupaient l'intérieur ; l'une était une fort jolie personne enveloppée d'un manteau écossais à carreaux noirs et rouges, l'autre se nommait Clarisse de Roni ; elle voyageait avec Anette sa femme de chambre. M. Dauphin trônait toujours sur son siège comme un premier président.
Clarisse, un livre à la main et fort commodément appuyée contre le coussin
de soie de sa voilure, ne contemplait pas moins les belles teintes orangées que prenait le ciel au couchant. A un mille de la grande route le Rhône déroulait la nappe majestueuse de ses eaux. Madame de Roni, oubliant sa lecture, jetait çà et là de vagues regards. Son attention se porta sur un voyageur qui, le sac sur le dos et le bâton à la main, cheminait d'un pas alerte tout le long du fossé de la grande route. Clarisse ne pouvait distinguer ses traits, car le voyageur marchait à la montée beaucoup plus vite que la voiture; elle remarqua seulement une certaine grâce dans les allures de l'inconnu et une mise qui ne manquait ni de goût ni d'originalité. Le voyageur portait une blouse de toile écrue, des guêtres de peau mon-
132 CLARISSE DK RONF.
tant jusqu'au genou, un gros Hacon empaillé pendant à la ceinture, un chapeau de feutre gris aux larges bords et un sac de soldat sur le dos. Clarisse le prit pour un conscrit se rendant en toute hâte sous les drapeaux.
Cependant la voiture arrivée sur le plateau roula plus vite; mais au moment où elle dépassait le voyageur, madame de Roni laissa échapper un cri et se rejeta en arrière. Anette, sa femme de chambre, tressaillit de surprise; elle chercha un flacon et le fit respirer à sa maîtresse dont l'immobilité et la rêverie fixe devenaient effrayantes.
La nuit ne tarda point à couvrir la terre. Tout s'effaça dans l'espace, tout
CLARISSE DE ROIS l. 133
disparut dans ce néant appelé l'obscurité. Les deux lanternes de la voiture furent allumées par M- Dauphin. Mais bientôt on arriva au village désigné pour la couchée. La voiture de madame de Roni s'arrêta à l'extrémité du bourg et à l'auberge du Midi ; pauvre hôtellerie où les prétentions de l'hôtelier grandissaient cependant de jour en jour, comme ces fortes plantes parasitesdansunjardin,et qui parviendraient hâtivement jusqu'à l'état d'arborisation si la serpe, ce grand juge, ne les tranchait au moment de leur plus forte sève.
Clarisse descendit de voiture, et, fort indifférente à ce qui se passait autour d'elle, elle suivit Anette et la femme de l'hôtelier qui la conduisirent dans une
pièce voisine de la cuisine, et oii l'on se hâla d'allumer du feu, vu la fraîcheur de la soirée.
Une grande agitation régnait dans la pauvre auberge. L'arrivée de celte voiture en poste troublait le cerveau de l'hôtelier. L'embarras était de savoir de quelle manière on recevrait dignement la voyageuse inconnue qu'on avait prise dès le premier abord pour une princesse étrangère, selon l'habitude invétérée des aubergistes de province et des bonnetiers de Paris. M. Dauphin ne contribuait pas médiocrement à fortifier cette opinion par ses airs importants et affairés, et par sa réserve au sujet du nom de sa maîtresse et du but de son voyage.
Clarisse, assise seule vis-à-vis un grand feu de fagots, dans la chambre enfumée appelée la salle , regardait monter la flamme et écoutait le pétillement des étincelles comme un enfant fort préoccupé de sa journée du lendemain. Anette vint plusieurs fois prendre ses ordres sans obtenir d'elle autre chose que des réponses vagues. Anette crut madame de Roni très fatiguée et à demi endormie; elle fît ses confidences à Dauphin qui hâtait le souper dans la cuisine.
La salle où Clarisse attendait ce digne souper était surtout éclairée par la flamme rouge et vive du foyer. La pauvre lampe placée sur la longue table du milieu se mourait de langueur. Tout à coup on
136 CLARISSE DE KONf.
frappa assez rudement à la porte d'entrée de l'auberge; madame de Roni tressaillit involontairement; ces deux coups de marteau avaient retenti en elle d'une étrange manière. Elle appella Anette, elle avait presque peur, elle, Clarisse !...
« Qui vient d'entrer, Anette? dit-elle.
— Madame, c'est un voyageur... arrivé à pied. »
Ces derniers mots troublèrent singulièrement madame de Roni ; il lui semblait que la femme de chambre venait de lui apprendre quelque nouvelle grave et qui devait décider de la destinée de tout un peuple ou de sa propre destinée à elle. RéunissanCses idées et rappelant sa force
de raison, elle voulut rompre cette préoccupation qui l'absorbait et elle ouvrit son livre. La flamme du foyer jetait une teinte rougeâtre sur les pages du volume que tenait Clarisse, les caractères en paraissaient tantôt noirs, tantôt ardents. Dans un saisissement nouveau et involontaire madame de Roni ferma ce livre et le jeta sur la table.
Le voyageur arrivé à pied était jeune et de taille moyenne ; svelte, nerveux, il avait l'œil beau, le profil droit, les cheveux bruns, le teint légèrement orangé, les manières douces et impératives cependant, l'air rêveur et parfois étrange. Il jeta son sac de voyage sur une des chaises delà cuisine, déposa son bâton dans un
138 CLARISSE DE RONf.
coin, quitta son chapeau gris aux larges bords, et alla fièrement se poser devant la grande cheminée où flambait un feu magnifique en l'honneur d'une broche assez bien garnie. Là, debout, le dos tourné au foyer, silencieux et calme, il se mit à regarder tout ce qui se faisait dans la cuisine de l'auberge sans plus de façon que s'il était l'hôtelier.
« Monsieur, lui dit celui - ci, fort peu prévenu en sa faveur par sa manière de voyager sur les grands chemins, monsieur, nous préparons à souper pour une dame étrangère et pour sa suite. Vous plairait-il de nous laisser la cheminée libre ? »
Le jeune voyageur n'avait même pas entendu les paroles de l'hôtelier.
« Monsieur, reprit le maître de l'auberge qui croyait avoir fait une judicieuse réflexion, seriez-vous de la suite de la dame étrangère qui vient d'arriver? »
Mais ces dernières paroles sifflèrent aux oreilles du voyageur.
« Vous êtes un insolent! dit-il à l'aubergiste en lui lançant un coup d'œil fort expressif.
— Monsieur! s'écria celui-ci, savezvous bien que le premier mot que vous dites en entrant ici devrait m'autoriser à vous chasser?...
— Essayez! dit le voyageur.
— Par le ciel! sortez d'ici.
no CLARISSE DE ROm.
— Par l'enfer! j'y resterai. »
Les bras étaient levés et déjà le jeune
voyageuravait saisi son bâton ferre, lorsque tout à coup une noble femme parut
sur le seuil de la porte de la salle voisine
delà cuisine.
L'hôtelier, confus et résigné à dévorer sa colère, se relira dans l'ombre. Le voyageur, appuyé sur son bâton, ne bougeait pas de place, les jambes écartées, le dos au feu et la tète haute. Il jeta un regard sur la belle personne qui venait d'entrer et il la salua, mais d'une façon assez cavalière.
« Monsieur, dit à l'hôtelier madame de Roni, pourquoi donc cette querelle? La
soirée est fraîche, ei tous les voyageurs qui arrivent chez vous ont bien le droit de se chauffer. »
L'étranger salua de nouveau Clarisse, mais celte fois avec un peu plus de politesse. Clarisse fort pâle et le regard étonné, Clarisse élégante et noble, ressemblait, au milieu de cette sombre cuisine, à quelque jeune fée visitant un souterrain. Une grande flamme s'alluma soudain dans la cheminée et le tableau se couvrit d'une teinte rouge qui ajoutait singulièrement au fantastique de la scène. Madame de Roni ordonna à Dauphin d'apporter plusieurs ilambeaux dans la salle-, puis s'adressant au voyageur :
€ Je crois, monsieur, dit-elle, que le feu qu'on a allumé pour moi vaut celuici. Ne donnez pas de colère à ce digne aubergiste. »
Il y avait une extrême douceur dans le ton de cette invitation. Le voyageur obéit et suivit madame de Roni dans la salle voisine ; là il s'assit au coin du feu, la tète penchée et rêveur.
Clarisse avait reconnu en lui Anatole, le peintre dont elle avait acheté le tableau. Quant à lui, il n'avait jamais vu madame de Roni et il ignorait même que son tableau lui eût été vendu, tant la noble Clarisse avait mis en cela de mystère et de délicatesse !
CLARISSE DE RUNI. 143
« Monsieur, dit-elle avec un calme extérieur, est-ce vous que j'ai rencontré sur la route à une lieue d'ici ?
— Moi-même, madame. Ma manière de voyager vous surprend peut-être?
— Non, monsieur, et je ne doute pas que cette manière de voyager ne soit toutà-fait de votre choix.
— Vous avez raison, madame, reprit tranquillement Anatole . J'aime beaucoup mieux fatiguer mes jambes que ma patience. J'avoue que les voitures publiques me sont odieuses ; je suis toujours sûr d'y rencontrer des voisins que je voudrais savoir à cent lieues de moi. Et puis est-il rien de plus ridicule que de se faire pri-
t44 CLARISSE DE RONr.
sonnier d'un conducteur qui vous enferme, bon gré mal gré, dans une boîte roulante comme des animaux curieux qu'on va montrer à la foire?...
— Vous aimez la liberté, monsieur?
— Avec idolâtrie, madame, et j'exécute enfin un plan depuis longtemps rêvé. J'ai quitté Paris pour aller à Rome, je vais revoir radoral)le Italie !
— Ah '.monsieur! je vous trouve heureux!
— Mais je suis loin de me plaindre , madame. Un peintre qui va à Rome retourne dans sa patrie ; pour moi j'y resterai jusqu'à la fin de mes jours »
Anatole dit ces dernières paroles avec
une expression indéfinissable qui tenait (le la joie et de la tristesse en même temps.
« Je connais quelques personnes à Rome, dit Clarisse. J'aurais presque envie de vous prier d'aller les voir...
— Serait-ce, madame, pour leur porter vos souvenirs?,..
— Précisément ! se hâta de répondre Clarisse qui crut avoir blessé l'amourpropre du fier artiste par cette demi-proposition de recommandations.
— J'irai les voir, madame.
— Je vous dirai leurs noms. L'une est une de mes grandes amies, la princesse
de Kosemberg ; l'autre est un noble Espagnol naturalisé Romain, le duc de Médina-Céli.
— Madame, dit Anatole très simplement, permettez - moi de vous l'avouer, je n'irai pas voir vos nobles amis.
— J'entends, reprit Clarisse un peu fâchée de cette indépendance qui cette fois ressemblait à de la prétention, j'entends. Ce sont de grands seigneurs, n'est-ce pas, monsieur ?
— C'est un peu la raison, madame. Cependant il faut être vrai; je fuis beaucoup plus les nouvelles connaissances que les nobles connaissances. Toute réflexion faite, il vaut donc mieux ne voir personne à Rome ; il faut aller là pour le beau ciel,
CLARISSE DE RONl. 14Î
les ruines, le Vatican, Michel- Ange, le Sanzio, Salvator-Rosaet d'autres immortalités. J'y vais aussi un peu pour la basilique et le pape.
— Et pour votre art à vous , monsieur? »
Anatole pencha la tête et soupira. Madame de Roni vit qu'elle avait touché une plaie vive ; elle changea de sujet de conversation.
«J'espère, monsieur, que vous partagerez mon souper. »
Anatole jeta un coup d'œil de travers sur la table déjà servie et répondit :
« J'ai bien des grâces à vous rendre,
madame; mon souper est plus simple que cela.
— Quoi, monsieur! vous voulez que je me meltc à table seule, tristement? Il me semble qu'il ne faudrait pas que l'amour de l'indépendance ôtât la bonté. »
L'artiste sévère sourit cependant, car tout cela lui était dit avec une aménité irrésistible.
« Allons , monsieur, vous acceptez, »
ajouta Clarisse en se levant pour se mettre à table,
Anatole ne mangea point, Clarisse fort peu.Monsieur Dauphin était d'une inquiétude fiévreuse, l'hôtelier au désespoir et humilié. Au dessert le peintre parut
CLARISSE DE UONI. 119
d'une humeur moins mélancolique ; il souriait souvent aux choses que racontait madame de Roni. Elle l'encourageait à causer tantôt par de la bienveillance, tantôt en cherchant à irriter ses opinions par un peu de contradiction. Anatole sentait quelques étincelles électriques lui gagner la tète et le cœur. Toutefois, comme font ceux qui ont beaucoup souffert, il se reprochait intérieurement ce laisser-aller vers l'espérance, ces aspirations vers un meilleur avenir. Clarisse ne retrouvait plus en lui l'esprit brillant, l'âme de feu, la fierté aimable qu'elle avait entrevus dans les prismes du bal masqué. Des pressentiments inexplicables la venaient inquiéter au sujet de ce pauvre artiste doué de tant d'éminentes qualités. Elle eut
150 CLARISSE DE ROm.
donné beaucoup pour connaître l'histoire de la vie d'Anatole; plusieurs fois elle lui fit des questions très insidieuses sur ce sujet et dont celui-ci devina bien le but caché; car il se prit à dire :
« Je vois, madame, que je vous parais singulier; une femme du grand monde, comme vous l'êtes sans doute, doit beaucoup s'amuser de la sauvagerie d'un être qui me ressemble. Je conviens que mon hypocondrie tient un peu à de la démence; seulement je serais fâché que vous la prissiez pour de l'affectation.
— Rassurez-vous, dit Clarisse, je vous crois très franc, monsieur.
— Vous êtes bien bonne, madame,
mais ne vous hâtez pas de me juger.
— J'ai pour habitude de laisser à Dieu un droit qui n'appartient qu'à lui, reprit madame de Roui.
— Et vous croyez, madame, dit Anatole, que Dieu use envers nous de ce droit rigoureusement?
— Je crois que tout ce qu'il fait est adorable.
— Voilà qui est très beau, dit l'artiste. Je voudrais pour tout l'or du monde avoir de pareils sentiments. »
Et il se prit à soupirer cette fois comme un homme qui ne prend plus soin de déguiser ses impressions. La glace affectée
152 CLAIIISSE DE RONI.
se fondait par degré chez lui , et déjà le feu se trahissait par quelques lueurs.
Clarisse espéra des confidences de la part de cette nature douloureuse ; Clarisse de Roni était le médecin des âmes blessées.
a Oui , reprit Anatole , heureux ceux qui adorent et qui espèrent ! Si j'avais cru ma mère, dans le temps, je serais religieux peut-être... »
Mais à ces paroles qui venaient de lui échapper il rougit subitement; madame de Roni gardait le silence et attendait.
« Pardon, madame, dit l'artiste affligé, ma conversation est peu gaie pour une femme comme vous.
CLARISSE DE KOt^K 153
— Mais, monsieur, reprit Clarisse, pour qui me prenez-vous donc ?
— Que sais-je? pour une très haute et très puissante dame, peut-être? »
Madame de Roni souriait et tapait légèrement le bord de son verre, les yeux baissés, le visage légèrement coloré.
« Est-ce que je me tromperais , madame? je crois pourtant êlre sûr de mon fait. Vous êtes d'un rang élevé, très élevé de toutes manières. Du reste, madame, je vous prie de croire que je ne suis pas assez indiscret pour vous demander votre nom. »
Clarisse releva la tête; son beau regard rencontra celui d'Anatole et une conliance
mutuelle sembla gagner ces deux âmes, et en même temps , Clarisse dit d'une voix très calme qu'elle se nommait la comtesse de Roni.
a Vous, madame ! s'écria Anatole dont la pâleur fit place à une animation soudaine.
— Est-ce que vous connaissez mon nom?» demanda Clarisse.
Anatole la regardait avec un étonnement mêlé d'admiration.
«C'est vous, madame? dit-il. Mais j'ai vu dans le temps des gens qui avaient l'honneur d'être de vos amis. »
Comme il allait les nommer, madame
de Roni leva la main et fît un geste expressif pour prier Anatole de ne pas rappeler le passé,
« Quant à moi , madame, ajouta celuici , il faut que je l'avoue : j'ai éprouvé souvent le désir de vous rencontrer sans jamais pouvoir réaliser ce désir. Je bénis mon étoile aujourd'hui. »
C'étaient beaucoup de paroles, c'était là un grand effort de galanterie pour le taciturne et sauvage artiste. Il retomba dans le silence, comme épuisé par celte sortie hors de son caractère.
« Monsieur, reprit Clarisse, je ne vous ai pas encore demandé votre nom; peutêtre ai-je entendu beaucoup parler de vous ? J»
15b' CLARISSE DE RONt.
Anatole se nomma à son tour.
« Oui, monsieur, continua madame de Roni , on m'a parlé de vous , de votre beau talent. Rassurez-vous; je vous épargnerai des compliments. Maintenant me direz - vous si votre voyage à Rome est un pèlerinage ou un exil? Monsieur, ne quittez pas la France à tout jamais; croyez-moi, il y a encore ici beaucoup plus de chances d'avenir et de repos qu'ailleurs; je ne dis pas de bonbeur, je suis un peu, comme vous, incrédule sur ce monde inconnu.
— Madame, dit Anatole, je vais à Rome pour mes études d'art; j'ai beaucoup à y apprendre, aussi ne me suis-je pas trop avancé quand j'ai eu l'honneur de vous
-CLARISSE DE ÎIONI. 157
direqiiepeiU-êtrejepasseraiàRomecequi me reste de jours à vivre. Dans tous les cas, je dois bénir mon travail ; c'est grâce à un de mes tableaux que j'ai pu m'arracher de cet enfer appelé Paris, et que je puis tendre l'aile vers l'Italie. »
Et Anatole fit part très naïvement à madame de Roni de la vente inespérée et mystérieuse de son dernier ouvrage. Il assura que toutes ses recherches pour découvrir l'acquéreur de son tableau avaient été inutiles et il s'emporta jusqu'à l'enthousiasme en parlant de la noblesse et de la délicatesse de cet être fabuleux ou angélique.
Clarisse prit assez d'empire sur ellemême pour ne rien trahir de ce secret ;
Iâ8 CLARISSE DE RONI«
mais sa joie intérieure était ineffable. Elle se hâta cependant de briser ce sujet de conversation pour en revenir à l'Italie, espérant ainsi amener le mélancolique artiste à raconter l'histoire de sa vie.
Le silencieux convive se voyait forcé dans ses derniers retranchements par tant de grâce et d'aménité. Madame de Roni comprit sa victoire et elle en profita fort habilement.
« Monsieur, dit-elle, une soirée passée comme celle-ci dans une pauvre auberge à cent trente lieues de Paris est une de ces aventures qui dédommagent beaucoup des ennuis quotidiens du monde. 11 me semble que la franchise et la confiance sont assises avec nous à notre souper.
Vous me devez presque quelques détails sur votre position. »
Anatole hésita un moment; puis par une de ces soudaines volontés de l'âme qui secoue une trop longue contrainte :
« Ma vie n'a rien de bien extraordinaire, dit-il; je ne sais pas pourquoi je lui donnerais plus de valeur qu'elle n'en mérite. Madame, je vous demande la permission de me taire sur ma situation présente; quant à mon passé...
«Ma mère était une jeune indienne native de l'île de Java; elle était fille d'un planteur indigène de l'île; elle avait deux sœurs que son père préférait à elle en toute occasion. Il y a environ vingt-sept
ans qu'une frégate française mouilla dans la rade de Batavia. Le capitaine qui la commandait vint passer plusieurs semaines à terre. Il était jeune et d'une grande distinction. Le hasard l'amena à l'habitation du père de ma mère; il vit les trois sœurs indiennes, belles et passionnées comme le sont la plupart des Javanaises. 11 aima la plus jeune ; il la demanda en mariage et il l'épousa.
Mais bientôt, obligé de reprendre son voyage de long cours, il laissa à Java ma mère enceinte, avec promesse de lui fournir bientôt l'occasion de passer en France pour l'y rejoindre, ne pouvant la prendre à son bord ; les femmes n'étaient pas admises sur les bâtiments de l'État. Ma mère devenue la femme d'un capitaine
de vaisseau, ma mère devenue une dame française et assurée d'habiter un jour une des villes de l'Europe, regagna l'affection de son père. 11 se montra pour elle d'une grande bonté; mais la jalousie s'était glissée dans le cœur de ses deux autres tilles; elles se livraient secrètement à de petites persécutions contre leur sœur.
Celle-ci, douce et grande, pardonnait et prenait patience. Je vins au monde. Le capitaine de frégate tint loyalement sa parole, et deux ans après on vit arriver à l'habitation où j'étais élevé un officier de la marine marchande française, porteur d'une délégation de mon père pour ramener en Europe ma mère et moi.
«Nous quittâmes Java. Mon grand**