A M. LOVELACE
Mardi aa soir, 18 avril.
« Monsieur et cher ami,
« J’appreuds avec une joie extrême que nous vous reverrons bientôt à la ville, après une si longue absence. Votre retour sera plus agréable encore à vos amis, s’il est vrai, comme on le publie, que vous soyez actuellement marié avec la belle dame dont nous vous avons entendu parler avec tant d'éloges. Madame Doieman et ma sœur prennent beaucoup de part à votre satisfaction, si vous l'êtes, ou à vos espérances, si vous ne l’êtoe pas encore. Je suis depuis quelque temps à la ville pour trouver uu peu de soulagement à mes anciennes infirmités, et je suis actuellement dans les remèdes; ce qui ne m’a point empêché de faire les recherches que vous désirez. Voici le résultat de mes soins.
» Vous pouvez avoir un premier étage fort bien meublé, chez un mercier, rue de Bedford, avec les commodités qu’il vous plaira pour des domestiques; soit par mois, soit par quartier.
« Madame Doieman a vu plusieurs logemens dans la rucdeNorfolk, et d’autres dans celle deCecil; mais, quoique la vue de la Tamise et des collines de Surrey rende ces deux rues très agréables, je suppose qu’elles sont trop rapprochées de la Cité.
» Les propriétaires de la rue de Norfolk ne voudraient pas louer moins que la moitié de leurs maisons. Ce serait beaucoup plus que vous ne demandez, et je m'imagine que vous ne pensez point à conserver un appartement garni, après la déclaration de votre mariage.
» Celui de la rue de Cecil est propre et commode. La propriétaire est une veuve de fort bonne réputation ; mais olle demande qu’on 6’eugage pour une année.
» Vous pourriez être fort bien dans la rue de Douvres, chez la veuve d’un oflicier des gardes, qui, étant mort peu de temps après avoir acheté g a commission, à laquelle il avait employé la meilleure partie de son bien, a laissé sa femme dans la nécessité de louer des appartenions pour vivre. Cette raison peut faire une difficulté; mais on m’assure qu’elle ne reçoit point de locataires qui ne soient d’un nom est d’un caractère connus. Elle a pris en rente deux bonnes maisons, séparées l'une de l’autre par unpos-
CLARISSE lUM.OVe:
sage qui leur sert de cour commune. I.a maison inlérieure est la plus jolie et la mieux meublée; mais vous pourrez obtenir l’usage d’une fort belle chambre sur le devant, si vous voulez avoir une vue sur la rue. Berière la maison intérieure est un petit janliu où la vieille dame'a déployé son imagination dans un grand nombre de figures et de vases, dont elle a pris plaisir à l’orner.
» Comme j’ai jugé que ce logement pourrait vous plaire, mes informa- • lions ont été fort exactes. L’appartement qui se trouva à louer est daDS la maison intérieure. Il est composé d’une salle à manger, deux salles de compagnie, deux ou trois chambres de lit, avec garderobes, et d’ua fort joli cabinet, dont la vue donne sur le petit jardin ; tout est fort bien meublé. Un ecclésiastique en dignité, avec sa femme et une jeune fillo b marier, est le dernier qui l’a occupé. Il en est sorti depuis peu pour aller prendre possession d’un bonéfite considérable en Irlande. La veuve m'a dit qu’il ne l'avait loué d'abord que pour trois mois; mais qu’il y avait pris tant de goflt, qu’il y était demeuré deux ans, et qu’il ne l’avait quitte qu’à regret. Elle se vante qu'il en est de mémo de tous les locataires; ils s’arrêtent chez elle quatre fois plus long-temps qu'ils ne se l’étaient proposé.
» J'ai eu quelque connaissance du mari, qui avait la réputation d'un homme d’honneur; mais c’est la première fois que j'aie vu sa veuve. J.lui trouve l’air un peu mêle, et quelque chose de rude dans le regard : mais en observant ses manières et ses attentions pour deux jeunes personnes fort agréables qui sont les nièces du mari et qui se louent beaucoup d’elle, je n’ai pu attribuer son embonpoint qu'à sa bonne humeur; car il est rare que les personnes hargneuses soient fort grasses. EIlo est respectée dans le quartier, et j’ai appris qu’elle voit fort bonne compagnie.
» Si cette description, on celle des autres logemens que j'ai nommés, ne convient pas à madame Lovelace, elle sera libre de n'y pas demeurer lnng-terops, et de ne s’en rapporter qu’à son propre choix. La veuve consent à louer par mois, et à ne louer que ce qui pourra vous convenir. Elle ne s’embarrasse pas des termes, dit-elle; et, ce qu'elle voudrait savoir uniquement, c’est ce qu’il faudra fournir à madame votre épouse, et quelle sera la conduite de ses gens et des vêlres. parce que l’expérience lui apprend que les domestiques sont ordinairement plus difficiles que 1rs , maîtres.
» Madame Lovelace aura la liberté de manger à table d'hête, ou de se faire servir chez elle.
» Comme nous vous supposons mariés , et peut-être obligés, par des querelles de familles, à ne pas divulguer encore votre mariage, j’ai jugé qu'il ne serait pas mal à propos d’en faire entendre quelque chose à la veuve, quoique sans l’assurer de rien ; et je lui ai demandé si, dans cette supposition, elle pouvait vous loger aussi, vous cl vos domestiques. Elle m'a répondu qu’elle le pouvait facilement , cl qu’elle le souhaitait beaucoup, parce quo la circonstance d'une femme seule, lorsque les témoignages n’étaient pas aussi certains qu'ils le sont ici , était ordinairement pour elle un sujet d’exception.
» Si vous n'approuvez aucun de ces logemens, il ne faut pas douter qu’on en puisse trouver do beaucoup plus beaux dans d'autres quartiers: surtout dans ies nouvelles places. Madame Dolemaa , sa sœur et moi , nous vous offrons, vers notre maison d’Uxbridge, toutes les commodités
qui dépendront de nous, et pour votre chère moitié, et pour vous-même, si voue jouissez du bonheur que nous vous désirons; en attendant que vous soyez parfaitement établis
> Je ne dois pas oublier que l'appartement du mercier, dans la rue de Cecil, et celui de la veuve, dans la rue de Douvres, peuvent être prêts en avertissant la veille. Ne douiez pas, monsieur et cher ami, du zèle et de l'affection avec lequel je suis, etc.
» Tu. Do leu an. »
Vous jugerez aisément, ma chère, après avoir lu cette lettre, pour lequel de ces deux logrmons je me suis déterminée. Mais, voulant mettre Ma Lovelaoe à l'épreuve sur un point qui me parait demander beaucoup de circonspection . j’ai d'abord affecté de préférer celui de la rue de Norfelck, par la raison même qui fait craindre b l’écrivain qu’il ne soit pas de mon goût; c’esl-h-dire, parce qu'il est proche de la Cité. Je ne vois rien à redouter, lui ai-je dit , dans le voisinage d'une ville aussi bien gouvernée qu’on représente Londres ; et je ne sais même s'il ne serait pas plus à propos de me loger au centre que dans les faubourgs, dont on ne parle paH si avantageusement. J'ai paru pencher ensuite pour l’appartement de la rue Cecil; ensuite pour celui du mercier. Mais il ne s’est déclaré pour aucun; et lorsque je lui ai demandé son sentiment sur celui de la rue de Douvres , il m'a dit qu’il le jugeait le plus commode et le plus convenable b mon goût ; mais qu’osant se daller que je n’y ferais pas un long séjour, il ne savait pas auquel il devait donner sa voix.
Je me suis fixée alors b celui de la veuvo; et sur-le-champ il a marqué ma résolution b M. Dolcman, avec des remerciemens do ma part pour ses offres obligeantes.
J'ai fait retenir la salle b manger, une chambre de lit , le cabinet (dont je me propose de faire beaucoup d’usage, si je passe quelque temps chez la veuve) et une chambre de domestiques. Notre dessein est de partir samedi. La maladie de la pauvre flannah ma dérange beaucoup : mais, comme dit M. Lovelace, je puis m’accommoder avec la veuve pour une femme do chambre, jusqu’à ce quHannah soit mieux, ou que j’en ironve une b mon gré ; et vous savez quo je n'ai pas besoin d’une grosse suite.
M. Lovelace m’a donné, de son propre mouvement, cinq guinées pour la pauvre ltannah. Je vous les envoie sous enveloppe : prenez la peine de les lui faire porter, et de lui apprendre de quelle main lui vient ce présent. Il m’a beaucoup obligée parcelle petite marque d’attention. En vérité, j’ai meilleure opinion de lui depuis qu’il m’a proposé de rappeler cette fille.
Je viens de recevoir une autre marque de son attention, n est venu me dire qu’après avoir pensé mieux , il no jugeait pas que je dusse partir sans une femme i ma suite, ne fût-ce que pour l’apparence aux yeux de la veuve et de ses deux nièces, qui, suivant le récit de M. Dolcman, sont dans une situation fort aisée ; surtout lorsque exigeant qu'il me quitto silût après notre arrivée , je dois me trouver seule entre des étrangers. 11 m’a conseillé de prendre, pour quelque temps, une des deux servantes de madame Sorlings, ou de lui demander une de scs filles. Si je choisissais le second de ces deux partis, il ne doutait pas, m’a t-il dit, que l’une ou l’autre des deux jeunes Sorlings n’embrassât volontiers l’occasion do voir un peu les curiosités de la ville, sans compter quelle serait plus
CLARISSE HARL0VE.
propre qu'one servante commune à me tenir compagnie, lorsque je voudrais les voir moi-môme.
Je lui ai répondu, comme auparavant , que les servantes de madame Sorlings et ses deui filles étaient également nécessaires dans leurs offices, et que l’absence d’un domestique ne pouvait causer que de l’embarras dans une ferme ; qu'à l'égard des curiosités de Londres, je ne penserais pas si tôt à mo procurer ces amusemens , et que je n'avais pas besoin, par conséquent, de compagne pour le dehors.
A présent, ma chère, ne peur que, dans une situation aussi véritable que la mienne, il ne survienne quelque chose de nuisible à mes espérances, qui n'ont point encore été si flatteuses depuis que j'ai quitté le château d’Harlowe, je vais observer plus que jamais la conduite et le senlimens de mon guide.
Clarisse Harlovb.