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père paraissait fort alfligé; mes tantes cachaient leur joie sous des airs attendris. J'avais alors deux ans. Arrivée à Bordeaux, ma mère y retrouva son mari; il avait quitté le service de mer et jouissait d'une aisance fort honorable. Mes premières années ressemblèrent à celles de la plupart des enfants tendrement aimés: on me gâtait avec délices; rien n'était épargné pour mon éducation et surtout pour mes fantaisies -, j'étais l'idole de ma mère, l'espoir et la joie de mon père.
«Nous passâmes six ans à Bordeaux; les souvenirs de cet heureux temps de ma vie et de cette ville hospitalière me ravissent encore comme ces parfums dont on a été privé longtemps, que l'on re-
trouve par hasard, que l'on reconnaît et qui nous rappellent tout un passé.
« Mon père voulut aller s'établir à Paris; il avait de grands projets pour mon éducation et pour mon avenir. Il ne m'enferma jamais dans une de ces prisons scolastiques appelées collèges ou pensions , geôles gardées par des pédants où la jeunesse s'use, s'attriste et s'étiole bien plus qu'elle ne gagne en force et en intelligence, où l'étude est une peine, où les affections de famille s'étouffent, où les petites passions de luxure et de rivalité mesquine prennent leur germe, s'échauffent et se développent comme une couvée venimeuse.
«J'étais élevé sous les yeux de mon
père et guidé par sa haute intelligence; il cherchait à m'inoculer tous les jours ce qu'il sentait en lui de beau et de grand. Quant à ma mère, tendre et ardente Javanaise, d'une beauté singulière, d'une ame exaltée, elle m'ouvrait ses bras pour tout enseignement, pour toute remontrance; je vivais de ses regards, de ses baisers, de ses suaves étreintes, de la grâce et de la tendresse de ses paroles. 0 temps ! ô belle et candide enfance ! journées de soleil, nuits sereines, vous fuyez comme ces colombes qui passent la mer pour ne plus revenir.
« Mon père voyait le monde; il y était aimé et honoré. Ma mère, peu faite aux mœurs de l'Europe, ne voyait que sa
maison, n'aimait que son enfant et son mari. Nous logions à Paris dans un quartier fort élégant et dans lequel je n'ai jamais remis le pied depuis longues années.
a II faut en convenir, après les malheurs de l'invasion étrangère et de la guerre civile, les premières années de la Restauration furent paisibles et fécondes en prospérités. Louis XYIIÏ était un roi spirituel et prudent, sinon un roi vertueux.
« Mon père, qui voyait le grand monde, se laissa gagner par des idées d'ambition de fortune. Il ne rêva plus un brillant avenir dans la périlleuse carrière qu'il avait quittée j il voulut devenir un homme
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fort riche, comprenant le vice de son époque et convaincu qu'une existence large et luxueuse pousserait son ûls beaucoup plus sûrement dans le monde que tous les mérites personnels. Mon père fit des opérations de bourse fort heureuses sans perdre une parcelle de sa réputation de probité et d'honneur. Nous vivions dans le luxe; ma mère avait vingt-sept ans, j'en avais dix.
«Un jour mon père revint de Normandie où il avait acheté une terre; son visage était eaipreintd'une expression de tristesse qui nous glaça de frayeur ; il fut impénétrable de mystère. Quelques jours après il nous apprit qu'il était ruiné; le jeu de la bourse avait dévoré ses capitaux, sa terre, sa
maison de Paris ; il nous restait de quoi vivre tristement. Nous occupâmes un appartement modeste; nous ne revîmes plus nos amis : le vent glacial du malheur les éloignait. Ma mère, tendre et admirable jeune femme, n'avait rien perdu de sa sérénité et de sa grâce; sa tendresse pour nous redoublait; elle était l'ange de la maison. Mais le chagrin gagna mon père ; un jour il partit et ne revint plus : c'était au mois de juin 1822. Il était allé mourir en Normandie , chez un de ses amis, ancien officier de marine. »
Ici Anatole, le coude appuyé sur la table, passa la main sur son front comme pour en arrêter la sueur froide. Madame
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de Roni, placée vis-à-vis de lui, la léle penchée, les bras posés sur les genoux, écoutait, silencieuse et pâle.
0 Madame, reprit Anatole, le reste de ma vie fut une longue chaîne de journées, tantôt tristes, tantôt orageuses, souvent monotones. Ma mère avait une pension modique du gouvernement et quelque argent échappé au naufrage de la fortune de son mari. Elle songeait sérieusement à retourner à Java, auprès de sa famille. Je grandissais, je la soutenais de toutes les forces de ma tendresse, je la réconciliais avec la vie. Mais le chagrin, mais les brûlantes et inutiles aspirations vers une patrie si éloignée, mais les impossibilités matérielles de
pouvoir réaliser un rêve de fiévreux, un rêve trop ardemment caressé, qui résiste à cela?... La fille de l'Inde, la belle et charmante Javanaise avait disparu; il ne restait de ma mère qu'une douce créature maladive, brisée, et dont la vie ne se révélait que par le feu de ses grands yeux, restés beaux encore.
Une fièvre brûlante la prit un jour; elle mourut dans mes bras, au milieu de mes sanglots et couverte de mes baisers. Elle mourut en chrétienne, pleine de loi et de résignation.
« Madame, j'étais trop pauvre pour pouvoir faire transporter cette chère dépouille auprès de celle de mon père, en Mormandie. Je suivis seul et à pied un
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pauvre corbillard jusqu'à un petit cimetière situé hors Paris.
« J'avais alors dix-sept ans; j'étais instruit, assez bien portant, pauvre et profondément triste; heureusement je savais peindre.
« La peinture est un art mélancolique et solitaire, qui va bien aux âmes blessées et méditatives. J'abandonnai tout projet; je m'enfermai avec ma pensée et ma tristesse; je ne demandai secours et consolations qu'à mes pinceaux. Mes éludes furent sérieuses, mais ma vie resta cachée comme ce résultat de mes travaux. Je ne voyais que par hasard quelques personnes qui voulaient bien m' encourager.
«Maintenant, madame, j'ai presque des excuses à vous faire pour ce triste et monotone récit. Il ne vous a rien appris de bien nouveau; cette première partie de ma vie ressemble à beaucoup d'histoires et n'a d'autre mérite que sa simplicité et sa sincérité. Quant aux dix dernières années écoulées depuis la mort de ma mère jusqu'à ce jour, je vous prierais de vouloir bien me permettre de les laisser dans l'ombre; nous y gagnerons tous les deux, madame : vous, en ne recevant pas de tristes révélations; moi, en cachant des fautes et des malheurs. »
Un long silence succéda à ce récit. Madame de Roni n'osait lever les yeux , tant elle était attendrie et craignant peut-
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être de le paraître beaucoup trop ! La nuit était déjà fort avancée. M. Dauphin entra dans la salle pour prendre les ordres de sa maîtresse.
« Dites à Anelte de préparer du feu dans ma chambre, dit Clarisse, et tout ce qu'il me faut pour écrire ; elle le trouvera dans mon nécessaire. Je ne me coucherai pas celte nuit. Que les chevaux soient prêts à six heures du matin. »
M. Dauphin se retira fort affligé et fort préoccupé ; il tremblait pour la santé de sa maîtresse. Quant à Anatole, il annonça le projet de passer la nuit dans la salie basse, et il alluma un grand feu sans s'embarrasser des observations de l'hôtelier- Cela fait, il dit à Clarisse :
« "Vous me donnez l'exemple du travail, madame. Je vais écrire à quelques amis éloignés.
— Monsieur , dit Clarisse , vous reprendrez probablement votre voyage demain dans la matinée. Je ne vous dirai pas, moi, que tout chemin mène à Rome, mais je vous inviterai à vous détourner de votre route pour quelques jours, et à venir visiter les beaux paysages des premières chaînes des Alpes. Je ne vous offre pas une place dans ma voiture; il est des tyrans appelés les convenances et qui nous forcent presque toujours à renoncer aux choses honorables et qui peuvent nous convenir, »
Anatole, très occupé à attiser le grand
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feu de la cheminée, ne se hàlait point de répondre; il prenait à l'aise ses déterminations.
t Madame, dit-il tout à coup en relevant sa tétepenchéesurlefeu,neme croyez de grâce ni grossier ni ingrat. Il m'est de toute impossibilité de profiter de l'invitation dont vous m'honorez; j'ai hâte d'arriver en Italie; on ne le dirait pas cependant à ma manière de voyager. Il est des bizarreries inexplicables, j'en conviens.
Je vais à Rome, tout droit, comme une hirondelle, ou plutôt comme un pèlerin pressé d'arriver à quelque fête. Mais j'oserais vous demander une permission :
celle, madame, de vous écrire. »
Clarisse donna cette permission avec
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Une bonté 1res cligne. Elle parla ensuite de son château aux pieds des Alpes, elle en indiqua la position et elle en dépeignit le site, comme si elle tenait à ce qu'Anatole ne pût oublier cette adresse.
Mais le moment de se quitter était venu. Anatole promit de veiller à ce que les chevaux de poste fussent prêts à six heures du matin; c'était dire à Clarisse qu'il lui ferait ses adieux. M. Dauphin fut appelé; il prit deux flambeaux, et avec sa gravité ordinaire il marcha devant la noble comtesse qui traversa la cuisine et monta l'escalier de bois, comme une reine qui rentrerait dans ses appartements.
Anatole s'enferma dans la salie avec une lampe , un grand feu et son sac de
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voyage. L'hôlelier n'eut jamais le courage de tenter la conquête de cette pièce si énergiquement occupée et qui n'aurait pas été moins bien défendue.
A cinq heures du malin le voyageur artiste était équipé des pieds à la tête; le sac sur le dos, le bâton ferré à la main, il causait avec l'hôtelier revenu sur son
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compte à des serniments plus doux, et avec le bon M. Dauphin qui visitait devant la porte de l'auberge les roues et les ressorts de la voiture de madame de Roni. Anatole fit une ou deux fois le tour de cette belle et commode voiture dont il loua la forme et le fini du travail. Les chevaux de poste arrivèrent; alors Anatole s'informa de M. Dauphin si la voiture devait suivre longtemps la grande route avant de prendre un chemin vicinal qui conduisait jusqu'aux montagnes.
a Nous avons encore une lieue à faire sur la route royale, dit M. Dauphin.
— Fort bien, reprit Anatole, et puis vous la quittez pour le chemin de traverse. Moi qui vais beaucoup plus loin ,
je me hâte de parlir; vous offrirez mes hommages respectueux à madame la comtesse de Roni. »
Il prit congé de l'hôtelier et gagna d'un pas précipité la route du Midi, comme s'il fuyait le plus grand danger du monde. M. Dauphin et l'hôtelier le suivirent longtemps des yeux, étonnés de la brusquerie avec laquelle il venait de les quitter.
« Est-ce qu'il est devenu fou? dit l'hôtelier. Quelle frayeur l'a pris tout à coup ?
— Peut-être, reprit M. Dauphin, a-t-il peur que madame ne lui offre une place dans sa voiture? Dans ce cas-là il peut se
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rassurer, et marcher à l'aise sur le chemin ; d'ailleurs nous ne l'atteindrions pas, nous ne parlons que dans une heure ; nous changeons de route à une lieue d'ici, et il sera loin.
— Monsieur, dit le judicieux hôtelier, ne vous semblait-il pas que ce jeune homme avait quelque chose d'étrange dans la physionomie ? Il a toujours l'air en regardant les gens de penser à autre chose qu'à ce qu'il leur dit; on croirait qu'il est tourmenté par un' grand secret. Qui diable est ce singulier voyageur? Je regrette de ne l'avoir pas fait arrêter ; les gendarmes sont à deux pas d'ici. »
M. Dauphin répondit par de très bonnes observations, il dit que si ce voyageur
était un homme mauvais il ne s'exposerait pas ainsi à pied sur la route royale toujours peuplée de gendarmes. Il ajouta qu'il fallait lui supposer quelque mérite puisque madame la comtesse lui avait fait l'honneur de l'inviter à souper.
Et cette dernière raison était, nous le pensons, le meilleur des certificats pour le pauvre Anatole.
A l'heure précise madame de Roni descendit de sa chambre et toute prête à monter en voiture. Elle s'informa du voyageur delà veille; on lui raconta comment il avait repris son chemin.
« Parti ! » dit Clarisse avec un saisissement nerveux.
Et comme pour corriger cette parole un peu animée :
« Allons, Anette, allons, Dauphin, ditelle; il est l'heure de partir... nous aurons une journée magnifique. »