RUE DES BEAUX-ARTS
\HÏÏ.
Il était trois heures de l'après-midi ; un beau soleil de février dorait la neige des toits de Paris. Les grandes fenêtres de riiôicl de la comtesse de Roni étince-
laient commesi deux mille bougieseussent brûlé dans les appartements; cette façade donnait au couchant et sur un jardin anglais d'une assez belle ordonnance.
La comtesse Clarisse de Roni était encore dans sa chambre à coucher; elle avait passé la nuit précédente au bal, elle était fort lasse et s'était levée tard. Un homme de trente-cinq ans environ traversa deux salons et se dirigea vers cette chambre à coucher. C'était le mari de Clarisse, le comte de Roni. Comme tout mari bien dressé, il frappa du doigt à la porte fermée; mais en mari distrait ou trop habitué à son bonheur, le comte n'attendit point une permission d'entrer, il tourna le bouton et parut sur le seuil.
Clarisse, vêtue d'un magnifique peignoir bordé de dentelle, était étendue sur une chaise longue à côté de la cheminée. Un jeune homme à genoux auprès d'elle la serrait contre sa poitrine et l'embrassait avec passion. Le comte de Roni pâlit et entra , laissant la porte ouverte derrière lui. Sans prononcer une parole, il prit le chapeau et la canne de l'amant de sa femme, déposés sur une chaise, et marchant droit à lui il les lui pésenta, toujours dans le plus grand silence. Roger de Montléry, qui s'était redressé sur ses pieds comme si un lion fût entré dans la chambre, s'inclina devant M. de Roni, prit son chapeau et sa canne, salua Clarisse et se retira. Le comte de Roni l'accompagna jusqu'à la porte extérieure du
salon; il revint chez sa femme et s'enferma avec elle. Le dos tourné à la cheminée, le regard au plafond , la respiralion brève et saccadée, il attendait que Clarisse parlât. Clarisse, sans changer d'attitude, Clarisse, la tête toujours posée sur l'oreiller de la chaise longue , laissa filer un incroyable éclat de rire qui alla remuer l'âme de son mari jusqu'au fond des entrailles.
« Effrontée! » dit entre ses dents M. de Roni.
Clarisse ne riait plus, mais étendant la main elle montra du doigt à son mari le fauteuil placé de l'autre côté de la cheminée, et par un geste elle l'invita à s'asseoir , ce que le comte fit sans hésiter et
sans colère apparenie. 11 se mit à tisonner le feu. Clarisse parla la première :
« J'ai eu tort de rire , j'aurais dû comprendre tout de suite votre étonnement.
Vous êtes furieux , cela est naturel , s'il en était autrement j'aurais une pauvre idée de vous; mais apprenez cependant qu'il n'y a pas ici de quoi fouetter un chat.
— Ni même une femme? dit M. de Roni.
— Ne devenez pas grossier, monsieur, vous ne l'avez jamais été. Voulez-vous m'entend re?
— Pourquoi pas? Parlez, Clarisse.
— Ce jeune homme qui sort d'ici est M. de Montlérv.
— Je le savais.
— J'ai dansé hier avec lui. Il m'a été présenté par votre tante, madame d'Arihevell.
— Que m'importe?
— Sans doute; mais vous savez, ou vous ne savez pas, que nous devons jouer la comédie dans quinze jours chez votre tante, et que M. deMoutléry et moi avons pris des rôles.
— Et vous répétiez peut-être vos rôles ici, tout à l'heure ? dit M. de Roni avec un sourire amer.
— Eh bien! non, monsieur, répliqua froidement Clarisse.
— Non !... Voilà qui est étrange. Cherchez au moins une défaite, madame, je vous en prie.
— De l'hypocrisie ! fi ! monsieur.
— Alors j'avais raison, vous êtes une effrontée.
— C'est une injure qui ne me blesse pas^ monsieur ; elle porte à faux.
— A la bonne heure ! vous cherchez à vous justifier... J'aime mieux cela.
— Vous vous trompez, monsieur, je ne cherche point à me justifier et je ne suis point une effrontée. Si vous aviez voulu m'entendre sans m'interrompre , votre étonnement et votre colère n'existeraient déjà plus.
ft r;i,ARISSB DE ROM.
— Parlez donc, mon Dieu, parlez donc ! Vous me faites mourir d'impatience, madame. Dites... parlez...
— Il n'est plus temps.
— Et la raison?
— C'est qu'il n'est plus temps; j'ai oublié ce que j'avais à vous dire. Laissezmoi dormir , monsieur , je suis très lasse. »
A ces mois Clarisse se recoucha sur la chaise longue, tournant le visage à la tapisserie. M. de Roni continuait à tisonner le feu. Un silence effrayant régnait dans la chambre; il n'était interrompu que par le petit tintement des pincettes que le comte agitait dans sa main , et par
le péliliement des étincelles jaillissant des tisons. Dix minutes se passèrent ainsi. M. de Roni se leva, jeta un coup d'œil de travers à la chaise longue, et acquit la certitude que sa femme sommeillait.
« Endormie ! » murmura-t-il avec une sorte de rage.
Au mouvement convulsif qui lui échappa, Clarisse s'éveilla, elle porta avec nonchalance sa belle main blanche à son front et dit ces mots d'une voix très touchan te :
« Mon Dieu ! que je suis fatiguée! Ne peut- on me laisser du repos ?
— En effet , dit le comte , prenez du repos, Clarisse, puisque vous le pouvez. »
Ces derniers mots furent étouffés sous un soupir profond ; M. de Roni tremblait de colère. Un laquais entra et lui remit un billet; M. de Roni en rompit le cachet avec indifférence, jeta les yeux sur la première ligne, et se retournant vers sa femme :
« Tenez , dit-il , voici un cartel qui m'arrive. »
Clarisse se redressa sur le coude, prit le billet , le lut froidement et répondit :
« Voulez- vous approcher de moi ma petite table et mon buvard; je vais répondre.
— Allons donc , madame ! Pour qui me prenez-vous ?
CLARISSE DE RONI. H
— Pour un homme d'esprit et de cœur, dit Clarisse avec le même sang-froid.
Mais, je vous le répète, c'est à moi de lui répondre. Vous ne voyez donc pas que c'est un écolier, un oiseau fou; laissez- '<?*- ^\aoi lui donner la leçon. »
S] M. de Roni, plus étonné que jamais, ^^vança la petite table que demandait sa emme , fort impatient de savoir le dénouement de cette étrange scène commencée depuis une demi -heure. Clarisse écrivit d'une main très calme le billet suivant :
a On me remet une lettre adressée par vous à mon mari; vous ne trouverez pas mauvais que je la lise et que j'y réponde. Ou vous êtes un méchant homme, ou
td <:LAhlS$E DE ROM.
VOUS êtes un fou , ou vous êtes un sol ; choisissez. Je jette au feu votre billet ridicule. »
Et en effet elle livra à la cheminée ardente la lettre de provocation. Le comte lui demanda à lire ce qu'elle avait écrit.
« Non, répondit Clarisse; ceci ne vous regarde en aucune façon. »
Elle sonna, donna sa lettre à un laquais et se recoucha sur la chaise longue en répétant :
« De grâce ! laissez-moi dormir ; je suis extrêmement lasse.
En effet, quatre minutes après le sommeil avait saisi Clarisse de Roni. Debout,
CLARISSE DE RONf. 18
le dos collé contre le marbre de la cheminée, son mari la conlemplait d'un regard oblique et fixe. Par intervalle il doutait de la réalité de cette scène; une fois il se crut sous le magnétisme railleur d'un vertige. Plusieurs fois il se crut fou, et, jetant les yeux sur la glace, il eut peur de sa pâleur et de l'étrangeté de sa physionomie. Mais le comte de Roni était doué d'un admirable ascendant sur luimême, il avait l'énergie des âmes trempées aux fortes passions en même temps que toute la présence d'esprit d'un homme habitué au monde. Et en cela même M. de Roni était l'homme le plus capable de lutter avec Clarisse, intelligence élevée s'il en fût jamais, âme puissante et profonde, femme supérieure, étrange, et
•14 CLARISSE DK RONI.
méconnue par tout le monde jusqu'à ce jour. Clarisse était fort belle, mais qu'importe? Avec moins de beauté elle n'en eût pas moins été très dangereuse.
M. de Roni la regardait dormir sans se rendre compte de l'attraction aimantée qui le clouait là, comme un prince enchanté dans un palais des Mille et une Nuits. Il voulut s'enfuir, il ne put soulever le pied; il voulut repousser le marbre de la cheminée avec les coudes, les forces lui manquèrent. Il n'avait plus de mobilité que dans les yeux toujours errants sur le beau corps de Clarisse. Le visage de la comtesse élait à moitié collé contre le coussin sur lequel se dessinait comme une silhouette étrusque le profd le plus
CLARISSE DE ROM. lô
pur et le plus noble. Sa bouche entr'ouverte laissait passer et reprenait tour à tour un souffle régulier; ses cheveux noirs serrés derrière la tête reluisaient comme du jais. Elle avait une main collée contre son sein, comme la statue de la pudeur. Après beaucoup de rêveries le comte finit par cette conclusion :
« Depuis dix ans que je suis marié , je crois décidément n'avoir jamais compris ce que valait ma femme. »
Comme si cette réflexion eût été faite à haute voix, Clarisse ouvrit les yeux.
« Vous êtes là? dit-elle.
— Vous voulez donc me chasser? dit M.deRoni.
— Non , assurément non ; je voudrais seulement vous savoir ailleurs, employant mieux votre temps.
— Vous voulez que j'aille me distraire, Clarisse?
— C'est ordinairement chose plus difficile qu'on no croit, répondit-elle en soupirant.
— Vraiment! dit M. de Roni en affectant une gaîté subite. Eh bien! d'honneur! moi, je m'amuse beaucoup ici depuis une heure.
— Ah! dit Clarisse d'un air étonné; j'aurais parié le contraire.
— Vous auriez eu lort, ma chère amie.
Est-il rien de plus original que ceUe jolie plaisanterie que vous soutenez avec tant de grâce et de sang-froid...
— Moi ! reprit-elle, mais je ne m'en doutais pas. »
Le comte redevint sérieux et rêveur.
Clarisse tout-à-fait réveillée jouait avec un écran qu'elle avait pris à côté de la cheminée.
« Youlez-vous que je vous fasse un aveu, Clarisse? dit tout à coup M. de Roni.
— Mais, c'est selon. S'il doit m'étre pénible, je n'en veux pas.
^), — Il vous surprendra , voilà tout.
IM CLAHISSR I)K HUN».
— Vous croyez? Eh bien! » réponditelle.
M. de Roni la regarda en face et reprit :
« J'avoue que depuis une heure vous êtes pour moi une femme toute nouvelle, j'avoue que depuis dix ans je me suis complètement trompé sur votre compte . ..
— Trompé ! . . . dit Clarisse, trompé ! . . . et comment?. .. en me croyant meilleure que je ne suis sans doute? en bien ou en
mal, monsieur?
— Clarisse, dit le comte d'une voix animée, je vous jugeais mal !...Vous êtes adorable, »
L'étonnement passa du côté de madame
CLARISSE I)E RONI. 19
(le Roni ; elle s'assit sur sa chaise longue, regarda son mari, et, baissant aussitôt les yeux, elle chercha le mot de cette énigme. Clarisse, qui jusque-là prévoyait des scènes de colère et d'amour-propre outragé, Clarisse ne pouvait revenir de cet élan de tendresse, de ce retour d'enthousiasme de son mari. Lui, la tête perdue, le visage en feu, les mains frémissantes, parlait débouta quatre pas d'elle et sans la regarder. Il disait:
« Les hommes avec toute leur supériorité sont quelquefois de grands niais. Moi, par exemple, j'ai vécu pendant dix ans avec une femme supérieure, belle, noble, charmante, et cela sans m'en apercevoir. J'en demande pardon à vous, Cla*»
20 CLARISSE DP. RO.\î.
risse, mais il faut que je le déclare, c'est d'aujourd'hui , c'est de ce moment -ci seulement que je sens que je vous aime avec passion. »
A ces mots M. de Roni s'assit sur la chaise longue où saferameétaitcouchéeet prit avec vivacité la main de Clarisse. La comtesse ne donnait aucun signe d'émotion ; ses beaux yeux noirs paraissaient pleins de rêverie; un sourire incertain effleurait sa bouche.
« Vraiment vous m'affligez beaucoup, reprit M. de Roni. Votre insensibilité pour moi ressemble à une douleur et à un reproche à la fois. Si je suis coupable envers vous, Clarisse, vous le voyez, je vous pn demande pardon. Répondez-moi... »
(JLAHISSI-: DE ROM. 21
Madame de Roni, silencieuse el grave, continuait à porter çà et là dans la chambre de vagues regards.
« Serait-il possible, mon Dieu, dit le comte , que je fusse cause de quelque longue souffrance comprimée! Non, Clarisse, vous vous trompez; je ne fus jamais injuste ni cruel envers vous; je ne vous connaissais pas, je ne savais pas tout le prix que vous valez et je cherchais ailleurs ma vie, mes distractions plutôt; voilà tout mon crime. Regardez-moi... Oh! oui, votre regard est tendre et magnifique, il est pur aussi. Vous avez une àme charmante... vous êtes divine, mon enfant.
Quand on nous maria vous étiez bien jeune et vous ne révéliez pas toutes les
â2' CLARISSE DE RONI.
supénorilés que vous avez. Soit dédain, soit indifférence, soit colère peut-être, vous vous êtes toujours oijstinée jusqu'ici à vous voiler. On sentait hien avec un peu de réflexion qu'il y avait en vous une llamme secrète ; mais elle prenait tant de soin à ne pas se trahir ! .. . Et puis, Clarisse, la vie du monde est tellement factice, tellement occupée à vide, que ceux qui ont le malheur de vivre dans ce milieulà ne peuvent pas plus se reconnaître que dans la cohue d'un bal masqué. Vous allez me dire peut-être que mon retour si vif vers vous n'est qu'une réaction de jalousie, un emportement d'amourpropre outragé qui veut reprendre ses droits et son bien parce qu'il s'est vu sur le point d'être volé... Oh ! que vous auriez
tort de penser cela! Ne vous ai-je pas aimé comme uii fou au commencement de notre mariage ? Et depuis lors, si quelque refroidissement est venu se placer entrenous/pouvez-vousm'accuser d'avoir porté sérieusement ailleurs un cœur qui toujours en secret est resté plein de vous ? Voyons, Clarisse; soyons bonne, soyons grande autant que nous sommes belle ; serrez-moi la main et que tout soit fini. »
La main de Clarisse ne donnait aucune réponse.
« Ah ! reprit le comte, voilà qui est d'une dureté impardonnable, et vous employez contre moi un artifice qui n'est pas loyal. Quoi ! pour me faire sentir mes torts, pour me rattacher à vous à loutja-
24 CLARISSR DE ROm.
mais, vous commencez par me briser le cœur !... Non, non, cela n'est pas possible; cela serait implacable... Voulez-vous me répondre? ou bien voulez-vous me pousser jusqu'à la folie?...
— Vous me connaissez bien mal , répondit Clarisse fort tranquillement.
— Où voulez-vous donc en venir avec vos airs glacés, madame ?
— A vous guérir, dit Clarisse.
— Eh ! de quoi, au nom du ciel?...
— De votre enthousiasme pour moi.
— Ah ! madame, vous êtes froidement cruelle.
CLARISSE DE RU>[. â^
— Allez, je suis plus vraie et plus inofTensive que vous ne pensez.
— Vous voulez me tuer, ange ou démon, vous voulez me tuer ! »
M. de Roni lâcha la main de Clarisse et retourna se placer debout devant la cheminée. Clarisse , devenue très pâle, mais toujours fort calme extérieurement, parla de la sorte :
« Vous le voyez; quelque chose d'extraordinaire est venu aujourd'hui se placer entre nous. Si j'étais fataliste, je vous dirais que nous sommes depuis une heure l'un et l'autre sous l'action d'une destinée indomptable; mais j'ai une trop haute idée de ma dignité humaine |)0ur me croire en puissance d'une hruie aussi stu-
26 CLAUISSK DE hONi.
pide que celle appelée le destin. Ce qui nous arrive, c'est l'occasion rare, étrange si vous le voulez de nous expliquer franchement. Quand vous m'avez épousée j'avais dix-huit ans; vous en aviez vingtcinq. Je sortais du couvent ; vous aviez déjà beaucoup vu le monde. Je n'avais dans le cœur que de l'innocence, dans l'esprit que de la sérénité et de l'inexpérience ; vous, vous étiez déjà brûlé au feu des passions. Nous étions bien différents l'un de l'autre ; du reste, nous étions ce que sont à peu près dans le monde tous les jeunes gens qui s'y marient : gâté d'un côté, pur de l'autre. Vous me vîtes, vous eûtes de l'amour pour moi, et on me permit d'en écouler l'expression. Comme on me dit que vous alliez irrévocablement
devenir mon mari, et que vous étiez le meilleur et le seul choix qu'il m'était permis de faire, je reçus avec franchise vos déclarations, et je me persuadai qu'il y avait un grand bonheur à vous épouser.
Nous nous mariâmes; notre existence était fort brillante et fort animée. On m'avait soufflé tant de folles idées de vanité et d'ambition que je me fis une fête de vivre à la cour et dans l'intimité de la cour. J'étais trop ivre d'encens et trop éblouie pour pouvoir réfléchir ; j'avais livré mon âme à toutes les fadaises d'importance qui m'environnaient. J'étais une grande dame, une belle personne, une femme en faveur, une espèce d'idole; je rayonnais dans ma gloire. Les jours et les nuits passèrent de la sorte ; mais la cour de France
38" n.AIUSSE DE hOM.
disparut un matin, comme empoi tce par un coup de baguette magique. L'enchantement ayant cessé, je regardai autour de moi ; ce fut un vide effrayant. Je vis à quelles inutilités j'avais usé ma vie; je cherchai des affections ou quelque chose de sympathique pour me nourrir; car j'avais faim... je mordis sur des fruits factices... Parlout delà cire, du plâtre, de la cendre. Je me retournai vers vous... et ( le malheur fut vif et froid ) je sentis que je ne vous aimais pas!... Monsieur..; écoutez-moi jusqu'à la fin. Mon intelligence et mon cœur s'ouvrirent à des instincts nouveaux ; tandis que vous me traitiez en enfant, en bonne personne, et que, vous croyant un homme influent dans les choses publiques, vous portiez ailleurs
que chez vous votre puissance d'esprit et d'activité, tandis que vous viviez en dehors de mon cercle intime, moi , je pensais, je lisais, je réfléchissais.»
M. de Roni commença à se promener dans la chambre, les mains dans les poches et le front penché. Il marchait sur les plus grosses et les plus éclatantes fleurs du lapis comme pour les écraser ; il y eut un moment de silence.
«Continuez donc, dit-il d'une voix sourde.
— Mais je crois avoir assez éclairé notre position, reprit Clarisse. Du point de vue où nous sommes placés, la perspective s'ouvre clairement devant nous.
— Parfaitement. Jl m'est donc prouvé, madame , que je vous suis désormais tout-à-fait étranger... Il m'est prouvé aussi que dans le passé vous n'avez jamais eu pour moi la moindre sympathie; c'est de l'ingratitude toute noire... je pourrais vous le démontrer.
— Et vous m'épargnerez ce désagrément, dit Clarisse; car, je le sais, vous avez dans le cœur de fort belles qualités, entre autres une générosité peu commune . A Dieu ne plaise que je ne vous rende pleine justice ! Vous êtes de ceux que l'on estime à un très haut degré.
— Et que l'on n'aime pas... (murmura le comte). C'est fatal! c'est infernal! Ma vie se brise, je le sens. Mon élan vers
VOUS est immense, presque indomptable, et vous mettez l'abîme entre nous... Malheur! oh ! malheur !... Mais aussi, repritil avec plus d'animation et en se frappant la tête, mais aussi, c'estma faute... j'étais aveugle... j'étais...
— Eh! non, dit Clarisse. Vous vous exagérez vos torts comme vous vous exagérez mes perfections. Je ne suis qu'une femme fort ordinaire, je vous assure, et un peu à plaindre ; voilà tout.
— Vous êtes la femme que j'aime, Clarisse! la seule!... et j'ai le droit de vous aimer... »
Il hâtait le pas, et ses mouvements devenaient presque désordonnés. Clarisse
82 CLARISSE DE RONF .
vit bien que l'orage grandissait par degré; elle prévit qu'il devait éclater; elle voulut au moins maîtriser celte foudre imminente.
« Si les aveux que je viens de vous faire sont tristes, convenez cependant qu'ils ne manquent pas de loyauté. Croyez bien aussi qu'ils m'ont coûté beaucoup...
— Serait-il vrai? dit vivement M. de Roni. Ah! répétez-moi cela du moins;je vois dans cette peine éprouvée par vous une lueur d'espoir... Dites-le-moi encore, Clarisse; il vous en coûte beaucoup de m 'affliger...
^— Beaucoup.
— Et vous m'estimez ?
— A un très haut degré.
— Mais Clarisse, vous m'aimez donc ! » s'écria M. de Roni.
Elle baissa les yeux el prit un air affligé qui déchira le cœur de son mai i ; le comte jeta autour de lui un regard effrayant ; on eût dit qu'il cherchait un moyen d'en finir avec la vie. Clarisse, émue ou alarmée, lui fit signe de s'asseoir sur une chaise, près d'elle. Le comte, emporté par un élan nerveux, alla se jeter h ses pieds, devant la chaise longue, et là, lui prenant les mains et baisant ardemment ses bras et ses genoux, il frémissait de douleur, d'amour, de désespoir,
«Clarisse, disait-il, froide et cruelle I. i
H CLARISSE DE RONI.
Clarisse, serait-il possible? N'y a-l-il plus rien de vous qui soit resté à moi... plus rien de votre âme, Clarisse! rien! rien!... Ne me le dites pas, car je vous aime en insensé; je vous adore; je veux mourir si vous ne voulez plus que j'espère. Ah! qui vous a donc pris le cœur? qui m'a volé le cœur de ma femme? Serait-ce le jeune fou qui sort d'ici?... Mais, Clarisse, vous êtes trop au-dessus d'un pareil homme; y pensez-vous? Une femme comme vous et un enfant comme lui!...
Dites, oh! dites!...»
Madame de Roni se prit à sourire comme aurait fait un ange accusé de descendre à des amours vulgaires.
« Lui ! dit-elle, rassurez-vous ; ce queje
CLARISSE DE RONI. S5
lui ai donné ne doit pas beaucoup enfler sa vanité.
— Un autre a donc votre cœur, ma belle Clarisse ?
— Personne.
— Le jureriez- vous ?
— Je le jure.
— Grand Dieu ! le ciel n'est pas encore fermé !
— Revenez à vous, reprenait madame de Roni, et ne vous perdez pas ainsi dans un enthousiasme inutile et que je ne puis justifier. Je ne vous aime pas... c'est un malheur, c'est un crime humiliant, mais pour moi seule.
36 ^^LARISSE DE RONI.
— Ah! c'en est trop! s'écria M. de Roni en la pressant de force dans ses bras , et dussé-je être écrasé par le tonnerre, vous serez à moi, mon adorée! »
Madame de Roni, souple comme une couleuvre, glissa de l'autre côté de l'ottomane, et se trouva en un clin d'œil au bout de l'appartement. Le comte s'était relevé par un bond nerveux; debout et se redressant sur les reins, la tête haute, le regard enflammé et superbe, il croisa les bras et ne laissa échapper qu'un sourire de dédain et de colère. M. de Roni était vraiment fort beau dans ce moment-là, et toute autre que sa femme eût été frappée de la noblesse de son maintien et de la fierté de son visage. Clarisse avait sonnéj
un valet arriva, et madame de Roni demanda sa femme de chambre sur-le-champ et sa voiture.
«Je vois, madame, dit le comte, qu'il faut vous quitter; ce n'est pas votre ca^ price qui me chasse, je vous en préviens; je sors d'ici par un acte de ma libre volonté. Dès ce moment-ci je vous connais parfaitement, et vous ne trouverez pas mauvais que je combatte contre vous à armes égales. Comme vous j'aurai de la fermeté jusqu'à la dureté; silencieux sur tout ce qui ne blessera que mon cœur, je serai impitoyable pour tout ce qui blessera mon honneur. Vivons séparément, quoique sous le même toit ; seulement, je vous préviens que je brûlerai la cervelle
S8 CLARISSE DE RONI.
au premier fat étourdi qui viendra dans cette maison braver ma mauvaise humeur. Adieu! Clarisse.»
Il sortit à pas précipités, jetant les battants des portes derrière lui et murmurant entre ses dents :
« Ah! j'adore cette femme ! »
M. de Roni était un des hommes les plus doués qui fussent au monde; l'élévation de son esprit, la noblesse de son caractère etlabeauté de sa personne pouvaient lui assurer de prodigieux succès auprès de beaucoup de femmes. Mais aux yeux de la sienne il avait un défaut impardonnable :
Il était son mari !
Madame la marquise d'Ârthevell était une femme de quarante ans, avec de faux semblants de jeunesse, une très haute opinion de ses mérites, et une prétention
à la vertu qui tenait du délire et de la iàluilé. Elle avait en outre une grande forlune, un mari facile et beaucoup d'amis. Elle aimait à recevoir; son salon était le rendez-vous des sommités de tous les genres; les jours de réception, son hôtel étalait une magnificence presque royale.
Madame d'Arlhevell quittait alors son délicieux petit appartement, et venait trôner dans les grands salons, au milieu de son monde agité, prétentieux, vain, spirituel, beau, élégant, hypocrite et méchant. Dans cette foule-là elleétaitaux anges; son regard devenait tendrementhumideet ses paroles coulaient de ses lèvrescomme du miel le plus doux. Du reste, madame d'Arthevell avait une belle taille, quoique un peu roide; sa toilette était toujours noble etsim-
CLARISSE l»E KOM. 41
pie, et l'expression de sa ligure ne pouvait avoir plus de distinction; ce qu'elle savait à merveille et ce qui la consolait un peu en secret de quelques petites et impertinentes rides nichées dans les coins de ses tempes et sous l'ovale de ses joues. Madame d'Arthevell n'avait point d'enfant ; mais elle ne désespérait point encore, et, comme elle avait de grands principes religieux, elle comptait beaucoup sur les bénédictions du ciel , songeant quelquefois à la stérilité de Sarah; ses confesseurs lui avaient parlé là-dessus avec une admirable sapience. Donc la marquise d'Arthevell était une femme de haute volée et surtout de hauts principes, bien qu'elle fût par position une femme du monde.
On ne parlait presque jamais de monsieur
4Î CLARISSE DE RONf.
son mari, espèce de savant nomade, courant l'Allemagne à la poursuite de quelques idées, comme un naturaliste affamé de papillons.
Les soirées de la marquise étaient des raouts bruyants et se prolongeant fort avant dans la nuit. Les gens qui ont beaucoup d'esprit en donnent à leurs voisins dans le monde; on faisaitdonc ordinairement beaucoup d'esprit chez madame d'Arthevell. Ce n'est pas que personne s'avisât de parader devant la foule et de tenir jamais ce qu'on appelle le haut bout de la conversation ; à Dieu ne plaise ! En bonne compagnie, de nos jours, il n'y a plus de cercle, il y a des groupes; un salon se compose de je ne sais combien
CLARISSE DE RONI. l'a
de petits clubs fort animés et fort spirituels, qui se forment et se déforment, se renouvelant sans cesse , se fondant entre eux, pour ainsi dire. Madame d'Arthevell étaitprodigieusechezelle avec son monde; elle ressemblait à une sorte d'artificier, allant d'un groupe de fusées à un autre, et mettant le feu partout; c'était une âme se subdivisant en mille étincelles. Elle avait ses vieux admirateurs et ses jeunes présentés; elle avait des phrases faites pour chacun; elle donnait la main, mais avec une dignité amicale; elle souriait d'avance aux choses qu'on allait lui dire et par manière d'encouragement. C'était, en somme, non-seulement une grande dame que madame d'Arthevell, mais une femme de beaucoup d'usage et d'un esprit très
é4 «CLARISSE DE ROM.
appréciable. Ses amitiés et ses inimitiés féminines étaient très réelles; mais Dieu et le diable seuls avaient la clef de cette partie mystérieuse de son être moral. La marquise disait ma chère amie avec une égalité de ton et de sourire qui désespérait les plus fins. L'aristocratie française et étrangère était l'élément premier dont se composait le monde de la marquise; cependant il suffisait d'être une supériorité de l'époque pour être bien accueilli chez elle. Ainsi, il n'était par rare de voir à ses raouts quelques artistes du premier rang, et même quelques capacités politiques de l'opposition à la mode.
11 était environ minuit; la foule devenait plus compacte dans les nobles salons
de madame la marquise. Comme on entrait en carême, aucun bal ne volait une femme siuraout; il y en avait ]>eaucoup, et, comme c'est l'ordinaire, beaucoup de passables^ et huit ou dix seulement d'une distinction particulière ; étoiles lumineuses parmi les nébuleuses. Madame d'Arthevell était tante du comte de Roni, mais celui-ci savait trop son monde et le cœur de la marquise pour l'appeler autrement que ma cousine. Il vint à son raout un peu tard elseul, ce qui fut remarqué. M. de Roni était, officiellement, parfaitement bien avec sa femme.
« Eh! qu'est devenue Clarisse, cher cousin? dit madame d'Arthevell.
— Elle e§t souffrante, ma cousine.
4b tlLARISSE de RONl.
— Souffrante! mais c'est un événement; elle qui a toujours la plus admirable santé ! »
Et là-dessus les questions arrivèrent à la file ; quinze femmes l'une après l'autre prirent à part M. de Roni. Clarisse sérieusement malade était en effet une espèce de phénomène ; car, il faut l'avouer ici, Clarisse avait encore une de ces qualités physiques dangereuses pour une réputation de femme d'esprit et de distinction: Clarisse était bien portante. Point de/?aleurs^ pas une ^/2^^r<2i>2e, jamais un rhume, jamais le plus petit frisson de fièvre. Clarisse légère, svelte, blanche, aérienne, n'en était pas moins une très belle personne en très bonne santé et tirant va-
nilé de cette puissance de plus sur toutes les coquetteries maladives qui l'environnaient.
« Fatiguée peut-être, ajouta madame d'Arthevell ; mais malade, non. D'ailleurs je l'ai vue hier au soir; elle était admirable d'animation, d'éclat... »
M. de Roni devenait presque embarrassé. Il sentait qu'il avait mal choisi sa défaite, et comme il vit que la tante d'Arthevell commençaità se rengorger, piquée qu'elle était de l'absence de Clarisse, il lui dit bas à l'oreille :
« Soutenez qu'elle est souffrante; je vous conterai cela... »
Mais à peine avait-il lâché ces quatre
4S r.LARISSE DE ROM.
paroles qu'il se mordit les lèvres; il venait d'ouvrir maladroitement une échappée de vue devant la curiosité de madame d'Arthevell, plus avide et plus friande de confidences qu'une chatte ne l'est de jeunes souris.
11 y avait là dans ce salon une jeune fille de dix-huit ans, ravissante de distinction et de beauté ; on la nommait Louise d'Avaray. Elle était orpheline ; elle avait une dot considérable , et sa tutrice, son guide, était madame d'Arthevell. La marquise ne l'avait pas précisément adoptée, bien qu'elle n'eût point d'enfants, mais tout faisait présumer que mademoiselle d'Avaray aurait un jour une large part de la fortune de sa honne amie^ comme elle
l'appelait. Louise était surtout remarquable par une dignité candide; il y avait un charme infini à être de ses amis.
Comme on se l'imagine elle ne manquait pas de petites inimitiés militantes contre elle ; mais au-dessus de ces petitesses elle ne voyait et n'entendait rien Amenant d'en bas. M. de Roni s'approcha d'elle ; il avait pour elle une sorte de tendresse respectueuse. Louise lui demanda avec empressement des nouvelles de Clarisse. Il y avait chez Louise un grand entraînement de ce côté-là ; Clarisse la subjuguait et l'enchantait à la fois. M. de Roni parla du malaise de sa femme de façon à ne pas trop compromettre la vérité. Mais un personnage gênant pour le comte était là et il s'était mêlé à la con-
OO CLARISSE DE UONr.
versa tion. M. de Roni, un peu poussé de questions, finit par de l'aigreur, et regardant fixement le visage en question, Roger de Monlléry.
o Vous devez mieux savoir que tout autre, monsieur, que ma femme est souffrante; nous avons eu l'honneur de vous voir aujourd'hui.
— En effet, dit Roger d'un air un peu content de lui, j'ai eu cet honneur; mais madame de Roni, quoique un peu accablée, n'a pas moins dit d'une manière ravissante le rôle qu'elle a choisi dans notre proverbe...
— En vérité! reprit le mari de Clarisse en souriant presque sous le nez de
M. de Montléry. Mais à propos, monsieur, avez-vous reçu une réponse à la lettre que vous nous aviez écrite, à ma femme et à moi ?...
— J'ignorais, monsieur, que j'avais adressé ma lettre à une autre personne qu'à vous. »
M. de Roni prit le coude de Montléry et ils s'isolèrent de quelques pas. Le mari de Clarisse, toujours piqué au vif, continua de la sorte et en baissant la voix.
« Vous vous trompez, monsieur, votre lettre n'était point assez sérieuse pour que j'en fisse un mystère. Ma femme avait besoin de distraction ; elle a lu et elle a répondu.
')2 CLARISSE DE RONF.
— Fort bien, monsieur! dit Moniléry pâle de colère ; vous avez pris un moyen charmant d'éviter. ..
— Je n'évite que des ridicules, mon ami, répliqua sérieusement M. de Roni.
— Vous me paierez cela, monsieur, dit Roger.
— Ah ! qu'à cela ne tienne ; mais hâtezvous donc d'avoir de la barbe, je vous en prie. »
Louise d'Avaray rappela M. de Roni; elle avait un grand penchant pour lui; il était le mari de Clarisse ; c'était tout dire. D'ailleurs cette noble et tendre Louise s'était fait une si haute opinion du bonheur de ces deux époux qu'elle cherchait
CLARISSE DE UOM. o3
toutes les occasions de s'assurer de son idéal. Ce soir-là elle donna très innocemment des coups de poignard au cœur de M. de Roni.
« Eh! mademoiselle, dit tout à coup celui-ci, vous avez pour ma femme une telle sympathie qu'elle absorbe toutes les autres; vous finirez par détester tout ce qui ne sera pas Clarisse...
— Alors, avez-vous quelque chose à craindre, vous, la moitié d'elle-même?. . .»
Lecomlepàlitetsourit en même temps.
Il avait une main dans son gilet, et très vraisemblablement il souffrit du mouvement nerveux et méchant de cette main cachée. Il est dans le monde tant desour-
des douleurs sous des extérieurs calmes, brillanls, enviés!...
Il était environ une heure du matin lorsqu'une femme arriva seule dans le salon de madame d'Arlhevell ; c'était une beauté sereine et pure comme un clair de lune; c'était Clarisse de Roni. Beaucoup de femmes se mordirent les lèvres à cette apparition; l'astre avait presque promis de ne pas se lever ce soir-là, au grand plaisir des étoiles. Madame de Roni avait pour toute parure une robe blanche, de soie mate, aux larges plis ; pas un bracelet, pas une perle, pas un brillant, pas une fleur. La beauté de Clarisse faisait fi de tous ces colifichets précieux dont s'engouent tant de petites créatures. Rien
n'était plus beau à voir que sa chevelure brune et abondante nouée à la grecque, rien de plus noble que la légère inclinaisonde son cou, rien déplus attrayant que les lignes pures et le ton calme et transparent de ses épaules. Madame d'Arthevell courut à elle et se prit à la regarder en lui serrant les mains. Mademoiselle d'Avaray fut des premières aussi à lui faire ses tendresses.
« Oui, reprenait Clarisse, j'ai failli ne pas venir. Je souffrais, je l'avoue à la honte de mon indomptable santé... »
Une jeune femme spirituelle et belle, dans le monde, est comme un de ces miroirs étincelants placés par le chasseur au milieu de la campagne; des milliers
5fî CLARISSE DE RONI.
d'oiseaux curieux viennent voltiger autour. Clarisse vit sa course former en un clin d'œil. Il y eut en sa faveur dans tous les coins du salon des défections mortifiantes. On se figure les redoublements de coquetterie que durent employer les rivales de madame de Roni. Beaucoup de concessions, jusque-là impitoyablement refusées , devinrent moins impossibles; beaucoup d'aspirants maltraités , beaucoup de beaux chevaliers en état d'épreuves entrevirent de lointaines espérances et bénirent l'arrivée de celte beauté supérieure qui rendait toutes les autres plus traitables. Parmi ses admirateurs passionnés, Clarisse comptait plusieurs graves personnages poudrés à frimas ; elle était loin de dédaigner de pa-
reilles conquêtes; celles-là mettent le dernier cachet à une réputation. Faire tourner des têtes diplomatiques ou parlementaires, des têtes blanchies par l'âge et par la pensée, c'est un triomphe que toute jeune femme spirituelle désire au fond du cœur. Madame de Roni était charmante au milieu de ses vieux ^ comme * elle les appelait ; elle était pour eux d'une délicatesse exquise, ne riant qu'avec une ironie inoffensive des galanteries de l'autre siècle quilui étaient débitées ; c'étaient des fruits conservés qu'elle recevait avec gaîlé, mais avec reconnaissance. Cependant les têtes ardentes et jeunes finissaient toujours par chasser les têtes blanchies, toutes majestueuses et sacrées qu'elles étaient ;alorsC!arissedevenait plus grave,
plus mordanle, plus accablante dans son rayonnement. M. de Roni ne s'était pas approché de sa femme; il causait à l'extrémité du salon avec une des plus belles veuves que la mort eût songé à faire depuis longtemps. Cette femme était née pour porter de la gaze et de la dentelle noires; le veuvage lui allaita ravir, comme on dit, et en vérité c'était probablement par coquetterie que la baronne d'Orlando avait fait enterrer monsieur son mari. Elle était, par parenthèse, l'ennemie intime de Clarisse. Cela explique le charme avec lequel M. de Roni causait avec elle dans ce moment-là. Tous les deux, placés à l'angle du salon, avaient une échappée de vue sur une glace où apparaissait dans toute sa gloire madame de Roni. Ils tou-
chaien t à un point de morale très délicat : des rigueurs de la fidélité dans le mariage. M. de Roni eut un petit mouvement d'impatience qui n'échappa point à la belle baronne ; le comte venait de voir Roger de Montléry disant un mot tout bas à Clarisse. Madame de Roni, qui, de son côté, ne perdait pas de vue l'agréable perspective de son mari et de sa noire ennemie, répondit sans émotion apparente à Montléry, et sans quitter la main de Louise d'Avaray placée sur un gros tabouret à ses genoux. Louise baissait les yeux, et son visage se colorait de ce carmin d'innocence dont Raphaël seul trouva le ton et le secret.
Les groupes dans un salon ressemblent aux amitiés du monde ; ils se défont à tout
moment. Celui de Clarisse se renouvela peuàpeu.Unpersonnagenouveauélaiten- Iré dans le cercle de son allraclion ; c'était un homme de trente-six ans environ , et à qai on en aurait donné vingt-six tout au plus.^ tant la nature et l'art avaient fait des prodiges pour lui; on le nommait le vicomte de Volnay. L'origine, la famille, la fortune, le pays même de M. de Volnay, étaient un mystère à la pénétration duquel les plus rusés avaient renoncé depuis longtemps. Le vicomte était accepté comme une originalité inexplicable; beaucoup de gens avaient commencé par avoir peur de lui, dans le temps, à son apparition dans le monde. Comme des griffes n'avaient jamais percé ses souliers, l'effroi de la majorité avait fait place à
de la réserve ; madame d'Arthevell par exemple le recevait avec une diplomatie toute machiavélique. Le grand étonnement de la marquise au sujet de Volnay ne diminuait pas depuis des années ; elle s'usait la mémoire à chercher comment et par qui cet homme lui avait été présenté et s'était fait de sa cour. Volnay était grand, bien bâti, mince, d'une élégance somptueuse, habile dans son maintien et ses manières, parlant bas et toujours spirituellement, réservé et incisif au besoin, adroit, sur le qui vive toujours; prodigue avec un mépris affecté; sans en^ thousiasme, mais en apparence content de tout et de tout le monde. On disait sa fortune énorme, ses habitudes mystérieuses, ses vices prodigieux; quelques-un§
lui supposaient une double existence , c'est-à-dire une moitié de vie officielle, livrée au grand jour du monde, et une autre moitié de vie souterraine, engloutie et agissant quelque part dans des régions profondes. Volnay, il y a quatre-vingts ans, aurait passé pour un capitaine de faux-monnayeurs. C'était un homme fort brillant par sa personne et par ses équipages, et, le croirait-on, un homme dont on ignorait presque la demeure. On savait seulement qu'il y avait plusieurs maisons dans des quartiers éloignés où le vicomte envoyait chercher ses lettres ; voilà tout. Cet homme avait son domicile dans ses équipages , qui par parenthèse étaient nombreux et d'un luxe admirable. 11 passait sa vie en voiture ; il cou-
rail la nuit elle jour, dormant probablement sur les coussins de ses carrosses et dînant on ne savait où, car il était avéré que personne au monde ne l'avait vu mangeant une seule fois. Ce vicomte, tel que le voilà, avait compromis gravement plusieurs femmes; cela suffisait pour le rendre détestable, et à la fois désirable aux yeux d'un grand nombre d'entre elles. Il y en avait qui en secret avaient juré de venger leur sexe de la façon la plus impitoyable, le cas échéant; le vicomte le savait parfaitement; aussi était-il toujours prêt et en embuscade.
Il s'approchait rarement de madame de Roni. Le soir dont nous parlons, il fut comme entraîné vers elle. Clarisse ne le
redoutait en aucune façon , elle s'était comme habituée à ce personnage satanique ; quant à Louise d'Avaray, elle avait le vicomte en horreur; aussi se leva-t-elle et quitta-t-elle le groupe dès qu'il s'approcha. Volnay dit quelques mots fort respectueux à madame de Roni; le dialogue entre eux s'anima par degré, et au bout de dix minutes on vit Clarisse se lever, prendre le bras du vicomte, chose qu'aucune femme n'aurait fait, et se promener avec lui d'un salon à un autre de l'air le plus tranquille du monde. Le jeune Roger de Montléry en était resté muet et pétrifié, adossé à une console; Louise en rougissait jusqu'au blanc des yeux; niadamed'Arthevelletunequantitéde femmes chuchotaient avec une extrême agitation,
Quant à M. de Roni , toujours assis auprès (le la superbe veuve, il détournait les yeux et sentait son cœur éclater en deux.
« Madame, disait pendant cette promenade le vicomte de Volnay à Clarisse, madame, je serais tenté d'admirer votre courage si je n'avais l'habitude de ne m'étonner de rien, Savez-vous ce que vous faites là?
— Il paraît, monsieur, répondit-elle en souriant , que je donne le bras à un homme des plus dangereux.
— On le dit ainsi, madame, et vous sentez bien que ce ne sera pas moi qui détruirai cette belle et commode réputation.
66 CLARISSE DS RONt.
— A votre place, monsieur, j'y tiendrais beaucoup, et par deux raisons...
— La première, dit le vicomte, c'est qu'un homme réputé dangereux est dispensé d'être habile ; la seconde c'est qu'on lui sait un gré infini de tout le mal qu'il ne fait pas. Je vous demande pardon, madame, d'avoir deviné votre pensée. »
Madame de Roni convint avec quelque étonnement qu'il avait lu dans son for intérieur. Cette supériorité-là commençait à l'affliger, mais elle prit sa revanche.
a II me semble, monsieur, dit-elle, que vous oubliez la meilleure raison. »
Le vicomte parut rêveur un moment.
« Allons, diabolique sorcier , vous ne
devinez plus? reprit-elle; l'homme dangereux est sûr de ne l'être point à luimême , toute passion lui est étrangère.
— Madame , vous avez en vérité une trop haute opinion...
— De vous, monsieur? Détrompezvous.
— Vous me faites donc l'honneur d'avoir de moi une opinion détestable?
— Encore moins; je n'ai de vous, monsieur, aucune opinion. »
Le vicomte était mécontent, son orgueil était blessé jusqu'au sang; Clarisse l'accablait d'un ascendant inconnu. Il se mordit les lèvres et rompit la conversation ;
la promenade à travers la l'oule continuait toujours.
« Je ne sais, madame, reprit-il, si vous remarquez quelques visages bien étonnés de notre causerie? Voilà madame d'Orlando qui rougit d'indignation jusqu'aux épaules.
— Pauvre femme! dit Clarisse; elle a une telle habitude de la poltronnerie !
— Remarquez- vous, madame , cette petite comtesse là-bas qui me lance un regard venimeux ?
— Que luiavez-vous fait, monsieur?...
— Mon Dieu, madame, je suis coupable envers elle de tout ce que je n'ai pas fait,
CLARISSE DE RONl. 69
— J'entends, dit Clarisse; mais voici l'homme vertueux des salons qui nous décoche un sourire de compassion.
— Ce gros général est un homme vertueux, madame?
— Oui, monsieur, et je vous prie de croire qu'il n'a jamais blessé ni tué personne.
— Fort bien, dit tranquillement le vicomte; c'est son voisin qui s'est chargé de cela.
— Comme vous traitez un de nos célèbres médecins, monsieur!
— Est-ce que je le traite plus mal qu'il ne traite ses fiévreux?... Mais que vois-je?
Ce groupe charmant qui s'est formé làbas, près du grand vase étrusque, ce groupe de jeunes femmes est une nichée de mes ennemies!... Ah! madame, ma pauvre réputation est entre de belles mains.
— Vous tremblez, monsieur?
— Eh! le moyen d'être calme quand on a eu le malheur d'avoir tant irrité ses juges!
— Vous êtes fat, monsieur?
— Si je n'étais que cela!
— Il est vrai, monsieur, que je vous crois de plus grands défauts.
— J'espère bien, madame, que vous me
faites cet honneur. Mais voici madame d'Arthevell qui parle probablement de nous à madame d'Orlando; entre deux vertus aussi granitiques on court grand risque d'être broyé.
— Ma tante d'Arthevell en fera une maladie; j'ai grande envie de quitter votre bras.
— Au fait, je ne sais trop, madame, pourquoi vous m'avez fait l'honneur de me le demander; il n'est pas d'usage qu'un ange se promène avec le diable. »
Clarisse sourit, et, jetant au plafond son admirable regard, elle reprit avec un peu de nonchalance :
« Si nous n'étions ni l'un ni l'autre, monsieur?
— Ma foi ! madame, dans cette affaire c'est moi qui perdrais le plus; le diable, d^ans ce monde, est roi du monde.
— Et dans l'autre?... dit Clarisse.
— Mais il n'est là probablement qu'un pauvre diable.
— Ainsi, monsieur, vous ne croyez pas au diable?
— Je crois beaucoup aux anges, madame.
— Vous devriez bien, reprit Clarisse plus gaîment, faire part de votre théologie à l'abbé Les Tournelles, qui cause à dix pas de nous avec Louise d'Avaray.
— L'abbé m'en voudrait beaucoup
d'aller rompre son tête-à-tête ; il se purifie en ce moment.
— Il est vrai, dit Clarisse, que l'âme de Louise est bien belle et bien pure.
— Ne serait-ce pas de l'eau limpide et froide, madame?
— Dites plutôt de la lumière.
— Il peut y avoir de la lumière froide; celle de la lune.
— Celle-là est le résultat d'une réfraction, monsieur, mais celle qui vient de l'âme de Louise est une essence sidérale et première; soyez-en sûr, cette lumière brûle et peut brûler.
— C'est un éloge bien complet, ma-
dame! Vous aimez mademoiselle d'Avaray ?
— Beaucoup, monsieur.
— Voilà l'abbé qui daigne me regarder, dit le vicomte; il me fait l'honneur de me détesterj vous savez pourquoi ?
— Non vraiment.
— Un soir, j'étais dans une maison où il prêchait à la cheminée; la conférence était savante et touchante, tout le monde était attendri. Après le sermon, chacun s'évertua à poser des arguments à l'abbé. Il était victorieux et écrasant dans toutes ses réponses; quelqu'un finit par lui adresser une question très simple, mais qui cloua la langue du Bossuet.
— Quelle était cette question , monsieur?
— Oh! une bagatelle; quelqu'un lui demanda s'il croyait en Dieu. »
Clarisse se prit à rire presque aux éclats; le vicomte, qui ne riait jamais, calma peu à peu cette hilarité par quelques mots d'un vague innocent sur le temps qu'il faisait ou la nouvelle du jour. La promenade au bras de M. de Volnay n'avait été que trop prolongée pour donner matière à de fâcheuses causeries. Madame d'Arthevell allait d'un coin du salon à un autre, voulant expliquer, justifier, motiver, éclairer, et par conséquent brouillant les idées et gâtant de son mieux la cause de sa nièce, madame de Roni,
16 CLARISSE DE UONI.
L'aiguille de la grande pendule passait sur le chiffre deux heures du matin. Beau^ coup de jeunes femmes quittaient leraout brillant pour la voiture matrimoniale, la lumière pour l'ombre, l'harmonie pour les faussets criards, la paix pour la guerre, l'adorateur pour l'époux. Ces belles et blanches créatures s'évaporaient une à une, peu à peu, comme des perles précieuses qui s'égrèneraient d'un collier.
Les âmes en peine, les amoureux erraient encore mélancoliquement dans le vaste appartement; mais leur nombre diminuait à toute minute, et bientôt il ne resta plus chez madame d'Arthevell que l'homme le plus passionné peut-être de la troupe, M. de Roni. Clarisse, depuis une demiheure, avait quitté le salon pour retourner
chez elle; elle avait renvoyé sa voiture à M. (Je Roni. Quand madame d'Arlhevell se vit seule avec lui, après le départ de tout son monde, elle se hâta de le prendre par le bras et de l'amener à la cheminée; là, regardant en face son neveu :
«Eh bien! mon cousin^ dit-elle, qu'estce que tout cela signifie? »
M. de Roni était pâle, mais calme ; il avait l'air dégagé et le sourire assez franc, comme un homme de cœur qui a pris son parti.
« Qu'est-ce que tout cela veut dire? » reprit de plus belle, avec de grands ébahissements et en ouvrant de grands bras, la plus étonnée et la plus alarmée de toutes les femmes,
«Gela veut dire, répondit fort tranquillement M. de Roni, que Clarisse est une folle, qu'elle m'aime ridiculement, qu'elle m'a fait une scène de jalousie ce malin, que nous nous sommes querellés, et que ce soir elle a voulu me piquer au vif par des malices d'enfant. Voilà, ma cousine. »
Un homme d'esprit comme l'était M. de Roni devait répondre de la sorte.
« Ah! c'est bien différent, repritla tante d'Arthevell, mais n'importe; Clarisse est bien coupable, et j'irai demain lui dire ma façon de penser.
— Mon Dieu, ma cousine, laissons cela; gardez-vous de renouveler nos petits dé-
bats. Reposez, dormez, levez- vous tard; allez demain à vos emplettes et à la promenade; si vos chevaux sont fatigués, je vous enverrai les miens. Adieu, et cessez d'avoir de l'inquiétude ; n'allez pas vous altérer le teint et jouer avec vos nerfs, ma bonne, ma belle cousine. Votre soirée a été ravissante; adieu.
— Adieu, méchant ! » répondit la tendre madame d'Arthevell qui aurait eu bien envie de verser une larme sur le sort de son neveu et de Clarisse.
M. de Roni lui baisa deux fois la main et disparut. La marquise se coucha avec une certaine agitation, annonçant à sa femme de chambre une migraine pour le lendemain.
Le lendemain de cette soirée fut une journée calme et magnifique; l'intensité du froid avait diminué, de tièdes et purs rayons de soleil inondaient l'atmosphère;
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si quelques bourgeons rouges avaient éclaté (le sève sur les arbres des Tuileries, on se serait cru au printemps malgré le mois de février.
Il n'est pas de ville au monde où Ton sache mieux apprécier les beaux jours qu'à Paris; mais aussi il n'est pas de ville où la fureur du plaisir se moque du mauvais temps avec plus d'emportement. En hiver, quand lajournée est limpide, quand le pavé est propre, quand le ciel rit sur la ville, la ville tout entière se met à courir les rues. Les loilelles de la saison froide sont bien autrement luxueuses et attrayantes que celles de l'été; une femme à Paris, enlouréedeveloursetde fourrures, n'est-elle pas incomparable à ce qu'elle
est plus tard avec un chapeau de paille, une robe de fantaisie et un petit châle léger et mesquin? Les femmes distinguées surtout ont un secret de toilette qui est la chose du monde la plus merveilleuse; les marchandes de modes n'inventent rien, il faut bien se mettre cela dans la tète; l'originalité et le bon goût de la modeappartiennent, dans chaque époque, à quelques créatures privilégiées qui, par instinct, devinent et révèlent l'élégance, la simplicité, le fini, le gracieux de la forme; et il en a été ainsi de tous les temps, mais Paris a un privilège dans cet art-là, il faut en convenir. Depuis la renaissance jusqu'à Louis XIV, ce fut l'Espagne qui imposa la mode à l'Europe.
Louis XIII lui-même et Anne d' Autriche