‹ Clarisse HarloveChapitre 108 sur 127 · LETTRE CXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CXXIX

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Je reviens en peu de mots, ma chère amie, à la défense que vous avet reçue de votre mère. C’est un sujet que j’ai touche fort souvent, mais comme à la hâte; parce que, sentant fort bien que mon jugement serait condamné par ma pratique, je n’ai pas eu aujourd'hui le courage de me fier à moi-même.

Vous ne voulez pas que j’entreprenne de vous faire renoncer à cette correspondance. Vous m'apprenez avec quelle bonté M. Hickman l’approuve, et combien il est obligeant de permettre qu'elle passe par scs mains; mais ce n’est point assez pour me satisfaire.

Je suis un fort mauvais casuiste ; et le plaisir que je prends à yous écrire peut me donner beaucoup do partialité pour mes propres désirs. Sans cette crainte , et si je n’appréhendais pas aussi que la franchise et la bonne foi no fussent blessées par des évasions, je serais tentée de vous proposer une voie que j'abandonne à votre jugement. No pourrais-je pas vous écrire pour me conserver une satisfaction si douce, et ne recevoir de vous, suivant les occasions, qu’une réponse passagère, non seulement sous le couvert, mais par la plume de M. Hickman . pour me ramener ou vrai lorsque je m'écarte, pour me confirmer lorsque je pense bien, et pour me guider dans mes doutes? Ce secours me ferait marcher avec plus d'assurance dans le chemin obscur qui s'ouvre devant moi ; car, malgré l'injustice de mes censeurs, malgré toutes les nouvelles disgrâces dont je suis menacée, je ne me croirai pas tout à fait malheureuse si je puis conserver votre estime.

Véritablement, ma chère, je ne sais comment je ne pourrais prendre sur moi de ne plus vous écrire. Je n’ai point d'autre occupation ni d’autre amusement. Il faudrait que je fisse usage de ma plume quand je n'aurais personne à qui je pusse envoyer mes lettres. Vous m’avez entendue relever les avantages que j’ai toujours trouvés à jeter sur le papier tout ce qui m'arrive : actions, pensées ; je m’imagine que c’est le moyen de faire tourner le présent à mon utilité future. Outre que cet exercice forme lé style, et qu’il sert à développer les idées, il n’y a personne h qui il n’arrive de perdre une bonne pensée, gui s'évapore après ta réflexion, otr d'oublier une bonne résolution , parce qu'elle est chassée de la mémoire par de secondes vues, qui ne valent pas toujours les premières; mais lorsque j’ai pris la peine d'ccrire ce que je veux faire , ou ce que j’ai fait, l'action ou la résolution demeure comme devant moi, pour m’y attacher de plus en plus, ou pour y renoncer, ou pour la corriger. C’est une sort» de traité que j’ai fait avec moi-même , et qui, étant scellé de ma propre main , devient une règle de conduite et comme un engagement pour l'avenir.

Je voudrais donc vous écrire, si je le puis sans offense ; d'au tant plus que, outre le plaisir de satisfaire mon inclination, ma plume s’anime lot**qu’en écrivant j’ai quelque objet en vue, quelque amie à qui je désire de plaire.

CLARISSE HARLOVg.

Mais quoi ! si voire mère permet notrecorrespondance, à condition que nos lettres lui soient communiquées; et si c’est ie seul moyen de la satisfaire, est-il impossible de se soumettre à cette loi? Croyez-vous, ma> chère, qu’elle fit difficulté de recevoir cette communication en confidence? Si je voyais quelque appareneo de réconciliation avec ma famille, je n’écoulerais point assez mon orgueil pour appréhender qu’on ne sache del quelle manière j'ai été jouée. Au eonlraire. dans celte heureuse supposition je n’aurais pas plus tôt quitté M. Lovelace, que j’apprendrais toute mon histoire à votre mère et à tous tnes amis. Mon propre honneur et' leur satisfaction m’y porteraient également.

Mais si je n’ai pas cette espérance, à quoi servirait de faire connaître la répugnance que j’ai eue à suivre M. Lovelace , et les artifices par lesquels il a su m’effrayer ? Votre mère vous a fait entendre que mes amis insisteraient surun retour pur et simple, sans aucune condition, pour disposer arbitrairement de moi. Si jo paraissais balancer là-dessus , mon frère s’en ferait un snjet de triomphe, plutôt que de garder mon secret. M. Lovelace, dont la fierté s’offense déjà du regret que j'ai de l’avoir suivi, lorsqu’il pense qu’aulremenl je n'aurais pu éviter d'être à M. Solrnes, me traiterait peut-être avec indignité. Réduite ainsi à manjuer d'asile et de protection, je deviendrais l’objet des railleries publiques ; je jouerais plus de honte que jamais sur mon sexe, puisque l'amour, suivi du mariage, sera toujours excusé plus facilement que des fautes préméditées.

En supposant que votre mère consente à recevoir nos communications en confidence, no balancez point à lui faire lire toutes mes lettres. Si ma conduiie passée ne mérite pas absolument sa haine et son mépris, j’y gagnerai peut-être le secours de ses conseils, avec celui des vôtres ; ot si dans la suite je me rends volontairement coupable, je reconnaîtrai que je suis pour jamais indigne et des vôtres et des siens.

Quand vous craignez de l'appesantissement pour mon esprit et pour ma plume , s’il faut que toutes mes lettres passent sous les yeux de votre mère, vous oubliez, ma chère, que l'un et l’autre sont déjà fort appesantis : et vous jugez trop mal de votre mère , si vous la croyez capable de partialité dans scs interprétations. Nous ne saurions douter, ni vous, ni moi, que, livrée à elle-même, son inclination ne se fût déclarée en ma faveur. J’ai la même opinion de mon oncle Anlonin. Ma charité s’étend encore plus loin ; car je suis quelquefois portée à croire, que, si mon frere et ma sceuc étaient absolument certains do m’avoir assez ruiné dans l’esprit de mes oncles pour n'avoir plus rien à redouter sur l’article de l’intérêt, ils pourraient, sinon désirer ma réconciliation, du moins ne pas s'opposer à ma grâce, surtout si je voulais leur faire quelques petits sacrilices, pour lesquels je vous assure que je n’aurais pas d’éloignement, si j’étais tout à fait libre, et dans l'indépendance que je désire. Vous savez que je n’ai jamais attaché de prix aux acquisitions mondaines et au legs de mon grand-père, qu'autant que ces avantages me mettraient en état de suivre une partie de mes inclinations. Si l’on m’en ôtait le pouvoir , il faudrait vaincre mon penchant, comme je le fais aujourd’hui.

Mais, pour revonir à mon premier snjet. essayez ma chère amie , si; votre mère veut permettre notre correspondance en voyant toutes nos lettres. Si vous ne l’y trouvez pas disposée , à celte condition même, quelle sordide amitié serait la mienne, de vouloir acheter ma satisfaction aux dépens de voire devoir ?

500 CLARISSE IIARLOVK.

II me resle un mol h dire sur les reproches libres dont celle leltre est remplie. Je nie flatto que vous me les pardonnerez, parce qu’il y a peu d’amitiés qui portent sur les mêmes fondemens que la nôtre ; c'est-àdire, sur le droit mutuel de nous avertir de nos fautes , et sur la certitude que ces avis seront reçus avec une tendre reconnaissance; en partant de ce principe, qu'il est plus doux et plus honorable d’être corrigée par une véritable amie que do s'exposer, par une aveugle persévérance dans l'erreur, à la censure et aux railleries du publie. .

Mais je suis persuadée qu’il est aussi inutile de vous rappeler les lois do notre amitié, que de vous exhorter à les observer rigoureusement à votre tour , en n’épargnant ni mes folies ni mes fautes.

P. S. Je m’étais proposé, dans mes trois lettres précédentes , do ne pas toucher, s’d était possible, à mes propres affaires. Mon dessein est de vous écrire encore uno fois, pour vous informer de ma situation : mais trouvez bon, ma chère, que cette lettre que je vous promets, et votre réponse, qui contiendra s'il vous plaît vos avis, et la copie de celle que j’ai écrite à ma tante, soient les dernières que nous recevions l’une de l’autre, tant que la défense continuera.

Je crains, hélas ! je crains beaucoup qu'un des malheureux effets de mon mauvais sort ne soit de me faire revenir à des évasions, de me faire tomber dans de petites affeclatons , et de m'écarter en un mot du chemin droit de la vérité , que j’ai toujours fait gloire de suivre ; mais qu’il me soit permis de vous assurer, pour l’amour de vous-même, et pour diminuer les alarmes quo votre mère a conçues de notre correspondance, que s’il m’arrivait de commettre quelque faute de cetlo nature , loin de persévérer dans mon égarement, je ne serais pas long-temps sans me repentir, et je m'efforcerais de regagner le terrain que j’aurais perdu, dans la crainte de voir tourner l’erreur en habitude.

Les instances de madame Sorlings m’ont fait différer mon départ de quelques jours. 11 est fixé à lundi prochain , comme je vous l’expliquerai dans ma première leltre, qui est déjà commencée ; mais trouvant une occasion imprévue pour celle-ci, je me détermine à la faire partir seule.

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