‹ Clarisse HarloveChapitre 107 sur 127 · LETTRE CXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXVII

■ISS CLARISSE HARLOYE, A WS9 HOWE.

Jeudi, 29 avril.

Je me croirais absolument indigne de votre amitié, si mes plus pre9sans intérêts ne me laissaient pas trouver assez de loisir pour déclarer en peu du mots à ma chère amie combien je suis éloignée d’approuver sa conduite dans des circonstances où sa générosité l’empêche apparemment de connaître sa faute, mais où j’ai plus de raison qu’un autre d'en gémir, parce que j'ai le malheur d’en être l’occasion.

Vous savez, dites- vous, que vos démêlés avec votre mèrè m’affligeront beaucoup, et vous voulez que, par conséquent, je m'épargne la peine de vous le dire.

Ce n'est pas lè, ma chère, ce que vous désiriez autrefois. Vous me répétiez souvent que vous n’en aviez que plus d'amitié pour moi, lorsque je vous faisais des plaintes de cette excessive vivacité, dont votre bon sens vous apprenait h vous défier. Quoique malheureusement tombée, quoique dans l’infortune, si jamais j’ai valu quelque chose par le jugement, c’est aujourd'hui que je mérite d’être écoulée, part» que je puis parler de moi-même aussi librement que d'aucune antre; et lorsque ma faute devient contagieuse, lorsqu'elle vous entraîne dans une correspondance qui vous est défendue, n’élèverai-jo point ma voix contre une désobéissance dont les suites, quelles qu'elles puissent être, aggraveront mon erreur, et la feront regarder comme 1a racine d’une si mauvaise branche ?

L’âme qui peut mettre sa gloire dans la constance et la fermeté d’une aussi noble amitié quo la vdtre, d’une amitié qui est à l'épreuve de la fortune, et qui croit avec les disgrâces de la personne aimée, cette âme 'doit être incapable do prendre mal les avertissemens ou les conseils de l'ami pour lequel elle a des sentimens si distingués.

Ainsi, la liberté que je prends n'a pas besoin d’excuse. Elle en demande d'autant moins que, dans les conjonctures présentes, elle est l'effet d’un désintéressement si absolu, qu’il tend à me priver de la seule consolation qui me reste.

Votre humeur chagrine, l’action de déchirer entre les mains de votre mère une lettre qu’elle avait droit de Rte, et de la brûler, comme vous

CLARISSE RARLOVE.

en faites l’aveu, devant scs propres yeux ; le refus de voir nn homme qui est si disposé il vous obéir pour le service de votre malheureuse amie, et ce refus, dans la seule vue de mortifier votre mère; pouvez-vous penser, ma chère amie, que toutes ces fautes, qui ne sont pas la moitié de celles que vons connaissez, soient excusables dans une personne qui est si bien instruite de ses devoirs?

Votre mère était autrefois prévenue en ma faveur. N'est -ce pas una raison de la ménager davantage, aujourd'hui que. suivant ses idées, j’ai perdu justement son estime? Les préventions favorables, comme celles qui ne le sont pas, ne s’effacent pas entièrement. Comment une erreur, à laquelle on ne peut pas dire qu'elle ait d’intérêt particulier, la frapperait-elle assez pour l’éloigner tout à fait de moi?

Il y a, dites-vous, d’autres devoirs que celui de la nature. D’accord; mais c’est le premier de tous les devoirs, un devoir qui a précédé en quelque sorte votre existence même; et quel autre devoir ne doit pas lui céder, lorsque vous les supposerez en concurrence?

Vous êtes persuadée qu’ils peuvent s’accorder. Votre mère pense autrement. Quelle est la conclusion qu’il faut tirer de ces prémisses ?

Quand votre mère voit combien je souffre dans ma réputation de la malheureuse démarche où je me suis engagée, moi de qui tout le monde avait de meilleures espérances, quelle raison n'a-t-elle (tas de trembler pour vous? Un mal eu attire uu autre après soi; et comment saurat-elle où le fatal progrès peut s’arrêter?

Une personne qui entreprend de justifier les fautes d’autrui, ou qui eliercho à les diminuer, ne donne-t-elie pas lieu de la soupçonner ou de corruption ou de faiblesse? et les censeurs ne penseront-ils pas qu'avec les mêmes motifs et dans les mêmes circonstances elle serait capable des mêmes erreur»?

Mettons à part les persécutions extraordinaires que j’ai essuyées : la vie humaine peut-elle fournir un exomple plus terrible que celui que j’ai donné dans un espace fort court de la nécessité qui oblige des parens à veiller sans cesse sur une fille, quelquo opinion qu'elle au donnée de sa prudence ?

NVst-ce pas depuis seize ans jusqu'à vingt et un que colle vigilance est plus nécessaire que dans un autre temps de la vie d'une femme ? C’est dan» cet espace que nous attirons ordinairement les yeux des hommes, et que nous devenons l’objet de leurs soins ou de leurs attaques, et n’estee pas dans le même temps que nous nous faisons une réputation de bonne ou de mauvaise conduite, qui nous accompagne presque inséparablement jusqu’à la fin de nos jours?

Ne sommes-nous pas-alors en danger de-li part de nous-mêmes, à cause de la distinction avec laquelle nous commençons à regarder l’autre sexe?

Et lorsque nos dangers se multiplient au dedans comme au dehors, nos parons ont-ils lurt de croira quo leur vigilance doit redoubler? Notre taille, qui commence à se former, sera-t-elle une raison de nous en plaindre?

Si c’en vst une, dites-moi donc quelle sera précisément la taille, quel sera l’âge qui exemptera une honnête fille de la soumission qu’elle doit à ses parens, et qui pourra les autoriser, à l'exemple des animaux, à se dépouiller de la tendresse et des soins qu’ils doivent à leurs onfans ?

Il vous parait dur, ma chère, d'être traitée comme une petite fille ! Eh ! pouvez-vous penser qu'il ne soit pas aussi dur à d'honnêtes parons de se croire dans la nécessité de tenir cette conduite? Vous figurez-vous qu’à la place de votre mère, si votre lille vous avait refusé ce que votre more demandait de vous, et vous avait disputé le droit de vous faire obéir, vous ne lui eussiez pas donné un coup sur la main pour lui faire quitter un papier défendu? C'est une grande vérité, comme votre mère vous l’a dit, que vous l’aviez provoquée à cette rigueur, et c’est de sa part une extrême condescendance, à laquelle vous n'avez pas fait l'attention qu’elle méritait, d'avoir reconnu qu’elle en était fâchée.

Avant le mariage (où nous entrons sous une autre espèce de protection, qui n’abroge pas néanmoins les devoirs de la nature), il n'y a point d'âge auquel notre sauvegarde la plus nécessaire et la plus puissante ne soit les ailes de nos parens, pour nous garantir des vautours, des milans, des éperviers et d’autres vilains animaux de proie qui voltigent sans cesse au dessus de nos têtes, avec le dessein de nous surprendre et de nous dévorer aussitôt qu'ils nous voient écartées de la vue, c’est-à-dire du suin de nos gardiens et de nos protecteurs naturels.

Quelque dureté que vous puissiez trouver dans l’ordre qui nous interdit une correspondance autrefois approuvée, si votre mère juge néanmoins qu’après ma faute elle soit capable de jeter une tache sur votre réputation, c’est une dureté à laquelle il faut se soumettre. Ne doit-elle pas même se confirmer dans son opinion, lorsqu’elle voit que le premier fruit de votre attachement à la vôtre est de vous inspirer do l'humeur et de la répugnance à lui obéir?

Je sais, ma chère, qu’en parlant d'Aumrur et du nu âge épait que vous m’avez représenté, vous ne pensez qu’à mettre dans vos termes ce sel délicieux qui fait le charme de votre conversation et de vos lettres. Mais, en vérité, ma chère amio, je le crois déplacé dans cette occasion.

Mo permettez-vous d'ajouter à ces ennuyeux reproches, que je n’approuve pas non plus, dans votre lettre, quelques uns des traits qui ont rapport à la manière dont votre père et votre mère vivaient ensemble. J’ose dire que ces petits démêlés n’étaient pas continuels, quoiqu’il fussent peut-être trop fréquens j mais votre mère est moins complablo à sa fille qu’à tout autre de ce qui s'est passé entre elle et M. Howe , dont je dirai seulement que vous devez révérer la mémoire. Na feriez-vous pas bien d’examiner un peu si le petit ressentiment qui vous restait contre votre mère, lorsque vous aviez la plume à la main, n'a pas servi à réveiller vos sentimens de respect pour votre père ?

Chacun a ses défauts. Quand votre mère aurait tort de rappeler des mécententemens dont le sujet n’existe plus , vous ne devez pas avoir besoin qu’on vous fasse considérer à l'occasion de qui et de quoi ces idées renaissent dans son esprit. Ce n’est pas non plus à vous qu'il appartient de juger de ce qui doit s'être passé entre un père et une mère, pour faire vivre et pour aigrir même d'anciens souvenirs dans la mémoire du survivant.

CLARISSE UARLOVK.

LETTRE CXXVm.

■ISS CLARISSE RARLOVE, A MISS flOWK.

Le sujet que j’ai traité dans ma lettre précédente ne demande point à Cire continué. Je passe avec plus de plaisir, quoique avec aussi peu d'approbation, à une autre de vos excessives vivacités : c'est aux grands airs que vous vous donnez à l’occasion du mot d'approuvtr.

Je m’étonne qu’étant aussi généreuse que vous l'êtes, votre générosité ne soit pas plus uniforme ; qu'elle vous manque daus un point où la politique , la prudence et la gratitude vous en font une loi presque égale. M. Hickman, comme vous le reconnaissez, est une bonne âme. Si je n'en étais pas convaincue depuis long-temps, il n’aurait pas trouvé en moi une avocate en sa faveur auprès de ma chère miss llowc. Combien de fois ai-je vu avec chagrin, pendant le temps que j’ai passé chez vous, qu'après une conversation, où il avait fort bien fait son rôle dans votre absence, il devenait muet au moment où vous paraissiez ?

Je vous l’ai reproché plusieurs fois ; et je crois vous avoir fait remarquer aussi que l’air imposant dont vous ne vous armiez que pour lui pouvait recevoir une interprétation qui n'aurait pas flatté votre orgueil t il pouvait être expliqué à son avantage et nullement au vôtre.

M. Hickman, ma chère, est un homme modeste. Je ne vois jamais un homme de ce caractère, sans être persuadée que c’est uniquement l’occasion qui lui manque, et qu’il renferme des trésors qui u'ont besoin que d'une clé pour s'ouvrir, c’est-à-dire d'un juste encouragement pour paraître avec éclat.

Le présomptueux, au contraire, qui ne peut être tel sans penser aussi mal d'autrui qu'il penso avantageusement de lui-même, prend un tonde maître sur toutes sortes de sujets; et, se reposant sur son assurance pour sortir d’embarras, il fait le faux étalage d'un trésor qu’il ne possède point.

Mais un homme modeste 1 Ah ! ma chère, une femme modeste ne distinguera-t-elle pas un homme modeste, et ne souhailera-t-elle pas d'en faire le compagnon de sa vie? Un homme devant lequel et à qui elle peut ouvrir ses lèvres avec la certitude qu’il aura bonne opinion de ce qu'elle dit, qu'il recevra son jugement avec tous les égards de la politesse, et qui doit, par conséquent, lui inspirer une double confiance.

Quel rôle je fais ici ! Tout le monde est porté à s'érigpr en prédicateur ; mats assurément je dois être plus capable que je ne l’ai jamais été , de penser juste sur cette matière. Cependant je veux abandonner un sujet que j'étais résolue, en commençant ma lettre, de réduire à l’unique point qui vous touche. Ma chère, ma très chère amie, que vous avez de penchant à nous apprendre ce que les autres doivent faire, et ce que votre mère même devrait avoir fait I A la vérité, je me souviens de vous avoir entendu dire, comme les différons exercices demandent différons tilens, il peut arriver, en matière d'esprit, qu’une personne soit capable de faire une bonne critique des ouvrages d’autrui, quoiqu'elle ne le soit pas de faire elle-même d’excellens ouvrages ; mais je crois expliquer fort bien ce penchant et celle facilité à découvrir les fautes, en l’attribuant à la nature humaine , qui , sentant ses propres défauts, aime généralement l’emploi de corriger. Le mal eu que, pour exercer ce talent naturel, on

CLARISSE UARLOVB.

tourne moins les yeux dedans que dehors ; ou, si tous l’aimez mieux ea d'autres termes, qu'on (ait tomber la critique sur autrui plus souvent que sur soi-même.

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